Woody Guthrie et la culture juive : l’histoire méconnue du chanteur de folk populaire
Le documentaire « Dust Bowls and Jewish Souls » évoque la face cachée et l'ancrage culturel juif de la légende de la musique folk américaine
JTA — Je savais que la mère du chanteur folk Arlo Guthrie était juive, de la même manière que je savais que le grand du jazz Louis Armstrong parlait un peu yiddish.
« Devine qui est juif (même un petit peu) » est le passe-temps favori de tout juif qui se respecte.
Mais jamais je n’aurais deviné à quel point le père d’Arlo, le légendaire chanteur folk Woody Guthrie, était profondément imprégné de culture juive avant de voir « Dust Bowls and Jewish Souls: Another Side of Woody Guthrie ».
Ce tout récent et passionnant documentaire de Steven Pressman vient de commencer à tourner sur le circuit des festivals du film juif, avec des projections prévues à Nashville le 18 août.
Surtout connu comme le barde du Dust Bowl, Woody Guthrie, né en Oklahoma, a donné une voix aux migrants, aux travailleurs et aux déshérités, et son hymne « This Land is Your Land » est devenu une sorte d’hymne alternatif. Sa seconde épouse (et la mère d’Arlo), née Marjorie Greenblatt, était danseuse dans la compagnie de Martha Graham et ses parents étaient des immigrants juifs venus d’Ukraine. Je savais qu’elle lui avait inspiré quelques chansons de Hanoukka, mais c’était à peu près tout.
Le film nous montre que la belle-famille juive de Guthrie, loin d’être accessoire, s’est imposée comme une composante essentielle de son cheminement artistique mais aussi personnel. C’est une histoire qui nous emporte de l’Oklahoma à Coney Island en passant par le monde littéraire yiddish, et des impresarios juifs de la renaissance du folk à une femme immigrée remarquable dont l’influence n’a jamais été reconnue.
Il s’agit en l’occurence d’Aliza Greenblatt, la mère de Marjorie. Cette grand-mère attentionnée, appelée « Bubbie » par Arlo et ses frères et sœurs, était une poétesse yiddish et une parolière de renom, mais aussi, selon le Jewish Women’s Archive, « l’une des premières dirigeantes très engagées dans les organisations sionistes et de femmes juives ».
Greenblatt est loin d’être un nom familier en dehors des cercles culturels yiddish. Pourtant, le film de Pressman suggère qu’elle mérite sa place dans l’histoire de Guthrie, aux côtés de Pete Seeger et du jeune Bob Dylan.
Cette relation a ceci de frappant qu’elle échappe aux stéréotypes. Comme le résume dans le film Aaron Lansky, fondateur du Yiddish Book Center : « Certaines personnes ne sont pas juives. Et d’autres personnes ne sont vraiment pas juives. C’était le cas de Woody Guthrie. »
Une fois venu de Californie pour s’installer à New York, Guthrie fait la rencontre de Marjorie et ne se contente pas de se régaler de la cuisine juive, de semer quelques mots de yiddish dans ses conversations ou d’apprendre à jouer des airs de fête. Grâce à Greenblatt, il entre dans une famille d’immigrants baignée dans la langue, la musique, la poésie yiddish et l’idéalisme de gauche. Leurs échanges, conservés dans des lettres, des chansons et des souvenirs de famille, donnent à voir un artiste captivé par la culture populaire d’un autre peuple en laquelle il reconnait les échos de la sienne.
Guthrie a en effet grandi dans un milieu pauvre, avec des voisins chassés de leurs terres par les catastrophes économiques et environnementales de la Grande Dépression. En enseignant à Woody l’histoire, les fêtes et le folklore juifs, Greenblatt lui offre un vocabulaire nouveau pour penser l’exil, l’injustice et la persévérance — des thèmes au cœur de son œuvre.
Guthrie trouve dans la culture juive une autre tradition vernaculaire, fondée sur le récit, l’humour, la résilience et la responsabilité morale.
Le film rappelle également que les connaissances juives de Guthrie ne se limitent pas au strict cadre familial. Il connaît en effet Moses Asch, fondateur de Folkways Records et fils du célèbre romancier yiddish Sholem Asch. Sans l’engagement obsessionnel d’Asch à documenter les traditions populaires américaines et à les enregistrer sur gomme-laque et vinyle, une grande partie du patrimoine enregistré de Guthrie n’aurait peut-être jamais survécu sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui.
Il y a aussi Harold Leventhal, fils d’immigrants juifs orthodoxes devenu l’un des managers et producteurs les plus influents de la musique folk américaine. C’est Leventhal qui façonnera la carrière de Guthrie, comme il le fera avec Pete Seeger et d’autres générations d’artistes après eux, à commencer par Arlo, tout en faisant de la musique folk – à l’époque entachée de l’image d’une sous-culture – un mouvement national.
