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L'activiste palestinien Issa Amro s'exprime devant les militants israéliens à Hébron, en Cisjordanie, le 2 décembre 2022. (Crédit :  AP Photo/Maya Alleruzzo)
L'activiste palestinien Issa Amro s'exprime devant les militants israéliens à Hébron, en Cisjordanie, le 2 décembre 2022. (Crédit : AP Photo/Maya Alleruzzo)
Le Carnet du journaliste

A Hébron, Breaking the Silence et Im Tirzu s’affrontent – de loin

Pour éviter un face-à-face tendu, les militaires ont déclaré le secteur où les deux groupes s’étaient réunis « zone militaire fermée »

HEBRON, Cisjordanie — L’entrée à Hébron a été refusée vendredi à environ 300 activistes d’extrême gauche alors que des partisans de l’extrême droite s’étaient rassemblés, apparemment décidés à en découdre. En conséquence, les militaires ont déclaré le secteur où les deux groupes s’étaient réunis « zone militaire fermée », bien déterminés à empêcher toute confrontation entre les deux camps, les tenant à distance les uns des autres.

Les faits se sont produits une semaine après une violente altercation très médiatisée qui avait opposé des soldats et plusieurs activistes de gauche qui visitaient la ville. Un militaire s’était prêté à des violences physiques sur un activiste et un deuxième s’était vanté, devant les caméras, de ce que le prochain gouvernement de droite mettrait un terme définitif aux activités de l’organisation à laquelle appartenaient les militants qui étaient présents à Hébron ce jour-là.

La sanction conséquente dont avait écopé le soldat – il avait été condamné à dix jours de prison – avait entraîné l’indignation des politiciens et des activistes de droite. Elle avait aussi provoqué un concert alternatif de condamnations et d’éloges à la fois dans les médias et sur les réseaux sociaux, certains dénonçant et d’autres saluant le comportement du militaire placé en détention. L’autre soldat impliqué dans l’incident n’a pas encore été puni même s’il a été immédiatement suspendu après cette agression violente.

Vendredi, les activistes de gauche sont arrivés dans des bus affrétés pour l’occasion par Breaking the Silence, une ONG d’extrême gauche qui organise des visites dans la partie de Hébron qui est placée sous contrôle israélien. Ces visites sont organisées par d’anciens soldats qui cherchent à dénoncer ce qu’ils considèrent comme les « abus » commis par l’armée et par les résidents d’implantations à l’encontre des Palestiniens locaux.

Des dizaines de manifestants du groupe nationaliste de droite Im Tirzu étaient venus pour les affronter. Dans ces circonstances, l’armée a déclaré « zone militaire fermée » le parking où se trouvaient les bus des activistes de gauche, en provenance de plusieurs villes israéliennes.

Les manifestants d’Im Tirzu, certains utilisant des mégaphones, hurlaient « Vous devriez avoir honte », « anarchistes, « marxistes » et « Yalla, rentrez chez vous ! » en direction des activistes de gauche descendus à proximité du Tombeau des patriarches, un lieu saint sensible où les tensions entre Israéliens et Palestiniens sont souvent vives.

Un résident juif d’implantation brandit le drapeau israélien alors que des manifestants interpellent des activistes effectuant une visite de solidarité avec les Palestiniens dans la ville de Hébron, en Cisjordanie, le 2 décembre 2022. (Crédit : AP Photo/ Maya Alleruzzo)

« Au vu de la situation à Hébron, il a été décidé de déclarer plusieurs secteurs de la ville de Hébron ‘Zone militaire fermée’ afin de prévenir les affrontements », a noté l’armée dans un communiqué.

Cette déclaration de secteurs de la ville en « Zones militaires fermées » a empêché Breaking the Silence de mener à bien ses activités habituelles : L’ONG organise des visites en bus dans les 20 % de Hébron placés sous contrôle des Israéliens et dans la seule partie de la ville où des Israéliens ont légalement le droit de se trouver.

