A Ashkelon, ville meurtrie par la guerre, expérience, résilience et inquiétudes
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Une habitation d'Ashkelon touchée par un tir de roquette qui a tué une femme, une aide-soignante indienne de 32 ans, et grièvement blessé une octogénaire, le 12 mai 2021. (Crédit : Lazar Berman. Times of Israel)
Une habitation d'Ashkelon touchée par un tir de roquette qui a tué une femme, une aide-soignante indienne de 32 ans, et grièvement blessé une octogénaire, le 12 mai 2021. (Crédit : Lazar Berman. Times of Israel)
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A Ashkelon, ville meurtrie par la guerre, expérience, résilience et inquiétudes

Les résidents et les médecins urgentistes ont vécu, stoïques, d’innombrables séries de conflits avec Gaza – mais ils sont sous le choc face aux violences entre Arabes et Juifs

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Légende Une habitation d'Ashkelon touchée par un tir de roquette qui a tué une femme, une aide-soignante indienne de 32 ans, et grièvement blessé une octogénaire, le 12 mai 2021. (Crédit : Lazar Berman. Times of Israel)

Ce sont des événements qu’Ashkelon a traversé à de nombreuses reprises – trop nombreuses pour en faire le décompte. Et personne ne se préoccupe par ailleurs de faire ce bilan en sachant pertinemment que ce ne sera pas la dernière fois que les résidents d’Ashkelon seront la cible de roquettes tirées par le Hamas.

Mais cette certitude n’enlève rien au côté surréaliste de la situation.

Les habitants de cette ville côtière, située à une quarantaine de kilomètres du nord de la bande de Gaza, ont vaqué à leurs habitudes, mercredi – déjeunant, faisant du shopping ou allant à la plage sous le chaud soleil chaud du printemps de la Méditerranée. Le bleu de la mer s’étend toujours à l’horizon, une vue que les gouvernants égyptiens, cananéens, philistins, grecs, romains et croisés ont admiré de la même façon à travers les siècles.

Si ces anciens dirigeants d’Ashkelon prenaient le temps de détourner le regard vers le sud, ils apercevaient assurément les palmiers-dattiers et les champs qui jouxtent le port de Gaza.

Mais aujourd’hui, il n’y a que de la fumée. Des volutes blanches d’abord, qui s’élèvent paresseusement des cheminées de la centrale électrique Rutenberg, sur la côte. Mais surtout, une fumée âcre, noire, qui se dégage des quartiers du nord de la bande de Gaza, au moment même où les avions israéliens bombardent des installations du Hamas et du Jihad islamique, des attaques menées en riposte au troisième jour de tirs de roquettes émanant des groupes terroristes de l’enclave côtière.

Un incendie fait rage dans une raffinerie à Ashkelon, tôt le 12 mai 2021, après qu’elle a été touchée par des roquettes tirées par le groupe terroriste Hamas la veille. (Jack Guez/AFP)

Les bruits propres à la guerre se font aussi entendre dans la ville, avec le choc des frappes qui interrompt la douce musique des vagues, des oiseaux ou le bruit moins agréable fait du passage d’une voiture occasionnelle.

Ashkelon a eu, dans le passé, sa part en termes de violences – et cette longue histoire de guerre contribue à l’ambiance surréaliste de la ville pendant les conflits contemporains. L’hôpital Barzilai, qui a été amené à prendre en charge des milliers de blessés touchés par des tirs de roquettes au fil des années, abrite un tombeau qui, selon certains musulmans chiites, serait celui de Hussein ibn Ali, petit-fils martyr de Mahomet que les chiites vénèrent aujourd’hui. Chaque année, des dizaines de musulmans – dont un grand nombre en provenance de pays ennemis de l’État juif – viennent à Ashkelon en pèlerinage sur le tombeau, qui est protégé aujourd’hui par le système de défense antiaérien du Dôme de fer des roquettes tirées par les groupes terroristes sunnites de Gaza.

« Nous pensons que c’est un lieu saint », avait commenté, il y a quelques années, un chef religieux chiite, Sheik Moiz Tarmal, auprès de l’agence de presse Reuters. « De nombreuses roquettes sont lancées à Ashkelon mais cet endroit, finalement, a toujours été sûr – nous pensons que c’est parce qu’il est spirituel ».

