Interview

Zvi Eckstein : la guerre et les divisions sociales pèsent sur l’avenir fiscal d’Israël

L'ex-sous-gouverneur de la Banque Centrale d'Israël prévient que faute de reformes, l'économie risque la stagnation à cause des choix du gouvernement sortant

Le professeur Zvi Eckstein, directeur de l'Institut Aaron pour la politique économique à l'Université Reichman et ancien sous-gouverneur de la Banque d'Israël. (Oren Shalev)

Lorsque les Israéliens se rendront aux urnes, le 27 octobre prochain, ils ne choisiront pas seulement l’orientation politique du pays, mais aussi sa future prospérité, estime un économiste de tout premier plan pour lequel l’issue du scrutin sera déterminante pour savoir si Israël s’engagera sur une trajectoire de croissance de long-terme ou dix années de stagnation.

Menaces sécuritaires, besoins de défense, responsabilité des dirigeants et relations extérieures sont au cœur des programmes de ces toute premières élections depuis le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023. Lors d’un entretien au Times of Israel, le professeur Zvi Eckstein, ex-sous-gouverneur de la Banque Centrale d’Israël, explique que toutes ces questions entraînent des coûts économiques et sociaux « considérables ».

« La majeure partie des discussions autour des élections sont axées sur les dirigeants et leur personnalité, et non sur les résultats économiques, mais le débat autour des fractures internes d’une société israélienne éprouvée par la guerre, aggravées par un gouvernement qui tente de détruire le système judiciaire indépendant tout en finançant avec largesse la communauté ultra-orthodoxe et en refusant catégoriquement de l’appeler sous les drapeaux depuis ces trois longues années de guerre a un prix », estime M. Eckstein, qui dirige l’Institut Aaron pour la politique économique à l’Université Reichman.

« Les fractures internes et la direction que prendra Israël auront un impact économique et des conséquences sur sa trajectoire de croissance. »

« Le principal danger réside dans une détérioration grave de la qualité de vie et de l’attractivité de l’avenir en Israël, ce qui pourrait déclencher une fuite vers l’étranger de familles instruites de la classe moyenne et d’un capital humain talentueux à haut revenu, dont dépend l’économie », ajoute-t-il.

M. Eckstein a occupé le poste de sous-gouverneur à la Banque Centrale d’Israël entre 2006 et 2011, sous la direction de Stanley Fischer, qui a guidé Israël au moment de la crise financière de 2008.

M. Eckstein s’est vu décerner des récompenses universitaires et professionnelles, a publié dans de grandes revues économiques et présidé plusieurs comités gouvernementaux chargés de l’élaboration des politiques économiques.

Des soldats réservistes de « Frères d’armes » manifestent devant la Cour suprême à Jérusalem contre l’exemption de service militaire des étudiants de yeshiva ultra-orthodoxes, le 26 février 2024. (Yonatan Sindel/Flash90)

Pour M. Eckstein, le manque de stratégie en ce qui concerne les réformes cruciales pour stimuler la croissance, que ce soit dans l’éducation, la santé ou les transports publics, est le résultat direct de ce qu’il qualifie de dysfonctionnement du gouvernement depuis quatre ans.

Ni le cabinet du Premier ministre ni le ministère des Finances n’ont répondu aux demandes de commentaires des propos de M. Eckstein.

Le gouvernement est critiqué pour avoir versé des fonds à des intérêts particuliers, en particulier aux ultra-orthodoxes, en échange d’un soutien politique mais aussi pour ne pas avoir suffisamment soutenu les réservistes qui ont souffert financièrement tout en effectuant de longues périodes de service, sans oublier la mauvaise gestion de l’image d’Israël à l’étranger, ce qui a entraîné un isolement diplomatique et des boycotts.

Ces problèmes – et d’autres – figureront parmi les difficultés dont héritera le futur gouvernement, quel qu’il soit. Faute de traitement, des enjeux tels que la surcharge sur les réservistes, l’explosion des dépenses de Défense et le risque d’instabilité démocratique, mauvaises pour le climat des affaires et vectrices d’exode des professionnels qualifiés, pourraient entraîner le déclin progressif de l’économie, estime M. Eckstein.

