75 ans après, les théories du complot de Hitler plus virales que jamais
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Photos de Hitler Hitler CC-SA-3.0/Budesarchiv Bild. (Collage réalisé par le Times of Israel)
Photos de Hitler Hitler CC-SA-3.0/Budesarchiv Bild. (Collage réalisé par le Times of Israel)
Interview

75 ans après, les théories du complot de Hitler plus virales que jamais

Le nouveau livre écrit par l’historien Richard Evans, « The Hitler Conspiracies », détaille le renouveau et la propagation sans précédent des mensonges sur l’Allemagne nazie

LONDRES – Après avoir fui son bunker, au mois d’avril 1945, Adolf Hitler était devenu une sorte de voyageur. Il avait été aperçu dans le public assistant à un ballet, dans la ville brésilienne de Cassino ; il avait été vu également à Dublin, portant des vêtements de femme, et sur un chantier de la ville côtière de Mar Del Plata, en Argentine.

Et il y avait eu cet homme – « qui possédait de nombreuses caractéristiques propres à Hitler », avait-on affirmé – qui avait dîné dans un restaurant, échangeant aimablement avec d’autres invités. Mais, comme l’écrit Sir Richard Evans, un éminent historien britannique, dans son nouveau livre, il est toutefois « excessivement improbable que cela ait été Hitler, car Hitler ne discutait pas avec les autres lors des repas d’une manière amicale ou autre, mais assommait ses convives avec d’interminables monologues ».

Evans, qui est l’un des plus grands spécialistes de l’Allemagne nazie dans le monde, ne pense pas non plus que Hitler ait trouvé refuge dans un monastère tibétain, ni qu’il se soit enfui en compagnie d’Eva Braun dans un sous-marin vers l’Argentine – il ne croit pas non plus que le couple aurait eu deux filles dont l’une serait devenue chancelière allemande sous le nom d’Angela Merkel. La vérité, affirme-t-il, est beaucoup plus simple. Comme de nombreux témoins l’avaient rapporté, après avoir épousé Braun et empoisonné son chien, Hitler et sa nouvelle femme s’étaient retirés dans son bunker de Berlin. Peu après, le 30 avril 1945, le couple s’était suicidé et leurs dépouilles avaient été déplacées dans les jardins de la chancellerie du Reich, qui avait été bombardée, avant d’être arrosées d’essence et brûlées.

Dans le livre « The Hitler Conspiracies: The Third Reich and the Paranoid Imagination, » Evans dissèque de façon quasi clinique et démolit non seulement les affirmations persistantes mais sans fondement faisant état de la survie de Hitler, mais aussi une série d’autres mythes qui perdurent autour de l’Allemagne nazie. C’est, explique-t-il, un ouvrage « d’illusions et de fictions, de fabrications et de falsifications ».

« Jamais la propagation des théories du complot et des ‘faits alternatifs’ n’a été aussi manifeste que dans les récits révisionnistes de l’histoire du Troisième Reich », écrit Evans. « Des théories du complot, pourtant discréditées depuis longtemps, ont retrouvé un second souffle, soutenues par des affirmations de preuves récemment découvertes ou d’angles d’investigation nouveaux ».

L’auteur et historien Sir Richard Evans. (Autorisation)

De l’assassinat de John F. Kennedy aux attentats du 11 septembre et à la pandémie de coronavirus, les conspirationnistes des temps modernes s’alimentent des événements historiques et actuels, propageant leurs idées maladroites par le biais d’internet et des réseaux sociaux. Mais l’Allemagne nazie semble avoir un attrait tout particulier.

« Hitler est une personnalité qui attire l’attention de beaucoup de personnes parce qu’il est une sorte d’icône du mal absolu, qu’il est universellement reconnaissable… et qu’il est évidemment excessivement important dans l’histoire moderne de l’Europe et du monde », explique Evans au cours d’un entretien accordé au Times of Israel.

‘The Hitler Conspiracies,’ écrit par Sir Richard Evans. (Autorisation)

Et en effet, 75 ans après l’effondrement du Troisième Reich, l’appétit pour les théories du complot qui entourent la mort de Hitler semble plutôt se creuser. Dans les deux premières décennies du 21e siècle, un plus grand nombre de livres justifiant la survie de Hitler en Argentine ont fait leur apparition que cela n’avait été le cas lors des 55 années précédentes. Et il ne s’agit pas seulement de littérature : de 2015 à 2018, par exemple, la chaîne History a diffusé une émission en trois saisons soulevant toutes les hypothèses relatives à la fuite de Hitler vers l’Amérique du Sud. Cela avait été, selon la chaîne, l’enquête « la plus profonde et révélatrice » sur le sujet jamais réalisée et elle avait attiré, pour chacun de ses épisodes, un public de 3 millions de personnes.

