Visite guidée de New York sur les traces d’Hannah Arendt
Samantha Rose Hill met en lumière la philosophe parfois controversée qui a fui l'Allemagne hitlérienne pour devenir une actrice centrale de la scène intellectuelle new-yorkaise
New York Jewish Week – En 1974, le chroniqueur du New York Times John Corry pouvait, sans aucun doute, écrire que « l’Upper West Side… bloc par bloc, compte plus d’intellectuels célèbres que n’importe où ailleurs dans la ville ». Pour en attester, il a écrit au sujet d’un rendez-vous annuel au 370 Riverside Drive, dans un appartement donnant sur le fleuve Hudson.
« Au réveillon d’Hannah Arendt, les intellectuels du West Side d’origine européenne se réunissent dans une pièce, et les intellectuels du West Side d’origine américaine dans une autre », écrit-il. « Les Européens sont dans la pièce avec les liqueurs et les chocolats. Les Américains sont dans la pièce avec le whisky. »
L’idée d’Hannah Arendt était d’organiser des fêtes débridées dans un appartement de Manhattan. Ceci peut surprendre ceux qui ne la connaissent que comme l’exilée juive allemande auteure d’œuvres sombres telles que Les origines du totalitarisme, La condition humaine ou Eichmann à Jérusalem.
Mais la biographe d’Arendt, Samantha Rose Hill, souhaite également que les gens se souviennent d’Arendt comme la qualifiait l’une de ses plus proches amies, la romancière Mary McCarthy: un « esprit sceptique » et d’une « vitalité électrique ». Pour montrer ce côté plus personnel de l’intellectuelle publique, Hill a conçu une visite à pied de l’Upper West Side d’Arendt, depuis le premier appartement miteux où elle a atterri presque sans le sou après avoir fui l’Europe d’Hitler jusqu’à l’appartement 12A confortable mais indifféremment décoré où elle distribuait liqueurs et whisky.
La version auto-guidée de la visite, racontée par Hill, vient d’être publiée sur l’application Gesso, en collaboration avec le Goethe-Institut de New York, le bras culturel du gouvernement allemand. Hill est l’auteur de Hannah Arendt, publié aux éditions Reaktion Books, en 2021 et édite actuellement une édition de la poésie d’Arendt. Dans son podcast, « Between Worlds », elle s’entretient avec des invités qui ont été touchés par l’œuvre d’Arendt.
« J’aime penser à cette promenade comme à un documentaire », explique Hill, qui enseigne à l’Institut de recherche sociale de Brooklyn et à l’Université de l’Underground. « Chaque arrêt cartographie un moment de la vie d’Hannah Arendt à New York entre 1941, date de son arrivée en tant que réfugiée apatride, et sa mort en 1975. Nous allons suivre ses traces pour découvrir comment elle s’est installée aux États-Unis. »
Par un dimanche après-midi venteux, j’ai rejoint Hill et un groupe d’une vingtaine de personnes pour une visite en personne, en commençant par le Soldiers’ and Sailors’ Monument à Riverside Park. Nous avons continué dans une boucle qui comprenait trois des endroits où Arendt s’était installée dans la ville – et quatre décennies de l’histoire factieuse, hantée et distinctement juive des « New York Intellectuals », le célèbre cercle d’écrivains et de critiques littéraires principalement juifs.
Le premier arrêt, 317 W. 95th Street, est aujourd’hui un appartement particulièrement luxueux, mais le 23 mai 1941, lorsque Arendt et son second mari, Heinrich Blücher, sont arrivés à New York, c’était essentiellementun immeuble pour nouveaux immigrants. Arendt et Blücher ont pu louer deux chambres – une pour eux et une pour sa mère – avec une allocation de 70 dollars de la Zionist Organization of America.
