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Michel Cojot, alors jeune homme, en voyage à New York. (Tiré de 'To Kill A Nazi', avec l’aimable autorisation de la famille Cojot)
Michel Cojot, alors jeune homme, en voyage à New York. (Tiré de 'To Kill A Nazi', avec l’aimable autorisation de la famille Cojot)

50 ans plus tard, un héros du raid d’Entebbe sort de l’ombre grâce à un documentaire

Selon son réalisateur, Boaz Dvir, le sauvetage n’aurait pas été possible sans le rôle clé joué par les otages juifs français — et l’assassin présumé d’un nazi — Michel Cojot

Si vous demandez qui est le héros du raid d’Entebbe, en 1976, on vous répondra sans doute le commando israélien Yoni Netanyahu ou encore le pilote d’Air France, Michel Bacos. Il est fort peu probable que l’on mentionne le passager Michel Cojot, alors que sans lui, l’opération des forces spéciales de l’armée israélienne qui a sauvé la vie de 103 otages n’aurait probablement jamais eu lieu.

Le documentaire que Boaz Dvir lui consacre rend hommage à ce héros de l’ombre. « To Kill A Nazi » (Tuer un nazi) sera présenté en avant-première à Los Angeles ce 22 juin et fera l’objet d’autres projections en Croatie et en ligne, cet été. La narration est assurée par l’acteur juif déjà récompensé Jason Alexander.

« J’avais neuf ans et je vivais en Israël lorsque l’opération Entebbe a eu lieu. J’étais fasciné et je suivais les événements minute par minute. Le commandant de bord d’Air France, Michel Bacos, est devenu un héros pour moi. C’est ce Français non juif à qui l’on a offert la possibilité de partir, mais qui a préféré rester avec ses passagers israéliens et juifs », explique Dvir, qui est cinéaste et professeur de journalisme.

« Des années plus tard, j’ai décidé de faire un court documentaire sur lui… et j’ai découvert avec surprise qu’il y avait bien un héros du nom de Michel parmi les otages, mais que ce n’était pas Michel Bacos ! C’était Michel Cojot », poursuit-il.

Le 27 juin 1976, Cojot, un consultant français, embarque avec son fils Olivier, alors âgé de 12 ans, à bord du vol 139 d’Air France entre Tel-Aviv et Paris. L’avion fait une escale non programmée à Athènes pour prendre d’autres passagers et immédiatement après le décollage, l’avion est détourné par quatre terroristes : deux Palestiniens du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) – Opérations extérieures et deux Allemands de l’Ouest, membres des Cellules révolutionnaires. L’avion est dérouté vers Benghazi, en Libye, pour se ravitailler en carburant, puis vers Entebbe, en Ouganda, où il est accueilli par le président et dictateur Idi Amin. Amin met des soldats à disposition des pirates de l’air, principalement pour garder le terminal de l’aéroport abandonné où les 250 passagers et 12 membres d’équipage sont retenus en otages.

Les pirates de l’air réclament une rançon de 5 millions de dollars, ainsi que la libération de 53 terroristes palestiniens et pro-palestiniens, dont 40 sont emprisonnés en Israël. Ils déclarent que si leurs exigences ne sont pas satisfaites, ils tueront des otages le 1er juillet. Le 29 juin, les pirates de l’air séparent du reste des otages les Israéliens, même ceux qui ont une double nationalité, et des Juifs non israéliens.

Le 30 juin, ils libèrent 47 otages appartenant au groupe des non israéliens — principalement des personnes âgées, des malades et des mères avec leurs enfants. Le fils de Cojot, Olivier, en fait partie. Lorsqu’Israël fait savoir, le 1er juillet, qu’il est ouvert aux négociations, les pirates de l’air prolongent la date limite jusqu’au 4 juillet et libèrent 100 otages non-Israéliens et non-Juifs.