« Une puissance d’explosion plus forte »

Si Barzilai est un lieu de pèlerinage, l’hôpital dispose aussi d’un service d’urgence très actif. Il y a une heure, trois soldats de l’armée israélienne et un civil, dont la jeep ont été touchés par un missile antichar provenant de la bande de Gaza, ont été confiés aux médecins par les personnels de l’armée.

Omer Tabib, 21 ans, originaire d’Elyakim, n’a pas survécu.

Les funérailles d’Omer Tabib, un soldat israélien tué par le Hamas, à Elyakim, le 13 mai 2021. (Crédit : JACK GUEZ / AFP)

Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas une première pour le personnel de l’hôpital, comme pour les habitants de la ville. Tous ont traversé les conflits précédents qui ont opposé le Hamas et Israël depuis le désengagement unilatéral de Gaza en 2005, et ils ont appris à travailler avec efficacité sous la menace omniprésente des tirs de roquettes.

Malgré tout, il y a ce sentiment que cette fois-ci, les choses sont différentes sous de multiples aspects.

« Nous avons vu des choses très difficiles au cours de ces derniers jours », déclare Amos Shavit, porte-parole de Barzilai.

L’hôpital de Barzilai a pris en charge « environ 110 victimes touchées d’une manière ou d’une autre », explique le docteur Jonathan Rieck, le directeur débonnaire du département des urgences. « La majorité d’entre elles ont été modérément blessées, d’autres ont montré des manifestations de stress ».

Le docteur Jonathan Rieck, directeur du département des urgences de l’hôpital Barzilai d’Ashkelon, le 12 mai 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Il y a eu quatre ou cinq victimes gravement atteintes, soit en résultat des tirs directs à la roquette, soit des explosions entraînées par les frappes au missile, ajoute-t-il.

Rieck explique que l’hôpital ne s’était pas particulièrement préparé alors que les tensions se renforçaient en Israël, ces derniers jours. « Etre prêts pour ce type d’événement, ça fait partie de notre travail. Dans les faits, nous prenons en charge quotidiennement les traumas… Je ne pense pas qu’actuellement, nous assistions à quelque chose d’imprévu ou auquel nous n’avons jamais assisté dans le passé ».

« Ayant déjà vécu une telle situation auparavant, nous ne savons pas combien de temps tout cela va durer », continue Rieck. « L’effort majeur auquel je me livre, c’est de tenter de mettre en place une bonne rotation des personnels pour éviter l’épuisement… Je pense que la préparation est mentale : Tout le monde comprend ce qu’est aujourd’hui la situation. Les médecins qui ne sont pas ici restent malgré tout de garde ; ils le comprennent et ils peuvent être appelés à n’importe quel moment ».

L’expérience de l’hôpital en termes de conflit, au cours des deux dernières décennies, lui a permis de tirer des leçons déterminantes qui ont permis d’aiguiser les compétences des équipes, poursuit Rieck, ce qui a donné à ces dernières les capacités d’offrir des soins plus rapides et plus efficaces aux militaires blessés. « Je pense que l’un de nos points forts, c’est l’organisation de tout le système. Aujourd’hui, les transferts depuis le terrain se sont passés de manière très fluide. Nous connaissons tous les membres des secours, nous partageons tous le même langage. Nous savons exactement ce qui est arrivé au blessé et dans quel état il se trouve ».

Un blessé touché par un obus de mortier dans la salle des urgences après son arrivée à l’hôpital Barzilai de Ashkelon, le 24 août 2014. (Crédit : Edi Israel/Flash90)

En même temps, Rieck dit que de son point de vue, la menace que doivent affronter soldats et civils israéliens est devenue plus forte. En soignant des victimes d’attaques du Hamas, ces dernières années, il a remarqué une augmentation de la létalité des armements utilisés, qu’il s’agisse des missiles antichars ou des roquettes. « Les années passant, nous avons constaté plus de puissance explosive, des blessures causées par les explosions, par des fragments, des blessures aux membres ».

« L’armée enverra le message »

A quelques minutes de l’hôpital, sur la rue Malchei Israel, une rue du quartier tranquille d’Eshkolei Paz, les enquêteurs et les médias s’attroupent autour d’une habitation à un étage touchée par une roquette. L’habitante des lieux, une octogénaire, a été grièvement blessée et son aide-soignante indienne, Soumya Santosh, 32 ans, a été tuée.