À ce moment de sa vie, Arendt a 35 ans et s’est imposée comme une formidable philosophe politique dans une Allemagne qui n’a pas de place pour elle. En 1933, elle a passé huit jours comme prisonnière de la Gestapo, emprisonnée pour les recherches sur l’antisémitisme qu’elle avait effectuées pour la World Zionist Organization. Libérée, elle s’enfuit en France, où elle travaille pour Youth Aliyah et aide les Juifs à immigrer en Palestine mandataire. Elle est à nouveau arrêtée, et cette fois-ci envoyée dans un camp d’internement français. Elle sort du camp grâce à de faux papiers, et avec l’aide du journaliste américain et diplomate flibustier Varian Fry, elle s’échappe à travers l’Espagne et Lisbonne pour finalement rejoindre New York.
Il n’est pas étonnant que, le jour de son arrivée à Ellis Island, elle envoya un télégramme à son premier mari, Gunther Anders, lui disant : « Nous sommes sauvés ».
Arendt va alors s’installer dans ce nouveau pays et en apprendre la langue, à l’université de Columbia – l’étape suivante de la visite. Nous avons parcouru les 19 pâtés de maisons qu’Arendt aurait parcourus jusqu’au campus, en 25 minutes environ. Hill a pointé les noms des philosophes gravés sur la façade de la bibliothèque Butler : Homère, Hérodote, Sophocle, Platon. « Ce sont les personnes dont elle est tombée amoureuse lorsqu’elle était enfant, en lisant dans la bibliothèque de son père », a déclaré Hill. « Elle se mettait debout sur une table et récitait Homère en grec ancien. »
Cependant, lorsqu’Arendt est arrivée sur le campus en 1941 c’était pour rencontrer un penseur vivant : Salo Baron, l’éminent historien juif et l’occupant de la toute première chaire universitaire américaine en histoire juive. Devenu un vieil ami, Baron a aidé Arendt à être publiée en anglais, ce qui l’a conduit à enseigner un cours d’histoire juive moderne au Brooklyn College. Baron engagera également Arendt à la tête de la Jewish Cultural Reconstruction, une organisation chargée de sauver les livres et les objets juifs -sans héritier- volés par les nazis. Comme en détaille une récente exposition du Jewish Museum, le JCN, sous la direction d’Arendt, a aidé à récupérer environ 1,5 million de livres juifs et plus de 1 000 rouleaux de la Torah.
Le quartier a dû plaire à Arendt : bien qu’elle ait enseigné dans de nombreuses institutions, dont Notre-Dame, l’université de Berkeley, Princeton et l’université de Chicago, la ville de New York est restée son foyer et son refuge. À quelques pâtés de maisons au nord de Columbia, au 130 Morningside Drive, elle et Blücher purent enfin, en 1949, louer leur premier véritable appartement, prochaine étape de la visite. Parmi ses invités, elle comptait une brochette d’écrivains et de penseurs du XXe siècle, dont les critiques Alfred Kazin, Elizabeth Hardwick et Dwight Macdonald, les poètes Randall Jarrell, Robert Lowell et W.H. Auden, ainsi que le couple d’écrivains Lionel et Diana Trilling.
C’est également là qu’elle vivait lorsque, en 1951, Les origines du totalitarisme a été publié ce qui a assis sa réputation aux Etats-Unis.
(L’immeuble de Morningside Drive a joué un autre rôle dans l’histoire de New York : en 1961, deux ans après le départ d’Arendt, Columbia a tenté d’expulser ses résidents et ceux de cinq immeubles voisins dans le cadre d’un projet de rénovation urbaine. Les locataires du 130, menés par l’activiste libérale Marie Runyon, ont combattu les expulsions dans une affaire qui n’a été résolue qu’en 2002. L’immeuble était le seul vestige de ce qui est ensuite devenu la « Forty Years’ War », et la cour de l’immeuble est nommée en l’honneur de Runyon).
La place d’Arendt – dans ce qu’un écrivain a appelé « le centre litigieux des choses »- a toutefois été menacée en 1963 par la publication de Eichmann à Jérusalem« dans le New Yorker. Un arrêt qui ne figure pas dans la visite, mais qui est inclus dans une carte du Goethe-Institut, est le 108 W 34th Street. Aujourd’hui succursale de la Bank of America, c’est l’ancien site de l’hôtel Diplomat. C’est là qu’à l’automne 1963, Irving Howe, Lionel Abel et d’autres membres des New York Intellectuals ont fait le procès d’Arendt pour sa couverture du procès Eichmann à Jérusalem en 1961.