Tout au long des événements, Cojot fait figure de leader. Il traduit les propos d’Idi Amin lorsque ce dernier s’adresse aux otages, négocie avec les pirates de l’air pour améliorer les conditions de vie des otages et s’aligne sur le groupe israélien. Alors qu’il n’est ni militaire ni espion de formation, il recueille en toute discrétion des informations auprès des pirates de l’air et prend des notes sur la configuration du bâtiment, le tarmac et les environs, ainsi que sur les capacités de combat des pirates de l’air et des soldats ougandais. Il prend l’initiative courageuse de faire sortir clandestinement ces informations par Olivier, en les cachant dans le revers de son jean, mais le garçon, tout à sa joie de rentrer chez lui, oublie de remettre le papier aux autorités et laisse sa mère mettre le pantalon au lavage.

Cojot est libéré le 1er juillet, et le Mossad le contacte dès son arrivée à Paris. Ce sont ses informations détaillées qui rendent possible l’Opération Thunderbolt (le titre militaire officiel de cette opération).

« Personne au sein de la direction politique ou militaire israélienne ne le nie — pas même le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, ou son ministre de la Défense, Shimon Peres », souligne Dvir.

Le père de Michel Cojot, Joseph Goldberg (marqué d’une croix), avec des amis avant la Shoah. (Extrait de ‘To Kill A Nazi’, avec l’aimable autorisation de la famille Cojot)

De tueur présumé à sauveur

L’histoire de Cojot ne s’arrête pas là : en effet, cet homme dont les actes courageux ont contribué à sauver tant de vies était prêt, un an plus tôt, à tuer un homme.

Désireux de se venger de l’arrestation, la déportation et le meurtre de son père, Joseph Goldberg, pendant la Shoah, Cojot a traqué, dans l’intention de le tuer, « le Boucher de Lyon », Klaus Barbie. Après avoir découvert que Barbie s’était enfui en Bolivie après la guerre, Cojot avait trouvé du travail et était parti, avec toute sa famille, s’installer en Amérique du Sud dans le but d’assassiner le nazi. Mais lorsque Cojot, l’arme à la main, s’est retrouvé à quelques mètres de Barbie, il n’a pas pu presser la détente.

Après Entebbe, Cojot a continué sa vie et n’a presque jamais parlé de son rôle lors de cet événement. Il a de nouveau tourné son attention vers Barbie, travaillant sans relâche pour le faire traduire en justice. Il a fait en sorte que les crimes contre l’humanité de Barbie restent sous le feu des projecteurs en écrivant des articles et en faisant pression sur les autorités françaises et au niveau international pour que Barbie soit extradé vers la France. L’extradition a finalement eu lieu en 1983, et Cojot a témoigné au procès. Barbie a été condamné à la prison à perpétuité et est mort en 1991 dans sa cellule.

Michel Cojot avec ses fils Olivier et Stéphane. (Extrait de ‘To Kill A Nazi’, avec l’aimable autorisation de la famille Cojot)

Ce qui suit est un entretien avec le cinéaste Dvir, édité pour des raisons de longueur et de clarté.

Le Times of Israel : Parlez-moi du moment où le sujet de votre projet de film est passé du pilote d’Air France, Michel Bacos, au consultant juif français Michel Cojot.

Ça s’est passé lorsque j’ai interviewé Michel Bacos, en 2008 ou 2009… J’étais impatient de le rencontrer. C’était un homme formidable et charmant. Il avait 89 ans, je crois, à ce moment-là. Au beau milieu de l’interview, mon cœur s’est serré. J’ai réalisé que le postulat avec lequel j’étais venu faire cette interview était complètement faux. Il était faux que lui et le reste de l’équipage étaient volontairement restés avec les otages et avaient refusé d’être libérés. J’ai compris cela en écoutant ce qu’il m’a dit, spontanément. On n’a jamais donné à Bacos et l’équipage la possibilité de partir.

Bacos a par exemple dit que l’avion était un des tout nouveaux Airbus. Il était informatisé et très sophistiqué. Il a dit que personne en dehors de lui ou de son équipage ne pouvait le faire fonctionner ou le ravitailler en carburant. Wilfried Böse, le chef des pirates de l’air, n’allait pas laisser partir Bacos et l’équipage. Il avait besoin d’eux pour préparer et faire voler l’avion en vue de l’échange d’otages contre des prisonniers.