A la place des visites prévues, les activistes de gauche se sont divisés en deux petits groupes – chacun formant un cercle autour d’un guide qui leur a montré des images de Hébron. Sur l’une de ces images, la rue Shuhada complètement vide – une rue où se trouvait un pôle commercial où la vie, autrefois, était très animée, et qui a été depuis été très largement fermée aux Palestiniens après l’attaque commise par Baruch Goldstein, un terroriste juif, qui avait tué 29 fidèles musulmans en prière au Tombeau des patriarches.

L’armée a d’ailleurs utilisé la même explication pour justifier la fermeture de la rue Shuhada et l’interdiction faite aux activistes de gauche de s’aventurer au-delà du parking, vendredi, en évoquant la nécessité de prévenir des agitations et des violences.

L’armée a l’habitude d’établir un périmètre autour des secteurs en proie aux tensions, à ces endroits sensibles où ces dernières pourraient dégénérer et donner lieu à des altercations. Si ces fermetures protègent en apparence les deux parties en lice, les critiques affirment pour leur part que la désignation de « zone militaire fermée » n’intervient qu’au détriment des Palestiniens et de leurs partisans.

La double manifestation de vendredi a aussi eu lieu deux semaines après des incidents survenus pendant une fête religieuse, où des Juifs avaient agressé des Palestiniens. Les incidents avaient été filmés.

Les activistes déclarent que leurs visites et que leurs vidéos sont révélatrices de la brutalité de l’occupation israélienne de la Cisjordanie, qualifiée par certains d’entre eux « d’apartheid ». La droite a vivement critiqué Breaking the Silence, ces dernières années, pour sa médiatisation de témoignages majoritairement anonymes portant sur les mauvais traitements présumés réservés aux Palestiniens par les soldats.

Les critiques affirment que les visites et les vidéos réalisées par l’organisation à but non-lucratif ne font que perturber les soldats dans leur mission de protéger les civils, qu’ils soient Israéliens ou Palestiniens.

Des activistes nationalistes de droite avec Im Tirzu. A côté du drapeau israélien, un drapeau du parti d’extrême-droite Otzma Yehudit. (Crédit : Jack Mukand / Times of Israel)

Environ mille habitants d’implantations vivent dans la zone « H2 », la zone de Hébron contrôlée par l’armée israélienne – des résidents qui entretiennent une relation de voisinage très tendue avec approximativement 35 000 Palestiniens. Hébron est la seule ville en Cisjordanie où partisans juifs du mouvement pro-implantations et Palestiniens vivent côte à côte. Une importante présence militaire est déployée dans la ville pour prévenir les hostilités – celles qui opposent les Juifs et les Palestiniens et, quoique moins fréquemment, celles qui opposent les Juifs des deux extrémités de l’échiquier politique.

Les déplacements des Palestiniens sont restreints et ces derniers dénoncent des arrestations et des mises en détention arbitraires, mais les résidents israéliens affirment que ces initiatives sont nécessaires pour assurer la sécurité dans une ville dont le maire, Tayseer Abu Sneineh, a été élu en grande partie en se vantant de sa participation à un attentat terroriste qui avait entraîné la mort de six Juifs en 1980.

Certains militants de Breaking the Silence supposent qu’Im Tirzu s’est réuni à Hébron, vendredi, de manière à ce que l’armée soit tenue de déclarer le secteur « Zone militaire fermée », empêchant ainsi le bon déroulement des visites organisées par le groupe.

Amir Ziv, coordinateur de Breaking the Silence, indique ne pas pouvoir présumer des intentions d’Im Tirzu, ajoutant que « ils ont le droit de manifester tout comme nous avons, nous aussi, le droit d’organiser nos visites. C’est ainsi que fonctionne la démocratie et c’est quelque chose de formidable ».

Il déclare toutefois que « l’armée israélienne entretient des relations étroites avec le mouvement pro-implantations et avec la droite israélienne… L’armée est un outil du gouvernement – c’est ce qu’est une armée à la base. Elle recueille aussi sa politique auprès de quelqu’un, et ce quelqu’un appartient souvent à des partis de droite pro-implantations ».