Beaucoup estimaient que la phrase désormais célèbre qu’elle avait utilisée pour décrire l’entreprise génocidaire des nazis, « la banalité du mal », minimisait les crimes d’Eichmann. Les défenseurs d’Arendt ont fait remarquer qu’en estimant que le nazi était un « homme tout à fait ordinaire », elle n’avait pas voulu suggérer qu’il n’était pas mauvais, mais plutôt, comme l’a suggéré le critique Adam Kirsch, montrer son « mépris total pour le nazisme ».
Pire encore, et de façon moins défendable, Arendt avait montré remarquablement peu d’empathie pour les conseils juifs et les prisonniers des camps de concentration contraints et forcés de collaborer avec leurs bourreaux. La réunion au Diplomat a été convoquée par le magazine Dissent ; Arendt n’y a pas assisté, mais selon un témoin cité par Hill, chaque fois que son nom a été mentionné, il « a été accueilli par des applaudissements dérisoires » (peu importe ce que cela peut signifier).
La controverse autour d' »Eichmann » allait poursuivre Arendt pour le reste de sa vie et menacer d’éclipser ses autres contributions à la philosophie politique. La réputation d’Arendt a subi un autre coup, posthume, en 1982, lorsqu’un biographe a écrit sur son amour de jeunesse et son amitié durable avec son professeur, le célèbre philosophe allemand et futur membre du parti nazi Martin Heidegger. Comment une personne – juive de surcroît – qui avait écrit que « le mal vient de l’incapacité à penser », pouvait-elle pardonner à son mentor sa complicité dans le mal absolu ?
Néanmoins, Arendt reste dans l’air du temps. Avec la montée en puissance de Donald Trump et la résurgence d’autocrates réels et potentiels, du Brésil à la Hongrie en passant par la Russie, ses œuvres sont plus populaires que jamais. L’exécuteur littéraire d’Arendt, Jerome Kohn, a déclaré à Hill que les ventes de certaines de ses œuvres avaient été multipliées par 30 au cours des dernières années. Dans une introduction à une nouvelle édition de l’ouvrage Les origines du totalitarisme, qui traite de la montée du nazisme et du stalinisme, Anne Applebaum écrit qu’Arendt, en 1951, avait analysé un monde qui ressemblait étrangement au nôtre, avec « des attaques cyniques contre les valeurs libérales », « la division du monde en camps belligérants », une crise mondiale des réfugiés et de nouvelles formes de médias « capables de produire de la désinformation et de la propagande ».
Selon Hill, Arendt reste à la fois pertinente et utile aujourd’hui, et pas seulement en raison des bouleversements politiques qu’elle a vécus et analysés. « Hannah Arendt ne nous dit pas ce qu’il faut penser », a-t-elle déclaré. « Elle nous aide à penser. Son œuvre est poétique et constitue une invitation à réfléchir avec elle à la perte de la liberté, au fascisme, à la montée du mal et à ce que signifie aimer. »
Lors de la dernière étape de la visite, dans cet immeuble de l’Upper West Side avec vue sur Riverside Park et le fleuve Hudson – qu’Arendt a pu s’offrir après avoir reçu une compensation pour les revenus qu’elle a perdus lorsque les nazis ont fait dérailler sa carrière universitaire – Hill a peint un portrait indélébile de la philosophe allongée sur son canapé en vinyle vert, fumant et réfléchissant avant de se diriger vers sa machine à écrire pour mettre ses pensées sur papier.
Arendt est morte d’une crise cardiaque en 1975, à l’âge de 69 ans. Après une vie de tumulte, de déplacements et de controverses, elle avait trouvé dans une rue tranquille de Manhattan ce qu’elle décrivait, dans un discours prononcé en 1974 à l’université de Columbia, comme un « endroit à soi, protégé des revendications du public ».
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