L’évaluation faite par Evans est brutale. « Pas une seule preuve concrète n’est présentée dans aucun des vingt-quatre épisodes », écrit-il. La série contient peu d’éléments allant au-delà du « sous-entendu, de la suggestion et de l’intention ».

Evans, ancien professeur d’Histoire à l’université de Cambridge, a profondément conscience des dangers potentiels posés par les « faits alternatifs » qui sous-tendent les affirmations de la survie de Hitler. Certains qui se plaisent à entretenir le mythe sont, croit-il, motivés par le profit, l’amusement ou sont simplement en quête d’attention. D’autres paraissent y croire réellement. Mais d’autres encore ont des motivations plus sombres lorsqu’ils souhaitent croire – ou qu’ils disent – que Hitler ne s’est pas suicidé.

« Il y a des gens qui pensent que Hitler était un tel génie qu’il a dû nécessairement avoir trompé les Alliés, qu’il est impossible qu’il ait connu une fin aussi sordide qu’un suicide à la fin de la guerre. Dans ce sens-là, ce sont des admirateurs de Hitler », note Evans.

Les dents d’Adolf Hitler, selon les archives de l’Etat soviétique. (Archives d’Etat russes)

Bien sûr, ajoute-t-il, parmi les éléments qui restent inexplicables pour ces théoriciens du complot, reste à savoir comment « il a été possible, s’il est arrivé en Argentine, qu’il soit resté totalement tranquille après ce qu’il s’était passé. Cela ne semblait pas être dans la nature de Hitler de se tenir tranquille ».

Indépendamment de leurs motivations, presque tous ceux qui affirment que Hitler a survécu partagent le même mépris pour ce qu’ils qualifient « d’histoire officielle ». « Ils sont tous convaincus », écrit Evans, « que les médias, les historiens, les journalistes et tous ceux qui ont pu écrire sur Hitler dans le monde ont été trompés, par le biais d’un complot d’une grande intelligence, et qu’ils ont été amenés à penser qu’il était mort alors que cela n’était pas le cas ».

« À chaque fois que vous voyez la phrase ‘historiens officiels’, vous devez être prudent parce que c’est une posture propre à la théorie du complot », continue Evans. « Cela renforce l’estime de soi chez ceux qui croient qu’ils en savent davantage que des milliers d’historiens, qu’ils sont détenteurs du secret réel, de la vérité absolue alors que tous les autres ne font que mentir ».

Mais, continue-t-il, « ce n’est pas seulement profondément insultant pour les historiens de profession. C’est aussi dangereux parce que cela met en doute la méthodologie objective, basée sur des preuves, que nous utilisons pour déterminer ce qui est vrai ». Et les implications, explique Evans, sont claires : « Si Hitler s’est échappé du bunker, alors peut-être que la Shoah n’a jamais eu lieu ».

Deux versions d’une photographie d’Adolf Hitler qui avaient été retouchées par un artiste des services secrets américains, en 1944, pour montrer comment Hitler aurait pu se déguiser pour échapper à la capture après la défaite de l’Allemagne. (Crédit : Domaine public)

Un « Protocole » de propagande

Le parcours qui a mené à la Shoah est au centre d’un autre mythe abordé dans le livre : « Le protocole des sages de Sion ». Evans – qui a été le principal expert témoin dans le procès pour diffamation, en l’an 2 000, qui a été perdu par David Irving, négationniste, face à l’historienne Deborah Lipstadt, à l’origine de la plainte – examine minutieusement les origines de ce « faux » célèbre qui prétendait « prouver » l’existence d’une conspiration juive mondiale. Plutôt que d’être, comme l’avaient affirmé ses promoteurs, le compte-rendu d’une réunion clandestine entre des anciens Juifs en 1897, le « protocole » était, explique Evans, un « assemblage hâtif de sources françaises, allemandes et russes ». Leur « nature confuse et chaotique », écrit-il, « témoigne de la manière négligente et imprudente dont le ‘Protocole’ a été composé ».