Bacos a ajouté qu’on lui avait donné la possibilité d’être libéré avec le premier groupe d’otages, le 30 juin, mais qu’il avait refusé. Mais ce groupe était composé de personnes âgées, de malades et de mères avec leurs enfants. Ce qui ne collait pas avec la réalité, car ni Bacos ni les autres membres de l’équipage n’étaient dans l’un ou l’autre de ces cas.

Michel Cojot (à l’extrême droite, avec un mégaphone) aux côtésdu dictateur ougandais Idi Amin, s’adresse aux passagers otages du vol Air France détourné. Le fils de Cojot, Olivier, se trouve à gauche de la femme blonde au milieu. (Extrait de ‘To Kill A Nazi’, avec l’aimable autorisation de la famille Cojot)

Les passagers avec lesquels j’ai parlé m’ont dit que Bacos s’était mis dans son coin. Contrairement à l’officier mécanicien navigant, Jacques Lemoine, il ne parlait même pas avec les Israéliens et ne montrait aucune solidarité envers eux. J’ai interviewé Lemoine chez lui, je l’ai regardé droit dans les yeux et je lui ai demandé si on lui avait donné – à lui et au reste de l’équipage – la possibilité de partir. Il a répondu non. Je lui ai demandé pourquoi, et il m’a donné plusieurs raisons. La première, qui est l’hypothèse la plus répandue, est que si une mission de sauvetage était tentée, elle serait menée par la France, qui disposait d’avions à long rayon d’action stationnés sur ses bases africaines. Ils avaient donc besoin que l’équipage français reste comme monnaie d’échange pour empêcher une telle opération.

Ilan Hartuv, l’employé du ministère israélien des Affaires étrangères, était otage avec sa mère Dora Bloch, qui a été laissée sur place à l’hôpital et tuée par des soldats ougandais. Il était le leader du groupe israélien et est devenu l’historien de cet événement. Il a dit qu’il n’y avait jamais, au grand jamais, eu d’offre de libération de Bacos et de son équipage.

Hartuv et tous les autres otages que j’ai interviewés m’ont dit que Cojot était le véritable héros.

Le réalisateur de ‘To Kill A Nazi’, Boaz Dvir (à droite), avec le narrateur du documentaire, l’acteur Jason Alexander. (Avec l’aimable autorisation)

Une fois que vous avez réalisé que le vrai héros d’Entebbe était Michel Cojot, quelles recherches et reportages avez-vous effectués, et combien de temps cela vous a-t-il pris ?

Boaz Dvir : Cela a pris une dizaine d’années. Je n’avais aucune idée de qui était Cojot. Je n’avais jamais entendu parler de lui, et il n’y avait pas grand-chose en ligne à son sujet. Je me démenais pour obtenir des informations de première main. L’un des otages a mentionné le fils de Cojot, Olivier, auquel je tenais absolument à parler car il avait été à Entebbe avec son père. Une personne a su que je tentais de retrouver Olivier, et m’a mis en contact avec lui. J’ai rencontré Olivier sans tarder à Paris, et tout est venu de là. C’est là que j’ai fait les interviews des personnes qui apparaissent dans le film, à l’exception de Michel Cojot lui-même, décédé en 1999. Le concernant, je me suis référé à une interview qu’il avait accordée à la Shoah Foundation, une autre qu’il avait donnée en Israël, et son témoignage lors du procès de Klaus Barbie.

Retrouvailles familiales pleines d’émotion lors du retour en Israël des otages du vol Air France détourné vers Entebbe, en Ouganda, le 4 juillet 1976. (Service de presse du gouvernement israélien)

Il m’a fallu tout ce temps pour faire le film parce que, comme pour tous mes documentaires, je triangule toutes les informations. Je ne peux pas me contenter d’utiliser un élément, même s’il provient d’une source primaire crédible ou d’un témoin oculaire. J’ai besoin qu’il soit corroboré. J’ai besoin de le voir dans des documents de première main. J’ai besoin de l’entendre de manière indépendante de la part de quelqu’un d’autre, et pas dans la même pièce. Dans ce cas, j’ai été encore plus pointilleux. J’ai vérifié et revérifié la triangulation car une grande partie de cette histoire paraît incroyable.