« Cette élection pourrait être un point de non-retour si l’issue en était le même type de gouvernement qu’à l’heure actuelle, qui fera en sorte de modifier le système judiciaire pour contrôler la Cour suprême et se débarrasser de la démocratie libérale patiemment construite lors de ces 78 années d’indépendance », explique-t-il en faisant allusion aux tentatives répétées du gouvernement sortant de réformer le système judiciaire.

« Cela a des conséquences pour les personnes qui envisagent de quitter le pays, dans certains secteurs, en particulier la high-tech. »

Des partisans du Premier ministre Benjamin Netanyahu marchent à côté d’un bus arborant une affiche de campagne de son principal rival, Gadi Eisenkot, au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, avant les élections législatives en Israël, le 9 octobre 2026. (AP/Ohad Zwigenberg)

La plupart des sondages récents indiquent que les prochaines élections déboucheront sur une impasse, et que ni la coalition présumée du Premier ministre Benjamin Netanyahu avec les partis de droite et ultra-orthodoxes, ni l’alliance favorable à son éviction du pouvoir ne parvient à réunir une majorité au sein des 120 sièges de la Knesset.

L’économie israélienne, explique M. Eckstein, a très bien réussi à surmonter les hostilités extérieures, ces trois dernières années, mais la polarisation de la société suscite de nombreuses craintes quant à sa prospérité. Pour l’heure, les chiffres de l’économie continuent de déjouer les pronostics.

L’économie a tiré son épingle du jeu entre avril et juin, suite à la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, avec un produit intérieur brut qui a gagné près de 15 % en rythme annuel. Pour preuve, les prévisions de croissance économique pour 2026 ont été relevées à près de 4 %, contre 3,5 % l’an dernier.

Le conflit contre l’Iran, le Hezbollah, le Hamas et les Houthis du Yémen n’a guère entamé l’optimisme sur les marchés boursiers, qui ont battu des records l’an dernier et continuent de progresser. Les principaux indices boursiers de Tel-Aviv ont augmenté de près de 11 % cette année.

L’enseignant Hussam Nmir inspectant une salle de classe à l’école Saint-Georges de Jérusalem-Est, alors que les écoles chrétiennes de Jérusalem suspendent leurs cours après que les autorités israéliennes ont refusé de renouveler les permis de travail des enseignants et du personnel originaires de Cisjordanie, le 1ᵉʳ septembre 2026. (Crédit : Mahmoud Illean/AP Photo)

Ce qui a également continué de monter en flèche, ce sont les dépenses de Défense, qui ont explosé pour atteindre jusqu’à 8 % du produit intérieur brut, multipliées par deux par rapport à la période d’avant la guerre contre le Hamas à Gaza, en octobre 2023.

La dette publique est passée de 60 % du PIB en 2022 à près de 70 % cette année, le gouvernement ayant donné la priorité aux besoins militaires liés à la guerre. Il a également dépensé sans compter pour satisfaire ses partenaires de coalition ultra-orthodoxes, versant sans contrôle aux yeshivot et institutions haredim des milliards de shekels issus de l’impôt, relève M. Eckstein.

« Ce gouvernement n’a pas été très prudent dans ses dépenses de Défense en ayant recours à des réservistes coûteux, et bien peu d’efforts ont été faits pour optimiser la situation, ce qui aurait pu être fait en appelant sous les drapeaux davantage d’ultra-orthodoxes, qui ne font pas leur service », ajoute M. Eckstein.

« Pour l’heure, nous sommes sur la voie d’une dette en roue libre car le besoin en dépenses de Défense reste flou », poursuit-il en soulignant que le gouvernement n’a pas fait part de sa stratégie en matière de réduction des hostilités sur les différents fronts.

En supposant que les dépenses de Défense demeurent élevées, leur financement passera par une hausse des impôts ou des mesures d’austérité sur le reste des dépenses publiques, ce qui se va traduire à n’en pas douter par moins d’argent pour les écoles et l’enseignement supérieur, ce qui pourrait ralentir la croissance et encourager l’émigration.