La popularité du « Protocole » – en 1933, il y avait eu déjà 33 éditions en Allemagne seulement même si l’ouvrage avait été d’ores et déjà identifié comme étant une contrefaçon dès 1921 – parle de la notion d’une « main cachée » guidant les événements dans le monde. Evans cite l’essai écrit en 1938 au sujet du « Protocole » par l’historien John Gwyer : « Cela économise tant de réflexion de pouvoir penser comme cela, de concevoir le monde en sachant que tous ses troubles sont dus à la malice d’un seul groupe de mystérieux comploteurs », avait-il commenté.

Nombreux sont ceux qui, depuis longtemps, ont affirmé que le « Protocole » avait eu une influence déterminante sur Hitler et qu’en conséquence, il avait été – pour reprendre le titre du livre de l’historien Norman Cohn – un « permis de génocide ».

Le frontispice d’une édition de 1912 du « Protocole des sages de Sion ». (Crédit : Wikipedia/ Domaine public)

« Il a pris possession de l’esprit de Hitler et il est devenu l’idéologie de ses partisans les plus fanatiques en Allemagne et à l’étranger – il a donc aidé à ouvrir la voie à la quasi-extermination des Juifs », écrit Cohn en évoquant le « Protocole ».

Mais Evans, pour sa part, n’en est pas convaincu. « Il ne me semble pas que cet ouvrage ait été aussi important que de nombreuses personnes ont pu le dire », précise-t-il. « Cela n’a pas été une source d’inspiration pour Hitler et les nazis concernant la Shoah ». L’historien n’est, par exemple, pas persuadé que Hitler ait réellement lu le « Protocole ». Sa bibliothèque privée contenait plus de 16 000 livres, mais le « Protocole » en était absent : il y avait seulement toute une collection d’articles écrits par un nègre pour Henry Ford qui parlait de l’ouvrage. Et Hitler y avait consacré à peine un paragraphe dans « Mein Kampf ».

Joseph Goebbels n’était pas non plus convaincu par la valeur du « Protocole » en termes de propagande, que ses assistants également semblaient considérer avec un certain dédain. Goebbels devait même écrire dans son journal intime que le « Protocole » était un faux, ajoutant toutefois que « je souscris au fond mais pas à la réalité factuelle du ‘Protocole’. »

« Ce que j’ai voulu faire comprendre », dit Evans, « c’est qu’il a été utilisé par des personnes comme Hitler et Goebbels uniquement pour confirmer leurs points de vue préexistants ».

Joseph Goebbels, ministre allemand de la propagande, s’exprime devant une foule de 100 000 personnes à Zweibruecken, le 14 mai 1934. (Crédit : AP Photo)

Le « Protocole » et la rhétorique antisémite peuvent avoir tous deux propagé l’idée d’une conspiration juive mondiale, pense Evans, mais l’ouvrage contient finalement assez peu de ce racisme biologique moderne du 20e siècle qui se trouvait au cœur de la vision du monde hitlérienne.

« Je ne pense pas que [le Protocole] ait eu une grande influence », dit Evans. « Je ne pense pas que les nazis aient eu besoin d’un ‘permis de génocide’, malheureusement ».

Dans le même esprit, Evans rejette la célèbre légende du « coup de poignard dans le dos » – la notion que la défaite de l’Allemagne, en 1918, n’ait pas été entraînée sur le champ de bataille mais par les activités d’une alliance maléfique des Juifs, de la gauche et des révolutionnaires sur le front intérieur – et il met en doute la manière dont les nazis auraient utilisé ce narratif pour permettre leur ascension au pouvoir. En fait, soutient Evans, Hitler pensait que la défaite de l’Allemagne émanait du manque de préparation du régime du Kaiser, dit-il, « mettre entièrement en œuvre des moyens radicaux » pour gagner la guerre. Les nazis, pour leur part, avaient focalisé leur colère sur les « criminels de novembre » qui avaient vendu l’Allemagne en acceptant les dispositions de l’armistice des Alliés et les termes humiliants du traité de Versailles.

Un Troisième Reich fondé sur les théories du complot

Comme le montre Evans, le Troisième Reich lui-même avait été « construit sur les fondations d’une théorie du complot » : l’idée que les communistes avaient mis le feu au Reichstag, au mois de février 1933, un acte qui aurait voulu être avant-coureur, avait-on dit, d’une prise de pouvoir de l’Allemagne. Ce qui avait donné à Hitler une justification pour l’émission d’un décret d’urgence qui avait suspendu les libertés civiles – un décret qui devait être renouvelé de manière répétée pendant les douze années suivantes. Mais il n’y avait pas eu de complot communiste : un Néerlandais d’ultra-gauche, Marinus van der Lubbe, qui avait été pris en flagrant délit sur les lieux, avait agi seul. Même la Cour suprême du Reich, sur laquelle les nazis n’avaient pas encore le plein contrôle, avait blanchi plusieurs personnalités politiques éminentes du parti lorsqu’elles étaient passé devant les magistrats, plusieurs mois plus tard.

