Pendant son enfance passée à Kermanshah, dans l’ouest de l’Iran, Payam Feili, qui est aujourd’hui âgé de 40 ans, se ruait dans un abri, avec ses parents, lorsque les sirènes d’alerte aérienne rugissaient, signalant des bombardements irakiens imminents au cours de la guerre qui avait opposé l’Iran à l’Irak, dans les années 1980.
Par un retournement surprenant de situation, plusieurs décennies plus tard, Feili a dû encore une fois quitter son logement en toute hâte pour se mettre en sécurité – lorsque son pays natal a tiré des missiles balistiques en direction de Haïfa, sa ville d’adoption, le mois dernier, en représailles à l’attaque préventive qui avait été lancée par Israël contre le programme nucléaire iranien.
Poète homosexuel, dissident politique arrêté à de multiples reprises avant de parvenir à fuir la République islamique, Feili avait fait la Une des journaux, en 2015, lorsqu’il s’était rendu en Israël et qu’il y avait demandé l’asile politique. Dix ans plus tard, il dit avoir vécu le conflit entre l’État juif et l’Iran « comme un enfant qui voit ses parents se battre » au cours d’un entretien accordé au Times of Israel.
« Ma famille était attaquée », indique-t-il. « Pour ma part, je vis ici et j’ai été attaqué par les ayatollahs. La situation était confuse ».
Il affirme qu’il n’a pas été le seul à entrevoir dans cette opération militaire menée par Israël une lueur d’espoir, le signe qu’un changement était enfin possible en Iran. Il ajoute que des millions de ses compatriotes, là-bas, ont eu le même sentiment.
« Le peuple perse, en Iran, a été attaqué et il vous dit quand même ‘Merci’ parce qu’il a pensé à ce moment-là que [le guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali] Khamenei pourrait bien finir en enfer », indique-t-il. Il ajoute qu’il est profondément déçu de constater que le régime est parvenu à survivre.
Feili reçoit le Times of Israel dans son petit appartement de Haïfa, garni de photos et de livres. Il y vit avec son chat.
Pendant l’entretien, les images de la chaîne Iran International – une chaîne d’information en persan dont le siège est à Londres – défilent sur l’un des murs blancs de la kitchenette, grâce à un projecteur. Iran International a intégré la liste noire des organisations terroristes de la république islamique en 2022.
Payam confie qu’il regarde souvent cette chaîne.
« Je n’aime pas regarder les informations, mais je dois comprendre ce qui se passe là-bas », explique-t-il.
Un long voyage vers la liberté
Feili est né dans un foyer kurde en 1985. Il affirme que la religion n’a jamais fait partie de son éducation.
« Si j’ai grandi dans ce pays musulman chiite, je n’ai reçu pour autant aucune éducation religieuse et mes parents m’ont toujours encouragé à ne participer à aucune cérémonie religieuse », confie-t-il.
À l’adolescence, Feili avait déménagé à Karaj, une grande ville située à une trentaine de kilomètres de Téhéran.
Gay dans un pays où les relations amoureuses homosexuelles sont hors-la-loi, il n’aura pourtant jamais dissimulé cette orientation. Son livre I Will Grow and Bear Fruit… Figs, qui a été traduit en hébreu, commence par ces mots : « J’ai 21 ans. Je suis gay. J’aime le soleil de l’après-midi ».
En 2014, après avoir passé 44 jours emprisonné dans un conteneur par les autorités iraniennes, le poète s’était réfugié en Turquie, craignant pour sa vie.
« Lorsque j’ai quitté l’Iran, j’étais totalement perdu et je cherchais une terre », se souvient Feili. « Je pensais qu’en tant qu’écrivain iranien ouvertement gay dont la vie était en danger, je recevrais beaucoup d’aide de la part des organisations de défense des droits de l’Homme mais au lieu de cela, je me suis retrouvé complètement seul ».
« La seule personne qui m’a réellement aidé est Miri Regev », ajoute-t-il.