Des activistes de la paix israéliens lors d’une « visite de solidarité » à Hébron, en Cisjordanie, le 2 décembre 2022. (Crédit : AP Photo/ Maya Alleruzzo)

Les soldats connaissent fréquemment des conflits avec les partisans du mouvement pro-implantations, à l’extrême-droite, mais des images ont pu aussi révéler qu’ils ne jugeaient parfois pas utile d’intervenir lorsque les résidents d’implantations attaquaient ou harcelaient des Palestiniens.

Le porte-parole d’Im Tirzu, Matan Boker, explique pour sa part que « la vaste majorité des Israéliens » considère que Tsahal fait partie intégrante de l’État juif, indépendamment de la politique ». Il note que les membres d’Im Tirzu ont fait le déplacement à Hébron pour afficher leur soutien aux soldats et pour leur distribuer des bonbons.

« Quand on est soldat, on doit rester pendant des heures debout, sous la pluie ou sous la canicule, et on protège à la fois les Juifs et les arabes. C’est une mission presque impossible », dit-il.

Boker ajoute avoir la conviction que les militaires sont souvent poussés à bout dans des circonstances déjà stressantes par les activistes d’extrême gauche, qui filment leurs réactions.

Une allusion à l’incident de la vidéo filmée vendredi par les militants de Breaking the Silence, où un soldat menace les militants, criant « vous, les gauchistes, je vais vous refaire le visage » ou « Ben Gvir va enfin remettre de l’ordre ici ».

Le député Itamar Ben Gvir, leader du parti d’extrême-droite Otzma Yehudit, devrait, selon les accords de coalition, prendre la tête du tout nouveau ministère de la Sécurité nationale au sein du gouvernement qui est actuellement formé par le Premier ministre désigné Benjamin Netanyahu. S’il est effectivement nommé à ce poste, Ben Gvir, qui est lui-même un partisan fervent du mouvement pro-implantations, aurait une influence majeure dans la mise en place des politiques sécuritaires appliquées dans les territoires de Cisjordanie qui sont placés sous contrôle israélien.

Issa Amro, l’activiste palestinien qui avait tourné la vidéo de l’altercation qui a eu lieu la semaine dernière, a été traduit devant une Cour militaire qui lui a ordonné de rester à distance de son habitation située dans le quartier de Tel Rumeida, à Hébron, pour une période de six jours, un jugement rendu dans le cadre d’une enquête pour « obstruction au bon déroulement » d’investigations.

Amro, de son côté, explique que lorsque la police l’a convoqué au commissariat pour partager les vidéos montrant les interactions avec le soldat, il a remis les séquences sur une clé USB au lieu de remettre son téléphone qu’il avait laissé chez lui. Amro indique qu’alors qu’il partage ses vidéos avec les forces de l’ordre depuis 15 ans, jamais il ne lui a été reproché, dans le passé, de les donner sur une clé USB.

Le militant palestinien Issa Amro s’exprime après sa libération de détention, dans la ville d’Hébron, en Cisjordanie, le 10 septembre 2017. (Crédit : AP Photo/Nasser Shiyoukhi, File)

Amro a pris la parole vendredi devant les activistes d’extrême gauche, sur le parking, et il a provoqué des applaudissements quand il a transmis le « message » aux Israéliens que « votre silence au sujet de l’occupation et de l’apartheid ont créé Ben Gvir ». Amro a été arrêté ensuite par des policiers sous couverture et il est resté en détention pendant une heure et demie, ont fait savoir les militants de Breaking The Silence. L’ordonnance de la Cour militaire lui interdisant de rentrer chez lui stipule aussi qu’il ne devait avoir aucun contact pendant un mois avec ceux qui l’ont aidé à réaliser les vidéos.

Une manifestante d’Im Tirzu, Eden Sisson, une jeune femme âgée de 24 ans et originaire de Floride qui a fait son alyah pour faire son service au sein de Tsahal, déclare que les organisations de gauche posent une menace pour la sécurité d’Israël en « faisant se propager la haine et les mensonges alors même que l’armée a une tâche importante à faire ».

Elle se souvient que pendant son service, les militants de gauche la qualifiaient de « nazie » ou de « terroriste » – faisant remarquer qu’il était alors difficile de garder son sang-froid dans de telles circonstances.