L’empreinte juive sur la renaissance du folk est plus profonde encore.
Dylan, né Robert Zimmerman au sein d’une famille juive du Minnesota, s’est notoirement réinventé après s’être imprégné de la musique de Guthrie. (Dans le film, Arlo et sa sœur Annie racontent une charmante histoire à propos d’un Dylan ébouriffé venu chez les Guthrie, à Howard Beach, dans le Queens, avant d’aller voir à l’hôpital Woody, atteint de la maladie de Huntington.)
De son côté, le chanteur Ramblin’ Jack Elliott, né Elliott Adnopoz, fils de parents juifs et élevé à Brooklyn, a fait de son mieux pour perpétuer le style et le répertoire de Guthrie auprès de la génération suivante.
Considérées toutes ensemble, ces figures rendent plus complexe le récit habituellement linéaire et univoque de la renaissance du folk. Ce n’est donc pas seulement un mouvement inspiré par les traditions des Appalaches, afro-américaines, des cowboys ou de la ruralité, mais aussi à bien des égards, un dialogue entre intellectuels, producteurs, interprètes et organisateurs juifs qui voient alors dans la musique folk américaine des similitudes avec leurs propres traditions.
Dans ce film qui enchaîne les révélations surprenantes, le détail le plus saisissant est sans doute celui qui concerne Arlo et ses frères et sœurs, Nora et Joady. D’un âge semblable, tous trois ont pris des cours d’hébreu auprès d’un jeune rabbin qui connaîtra plus tard sa propre célébrité (teintée d’infamie). Des films de famille muets nous donnent à voir les enfants Guthrie en train de prendre ces cours, de faire Shabbat avec leurs grands-parents ou de se retrouver autour de ce que la famille appelait « l’arbre de Hanoukka ». Sans doute en chantant les – très nombreuses – chansons de Hanoukka de Woody.
L’auteur-compositeur-interprète de « I Ain’t Got No Home in This World Anymore » est également celui de « Honeyky Hanukah » (« It’s Honeyky Hanukah, shaky my hand,/ My candles are burning all over this land »). En 2006, The Klezmatics ont enregistré ces morceaux dans un album récompensé aux Grammy Awards, « Woody Guthrie’s Happy Joyous Hanukkah ».
J’ai vu « Dust Bowls and Jewish Souls » le 27 juillet dernier lors d’une projection à guichet fermé au Berkshire Jewish Film Festival de Lenox, dans le Massachusetts, devenu le cœur du « pays de Guthrie ». Là où Marjorie était venue enseigner la danse au Indian Hill Arts Camp à Stockbridge, fondé par les musiciens et militants Mordecai et Irma Bauman.
Arlo vit dans le comté de Berkshire, et son grand succès de 1967, « Alice’s Restaurant », se passe à Stockbridge.
La famille a transformé l’église où a vécu la véritable Alice en Centre Guthrie, un lieu aujourd’hui très vivant dédié à la musique et aux programmes de justice sociale et qui présente en ce moment une exposition sur le combat de Woody contre la maladie de Huntington et les efforts de Marjorie pour sensibiliser l’opinion publique à cette maladie.
La fille d’Arlo, Annie Guthrie, directrice exécutive du Centre Guthrie, a pris la parole à l’issue de cette projection à Lenox pour dire à quel point l’histoire de la famille continuait de vivre avec la vie culturelle juive.
La famille porte le nom de Woody, mais comme l’a expliqué Annie, l’héritage d’Aliza Greenblatt est bien présent. Le film donne par exemple à voir une lettre d’Aliza à Arlo pour ses 13 ans. Même si les cours d’hébreu n’ont pas vraiment porté leurs fruits (Arlo explique dans le film qu’on ne lui a pas demandé de faire grand-chose le jour de sa bar mitzvah), Greenblatt lui rappelle dans sa lettre l’importance de ce jour et lui souhaite une vie pleine de créativité et d’indépendance.
Annie a rappelé que sa grand-mère Marjorie avait écrit une lettre semblable à son frère Avery, la veille de ses 13 ans.
« Nous n’avons pas grandi dans la religion juive », a déclaré Annie, dont la mère, Jackie Hyde, originaire de Salt Lake City, est décédée en 2012. « Nous étions en quelque sorte interconfessionnels. Mais je veux être moi aussi être une grand-mère qui écrit une lettre à son petit-enfant la veille de ses 13 ans. »
Aliza et Marjorie, a-t-elle dit, « continuent de m’inspirer ».