Du point de vue de M. Eckstein, l’un des signaux d’alarme est à trouver du côté des récents résultats – lesquels n’ont jamais été aussi bas – des élèves israéliens aux tests internationaux en sciences, mathématiques et anglais, qu’il attribue à la baisse du niveau de l’enseignement des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM) dans les écoles, ces dernières années.

Des haredim étudient à la yeshiva Kamenitz à Jérusalem, le 9 septembre 2024 (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Ces résultats préoccupants montrent également des écarts très importants et persistants entre différents groupes de population. Pour combler ces écarts et stimuler l’intégration économique au sein de toutes les communautés, y compris les populations haredim et arabes, il faut des financements homogènes dans l’éducation, à commencer pour l’enseignement des matières scientifiques, ajoute-t-il.

Nombre d’établissements scolaires haredim n’enseignent ni sciences, ni mathématiques – aucune des matières « laïques » – pour mieux se concentrer sur l’éducation religieuse juive.

« Israël a mis en place un système de soutien à la société ultra-orthodoxe qui n’est pas viable sur le plan économique, car ils sont isolés du système éducatif général, reçoivent des aides sociales fondées sur la taille de la famille et ne participent que très peu au marché du travail », explique M. Eckstein.

« Israël a besoin de réformes propices à la croissance, ce qui passe par une égalisation de l’accès à une éducation de qualité, à la formation professionnelle et aux transports afin de soutenir l’intégration des hommes ultra-orthodoxes sur le marché du travail et l’emploi à long terme des femmes ultra-orthodoxes, sans oublier des aides à la population arabe israélienne pour intégrer la population active. »

M. Eckstein espère que le prochain gouvernement sorti des urnes inclura une représentation politique ultra-orthodoxe et arabe, ce qui permettra d’établir des compromis susceptibles d’aider ces deux communautés à s’intégrer dans la société et la vie économique israéliennes.

M. Eisenkot s’est dit ouvert à travailler avec tous les partis, sous réserve que les partis arabes acceptent le caractère juif et démocratique d’Israël, et que les ultra-orthodoxes renoncent à vouloir une loi d’exemption de la conscription militaire.

M. Netanyahu a exclu de former une coalition avec des partis arabes.

Dans un petit pays qui dispose de peu de ressources naturelles, la croissance économique dépend fortement du capital humain. L’industrie technologique israélienne, qui s’appuie sur une main-d’œuvre hautement qualifiée, représente environ un cinquième du PIB et plus de la moitié des exportations, alors qu’un tiers des recettes de l’impôt sur le revenu provient des salariés des secteurs technologiques.

Des personnes participant à une manifestation contre le gouvernement israélien, à Haïfa, le 11 avril 2026. (Crédit : Sharon Leibel/Flash90)

Sous l’actuel gouvernement, nombre d’Israéliens à haut revenu qui travaillent dans la technologie et la santé ont fait le choix de partir, la fuite des cerveaux affectant tout particulièrement les médecins, ingénieurs et universitaires hautement qualifiés, dans la force de l’âge.

Jusqu’alors, les départs d’Israël s’expliquaient par la recherche de meilleures opportunités économiques à l’étranger. De récents travaux de recherche de l’Université de Tel-Aviv ont mis en évidence que le conflit militaire prolongé et les tensions politiques internes autour de la refonte judiciaire et de la stabilité démocratique étaient dorénavant les moteurs de cette émigration.

Si cette tendance se poursuit, elle pourrait représenter un risque majeur pour les recettes de l’État et la croissance économique, dans un pays où les 20 % des revenus les plus élevés paient 92 % de l’impôt sur le revenu, souligne M. Eckstein.

« Le principal danger, pour l’économie d’Israël, est la fuite des cerveaux », affirme M. Eckstein. « Si Israël ne rattrape pas son retard avec des réformes en matière d’éducation, de santé ou dans les transports publics, pour nous mettre sur un pied d’égalité avec les États-Unis et les États européens, alors les jeunes qui ont le choix de leur lieu de résidence pourraient bien partir, et ceux qui sont déjà partis, ne pas revenir. »

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