Les pompiers luttent contre l’incendie du Reichstag, le 27 février 1933. (Crédit : Domaine public/ Bundesarchiv bild)

De la même manière, la théorie du complot développée par les communistes – que les nazis avaient eux-mêmes incendié le Parlement allemand et qu’ils avaient attribué le sinistre à l’infortuné van der Lubbe afin de neutraliser leurs opposants – avait également été un mensonge. Les nazis s’étaient simplement saisi d’une opportunité qui s’était heureusement présentée pour eux. De plus, comme l’écrit Evans : « L’incendie du Reichstag n’a peut-être pas été l’événement décisif, cataclysmique qu’il a été selon certains. Si le Parlement allemand n’avait pas été anéanti par les flammes, Hitler et les nazis auraient probablement trouvé un autre prétexte pour imposer l’état d’urgence ».

Mais la théorie d’une opération nazie sous forme de coup monté continue à persister et elle est par ailleurs soutenue par des historiens renommés.

« Il n’y a aucune preuve défendable qui vienne l’appuyer. J’ai tout passé en revue », déclare Evans. « Elle est réapparue, je pense, parce que nous évoluons aujourd’hui dans une culture qui favorise le développement et le retour des théories du complot ».

L’incendie du Reichstag met néanmoins en lumière certaines caractéristiques plus larges des théories conspirationnistes.

« De nombreuses théories du complot partent du principe qu’il n’est pas croyable qu’une seule personne – sans même parler de quelqu’un d’obscur, de simple – ait pu être à l’origine d’un événement mondial majeur », explique Evans.

Il est plus facile, selon lui, de recourir à l’un des principes qui se trouve au cœur des théories du complot : que celui qui bénéficie d’un événement doit forcément l’avoir causé.

Rudolf Hess (Crédit : CC BY-SA 3.0 de)

L’un des incidents les plus bizarres de la Seconde Guerre mondiale – le vol effectué en 1941 par Rudolf Hess en Écosse – a attiré beaucoup l’attention des complotistes, ces dernières années. Certains ont – à tort – prétendu que Hitler avait envoyé son représentant avec une authentique offre de paix, peut-être à l’invitation d’un « parti de la paix » britannique, ou peut-être dans le cadre d’un complot ourdi par les services sécuritaires britanniques pour l’attirer au Royaume-Uni.

« Les adeptes des théories du complot se perdent souvent dans des détails énormes, immenses », suggère Evans. « Mais finalement, il faut réfléchir en permanence à l’image d’ensemble. Dans ce sens, je suis un disciple du ‘Rasoir d’Ockham’ – ce principe médiéval qui affirme que l’explication la plus convaincante est habituellement la plus simple ».

Hess avait chuté dans la hiérarchie nazie, déclare l’historien, et son vol insensé avait été une tentative d’inverser la tendance. Hitler lui-même ignorait totalement ce qu’avait prévu Hess et il avait été furieux et horrifié de découvrir ce qu’il avait fait.

Mais Evans a la conviction que certaines des théories du complot qui entourent le vol de Hess, tout comme les légendes faisant état de la survie de Hitler, ont des implications très problématiques.

L’épave de l’avion de Rudolf Hess après sa chute à Bonnyton Moor, en Ecosse, le 10 mai 1941. (Crédit : Domaine public) Scotland, on May 10, 1941. (Public domain)

« L’implication, bien sûr, est que Hitler voulait la paix, une authentique paix, et que Churchill était un va-t-en-guerre qui avait rejeté cette idée, qui a tué son représentant, et que c’est ça qui a prolongé cette guerre qui a alors entraîné la Shoah », affirme-t-il. « Et si on prend en compte ces implications, si on réfléchit de manière plus large, alors c’est Churchill et non Hitler auquel il faut attribuer la responsabilité de la Shoah ».

Toutes les théories du complot n’ont pas de connotations aussi obscures et certaines peuvent paraître inoffensives. Mais finalement, elles s’avèrent toutes être excessivement périlleuses. Elles ont toutes en commun, conclut Evans, « un scepticisme radical qui est aussi d’une certaine façon très naïf et qui remet en doute non seulement les vérités établies par les conclusions des recherches historiques minutieuses et objectives, mais l’idée même de ce qu’est une vérité ».

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