Regev, politicienne de longue date et actuelle ministre des Transports, élue sous l’étiquette du Likud, était ministre de la Culture à l’époque.
L’un des livres de Feili avait été traduit en hébreu. Regev était parvenue à persuader le ministère de l’Intérieur d’accorder à l’auteur un visa de touriste pour qu’il puisse présenter son œuvre en Israël – ce qui était a priori impossible et inenvisageable pour un citoyen originaire d’un État ennemi.
Le poète, quant à lui, avait vécu en Turquie – une période « horrible », s’exclame-t-il.
« J’allais alors d’une organisation à l’autre – organisations de défense des droits des homosexuels, organisations de défense des droits de l’Homme – juste pour trouver un endroit, un foyer », se rappelle le poète.
« Je n’ai jamais défait mes valises pendant deux ans, parce que je pensais que j’allais m’envoler pour aller quelque part. À ce moment-là, j’avais l’impression que tout ça était un tourbillon sans fin. Finalement, tout s’est bien passé ».
Feili avait été heureux d’arriver en Israël – mais la vie n’avait pas été facile au sein de l’État juif. S’il note que les Israéliens se sont montrés très amicaux à son égard, il lui a fallu de longues années pour obtenir le statut de réfugié.
« Dans l’intervalle, j’ai dû vivre comme un criminel, travaillant au noir, sans soins médicaux », se souvient-il.
Au cours de ses premières années en Israël, alors qu’il vivait à Tel Aviv, Feili a succombé à l’attrait des stupéfiants. Il a perdu deux amis proches qui se sont suicidés.
C’est à ce moment-là que l’auteur a écrit Madam Zona(zona signifie « prostituée » en hébreu), des mémoires qui ont été publiées en 2020.
« Si je n’avais pas écrit ces mémoires, je n’aurais pas pu reconnaître qui je suis réellement », s’exclame Feili. « Il faut que je me lise moi-même. Si je ne le fais pas, je me perds ».
Le poète souligne qu’il ne veut pas se plaindre, ajoutant qu’Israël et les Israéliens ont fait énormément pour lui.
« J’ai ressenti beaucoup d’affection de la part du peuple israélien », fait-il remarquer. « Ils sont chaleureux. Ils aiment accueillir les personnes seules, comme je l’étais. Et ils l’ont fait. Je leur en serai toujours reconnaissant ».
Feili indique également qu’avec son statut de réfugié, il bénéficie désormais des mêmes avantages qu’un citoyen israélien.
« La seule chose que je ne peux pas faire, c’est voter » déclare-t-il, ajoutant avec un sourire que compte-tenu du climat politique actuel, il est heureux de ne pas avoir à se rendre aux urnes.
Feili indique qu’il avait choisi de venir en Israël dans l’espoir d’y retrouver une certains proximité avec les habitants du Moyen-Orient, leur manière de vivre et leurs us et coutumes.
« Je ne suis pas assez policé pour être en Europe », s’amuse-t-il. « Je préfère être ici. Il n’est pas nécessaire d’être aussi civilisé ici ».
Respirer en persan
Malgré sa profonde opposition au régime actuel en Iran, Feili déclare aimer profondément son identité persane.
« Quoi qu’il en soit, je suis heureux que le persan soit ma langue maternelle dans la mesure où je suis amoureux de cette langue », dit-il.
Il ajoute qu’à ses yeux, écrire est aussi indispensable à sa vie que respirer.
« Pour moi, l’écriture est un moyen de m’expliquer à moi-même qui je suis », note Feili. « Une position qui n’est pas toujours enviable parce qu’on a l’impression de ne pas avoir d’explication réelle à donner à son existence. J’aime le fait que l’écriture m’apporte des réponses ».
C’est la raison pour laquelle Feili n’a jamais cessé d’écrire, même pendant la guerre entre Israël et l’Iran.