Sur le parking, Oren, un homme d’une vingtaine d’années qui préfère taire son nom de famille, explique être né en Israël, avoir refusé de faire son service militaire et être un « non-sioniste ».

Des activistes de l’ONG Breaking The Silence, de gauche, sur un parking situé à proximité du Tombeau des patriarches, à Hébron, le 2 décembre 2022. (Crédit : Jack Mukand / Times of Israel)

« Au niveau physique, des choses bien pires que le sionisme sont très certainement arrivées aux Juifs mais au niveau conceptuel, le sionisme est la pire chose connue par le judaïsme », dit-il, affirmant que le sionisme oblige les Juifs à commettre contre les Palestiniens les mêmes sortes de violences dont ils ont été eux-mêmes victimes au cours de l’Histoire.

Deux hommes plus âgés – un Américain né un an avant la fondation d’Israël et un autre né l’année qui a suivi – font part au Times of Israel de points de vue diamétralement opposés.

Hanoch Rubel, né en 1947 à Brooklyn, déclare que « tous ceux qui soutiennent le terrorisme » ou « qui prêchent la destruction de l’État juif » doivent être expulsés de Terre sainte – même s’ils habitent des centres de population palestiniens, comme Ramallah ou Jénine.

Rubel, qui a voté pour le Likud lors des récentes élections, estime que le seul critère susceptible de décider d’une expulsion doit être l’opposition à Israël, sans prise en compte de l’origine ethnique, et il note que les citoyens juifs d’extrême-droite doivent eux aussi être concernés. Il note que le temps qui passe lui a enseigné que « la plus grande injustice dans le monde, c’est l’injustice contre le Juif ».

De l’autre côté, Yehoshua Frenkel, un homme de 73 ans arrivé au sein de l’État juif depuis la Tchécoslovaquie un an après sa naissance, raconte avoir effectué plusieurs visites avec Breaking the Silence. Sa mère était une survivante d’Auschwitz et elle avait quitté la Tchécoslovaquie avec toute sa famille en 1950 pour fuir les persécutions anti-juives du parti communiste au pouvoir.

Frenkel s’est battu lors de la guerre des Six jours en 1967 et il explique que la victoire d’Israël – après la menace existentielle qui avait été posée par ses voisins arabes – avait fait naître chez lui « un sentiment de délivrance héroïque ». Et pourtant, il espérait que l’État juif se retire des territoires conquis pendant la guerre, pour des raisons morales et pour des raisons pratiques.

« Je pensais que la résistance des Palestiniens à la présence israélienne serait inévitable », souligne-t-il.

Frenkel, qui a écrit sur l’histoire de Hébron, dit que « il est certain que les Juifs sont attachés à l’histoire de la ville mais cela ne justifie pas la présence militaire – avec presque un soldat pour chaque habitant issu du mouvement pro-implantations ».

Malgré le tournant à droite survenu dans la politique israélienne, Amir Ziv se dit « optimiste ».

« Si je ne l’étais pas, je ne ferais pas ce que je fais. De plus en plus de gens viennent à Hébron pour voir les choses de leurs propres yeux. Nous avons un combat à mener et nous devons changer les états d’esprit. Ce qui prendra du temps, parce que c’est comme ça que la démocratie fonctionne ».

Les tensions ont été accrues en Cisjordanie, l’année passée, avec le lancement par l’armée israélienne d’une offensive anti-terroriste majeure qui s’est concentrée sur le nord de la Cisjordanie après une série d’attentats palestiniens qui ont fait 31 morts du côté israélien, au sein de l’État juif et en Cisjordanie. Hébron se trouve dans le sud du territoire.

Cette offensive, qui a permis d’interpeller plus de 2 500 personnes lors d’opérations nocturnes quasi-quotidiennes, a fait plus de 150 morts côté palestinien, essentiellement lors d’attentats ou d’affrontements avec les forces de l’ordre.

Attisant encore les tensions, un Palestinien a poignardé et blessé un agent de police des frontières dans la ville de Huwara, en Cisjordanie, vendredi. Il a été abattu par les forces israéliennes, ont indiqué la police et les services de secours.

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