De nos jours, de nombreux documentaires intègrent l’animation. Expliquez votre choix d’y recourir.

Il s’agit d’une décision que j’ai prise très tôt. À l’époque, peu de personnes utilisaient l’animation. C’était controversé, et j’ai été très critiqué pour cela. Mais à mes yeux, c’était crucial. Bien plus qu’une décision artistique, c’était un choix journalistique et narratif. Mes options pour les parties [du film] sans représentations visuelles étaient des reconstitutions ou de l’animation. J’avais le sentiment que les reconstitutions allaient à l’encontre de l’esprit de ce film. J’ai une approche sobre : je raconte l’histoire telle quelle, je m’assure qu’elle est exacte et je laisse une grande place aux spectateurs pour se faire leur propre opinion, tirer leurs propres conclusions et interprétations. J’ai eu recours à un style d’animation surréaliste et minimaliste qui permet au public d’imaginer ce qui s’est passé, sans imposer des images à travers des reconstitutions.

Michel Cojot en train de flotter dans la mer Morte. (Extrait de ‘To Kill A Nazi’, avec l’aimable autorisation de la famille Cojot)

Michel Cojot avait une personnalité complexe et contradictoire. Qu’est-ce que cela a fait de « vivre » avec lui pendant les nombreuses années où vous avez réalisé ce film ?

Avec le recul, je reconnais que tous mes protagonistes sont des sortes de modèles. Ils sont ordinaires et mènent des vies ordinaires. Jusqu’à ce que quelque chose d’extraordinaire se produise, et qu’on leur demande de se montrer à la hauteur de la situation, ce qui les contraint à changer.

La différence avec Cojot, c’est que ces moments clés qui l’ont forcé à s’élever ne se sont pas produits une seule fois, mais à plusieurs reprises. Ils se sont produits quand il avait quatre ans et que son père a disparu. Ils se sont produits une nouvelle fois lorsqu’il a pourchassé Barbie. Ils se sont produits une autre fois, encore, à Entebbe. Chaque fois, il a dû se transcender d’une manière différente, changer et s’adapter. C’est ce qui le rend plus unique encore que les autres. Je crois qu’il a toujours été important pour Cojot d’être courageux. À Entebbe, il a trouvé sa voix et de la lucidité, et réalisé que le vrai courage n’était pas de tuer quelqu’un, mais de sauver des vies.

Michel Cojot. (Extrait de ‘To Kill A Nazi’, avec l’aimable autorisation de la famille Cojot)

Cojot ne savait pas qu’il était juif jusqu’à ce que ses recherches sur la disparition de son père lui apprennent que celui-ci avait été tué à Auschwitz. Cojot avait alors la trentaine et, jusque-là, il n’avait aucun rapport avec les Juifs. Comment sa relation avec le judaïsme – la sienne mais aussi celle de ses enfants – a-t-elle changé après Entebbe ?

Après avoir découvert ses origines juives, Cojot s’est rendu en Israël pour faire du bénévolat et voir à quoi ressemblait le pays.

À Entebbe, c’est comme si tout s’était mis en place. Il a réalisé ce que c’était que d’être véritablement courageux, et il a vu que les Juifs étaient très courageux eux aussi. Est-ce que cela veut dire qu’il est devenu parfait après cela, que tout était complètement aligné ? Non, mais c’est là qu’il est devenu entier, autant qu’il pouvait l’être.

Après Entebbe, il s’est installé en Israël et y a acheté une maison. Ses trois enfants venaient y passer l’été avec lui. Au bout de quelques années, il a décidé de retourner en France. Plus tard, il a eu une compagne juive, avec laquelle il a eu un quatrième enfant.

Tous les enfants de Cojot se disent juifs et sont fiers de leurs origines. Ils ont changé de nom pour devenir Cojot-Goldberg et retrouver leur identité. Son fils aîné, Olivier, s’est installé en Floride : il est un membre actif de sa communauté juive et de sa synagogue.

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