Le trou béant qui défigure le devant de la maison paraît bien pâle en comparaison avec les destructions à l’arrière. Des morceaux de bois et de tuiles rouges jonchent le jardin et l’allée, derrière le bâtiment. Il ne reste plus de fenêtres à la Honda Accord bleue qui est garée là.

Patrick, un voisin âgé de 69 ans, qui a quitté Paris pour s’installer à Ashkelon il y a plus de 50 ans, était à l’extérieur, sur sa terrasse, en train de boire son café quand la roquette s’est abattue aux environs de 14 heures, mardi.

Une voiture endommagée par une roquette du Hamas à Ashkelon, le 12 mai 2021. (Crédit : Lazar Berman. Times of Israel)

« La sirène a retenti », raconte Patrick. « Mon épouse et ma voisine se sont ruées dans la pièce blindée, j’ai pris le chien et je suis entré à l’intérieur. Juste après avoir fermé la porte, j’ai fait quelques pas et il y a eu une explosion. »

Il indique être tombé au sol sous la force du souffle.

Patrick a calmé son épouse qui pleurait, et il est ressorti. « Je savais que c’était tombé à proximité parce que j’ai ressenti l’onde de choc. C’est peut-être ça qui m’a sauvé », ajoute-t-il.

Deux éclats d’obus s’étaient logés dans les murs, dans la maison ; un autre s’était bloqué dans la porte qu’il venait tout juste de refermer.

« Le bruit m’a fait mal à la tête, alors je suis revenu à l’intérieur », continue-t-il. Vingt-quatre heures plus tard, il dit avoir encore mal aux tympans.

Patrick et sa femme vivaient à Ahskelon pendant l’opération Plomb durci, en 2008 et 2009, pendant l’opération Pilier de défense (2012) et pendant l’opération Bordure protectrice (2014). « J’ai traversé tout ça, comme tous les habitants du sud. Nous l’avons tous traversé. On s’est habitués, d’une certaine manière – mais on a peur ».

L’entrée de l’unité de soins intensifs de l’hôpital Barzilai à Ashkelon, le 12 mai 2021. (Crédit : Lazar Berman. Times of Israel)

Mais c’est la première fois qu’une roquette s’abat si près de lui.

« L’armée va envoyer le message que nous sommes forts », prédit-il. « Elle doit faire son job correctement et on va traverser ça encore une fois ».

Devant l’habitation de Patrick, avec des éclats de verre brisés qui brillent sous ses chaussures, le maire d’Ashkelon, Tomer Glam, formule lui aussi un message de force. « Nous sommes déterminés à voir cette opération se terminer rapidement. Et nous sommes déterminés à ce qu’elle soit menée de telle manière que le calme sera à nouveau assuré, que ce soit pour les résidents d’Ashkelon ou pour tous les résidents d’Israël. »

Mais tous les habitants ne parviennent pas à afficher le même masque de bravoure. L’un d’entre eux, Abraham Moshe, indique que la localité est devenue une ville-fantôme et que les gens s’y sentent comme pris en otage.

Micky Rosenfeld, de la police israélienne, s’exprime à Ashkelon, le 12 mai 2021. (Autorisation)

Cette fois, les violences intérieures

Le porte-parole de la police, Micky Rosenfeld, arrive alors même que le maire vient de tenir ces propos.

Rosenfeld indique qu’Israël a connu de nombreux tirs de roquettes auparavant, mais il admet qu’un aspect des violences de cette semaine a été la surprise.

« Pendant plus de deux décennies, nous n’avons jamais assisté à des incidents d’une telle importance – brûler des synagogues, avec littéralement des pogroms dans toutes les communautés arabes israéliennes », note-t-il. « C’est la première fois que nous voyons des résidents locaux utiliser aussi des armes, ouvrir le feu, et la réponse apportée par nos unités a été de procéder à des tirs nourris afin d’empêcher qui que ce soit d’être tué ».

« Ce niveau et cette ampleur des violences – avec des milliers de personnes dans les rues, ces synagogues brûlées, ces Israéliens agressés, ces voitures incendiées – c’est quelque chose auquel nous ne nous attendions pas ».

Des Israéliens extraient des rouleaux de Torah d’une synagogue incendiée à Lod après une émeute d’Arabes israéliens, le 12 mai 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
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