Parmi les œuvres qu’il a produites pendant la guerre, cette strophe : « Ceux qui ont décapité mes rêves /Pendront une nuit ma lignée à la potence/ Sûrement, aussi dépouillés qu’eux/ À l’aube, ils pendront tout ce que j’ai – et tout ce que je suis ».
Une fin décevante
La guerre a commencé le 13 juin – après qu’Israël a lancé une vaste offensive en Iran à l’encontre des hauts commandants chefs militaires, des scientifiques spécialisés dans le programme nucléaire, des sites d’enrichissement de l’uranium et relevant du programme de missiles balistiques de l’Iran, avec pour objectif d’empêcher la république islamique de mener à bien son plan avoué de destruction de l’État juif.
L’Iran a riposté aux frappes israéliennes en lançant environ 550 missiles balistiques et 1 100 drones. Les attaques ont fait 28 morts et plus de 3 000 blessés en Israël, ainsi que 13 000 déplacés. Les médias iraniens, placés sous le contrôle du régime, ont fait savoir que 935 personnes avaient été tuées par les frappes israéliennes dans le pays.
Feili déclare que la population iranienne a été profondément déçue de la manière dont la confrontation entre l’Iran et Israël s’est terminée.
« Après le 7 octobre, le gouvernement israélien et même les États-Unis avaient parlé de tuer le serpent de Téhéran », fait-il remarquer.
« [Les frappes israéliennes] ont bousillé tous les sites atomiques, tous les sites de missiles, elles ont blessé le serpent mais elles ne lui ont pas donné le coup fatal », regrette-t-il. « Aujourd’hui, le serpent n’a aucun pouvoir contre Israël, mais il a encore beaucoup trop de pouvoir de nuisance s’agissant du peuple perse ».
Selon Feili, la situation en Iran est aujourd’hui plus périlleuse que jamais pour les opposants au régime.
« Même lorsque les gens étaient sous le feu des attaques d’Israël, même lorsqu’ils étaient dans une situation horrible, ils avaient de l’espoir », dit-il. « Mais maintenant que le régime est blessé, la situation est encore plus dangereuse ».
Le poète explique que lui-même et des millions de personnes ressentent aujourd’hui de la colère.
« Je ne peux pas dire qu’il s’agit de tout le monde en Iran, mais c’est le cas de beaucoup d’Iraniens », affirme-t-il.
Le peuple iranien pourrait-il provoquer un changement de régime par ses propres moyens ?… En réponse à cette question, Fieili affiche un certain scepticisme.
« Nous avons besoin d’aide », explique-t-il. « Nous avons les mains vides ».
Selon lui, les Perses et les Juifs partagent une longue histoire d’entraide.
« Nous avons aidé le peuple juif à revenir en Israël après l’exil babylonien », indique-t-il, faisant référence à la manière dont l’Empire perse avait permis aux Juifs de revenir sur la terre d’Israël après avoir vaincu Babylone au 6e siècle avant l’ère commune.
« Si Israël pouvait nous venir en aide, ce serait quelque chose de très beau », continue-t-il.
Se remémorant son enfance passée à chercher un abri contre les bombardements, le poète se souvient à quel point il était perturbé par le rugissement des sirènes et par le bruit des explosions – même s’il n’était pas encore en âge d’épeler le mot « guerre ».
« Aujourd’hui, j’ai 40 ans et je comprends ce qu’est la guerre », ajoute-t-il.
Feili explique que malgré la peur, il a trouvé quelque chose de beau à rejoindre des Israéliens de tous les horizons dans l’abri public qui est situé en face de son appartement.
« J’y suis allé et je me suis assis », raconte-t-il. « Il y avait des gens – des travailleurs, des personnes âgées, des jeunes – qui, dès qu’ils sont entrés, ont commencé à plaisanter. Ils se sont mis à rire ».
« J’ai trouvé cela à la fois beau et triste, la façon dont toutes ces personnes se sont habituées à la guerre », dit-il.
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