KAFR KANNA – Comme chaque semaine dans cette ville arabe du nord d’Israël, Majed et Rana ont fermé leur restaurant tôt, dimanche matin, pour le jour de repos chrétien.
Tandis que Majed essuyait les tables en terrasse, son épouse nettoyait le sol de la petite salle. Le soleil brillait et le couple d’âge mûr, qui a demandé à être désigné par des pseudonymes, avait laissé les portes entrouvertes pour laisser entrer une légère brise.
Soudain, le crépitement d’armes automatiques a déchiré l’air. Une volée de pigeons perchés sur un fil électrique s’est envolée. Secoué, Majed a pourtant continué à nettoyer l’extérieur.
Quelques instants plus tard, des tirs ont de nouveau retenti, cette fois depuis un bâtiment adjacent, à quelques mètres à peine. Majed s’est redressé d’un bond et il s’est précipité à l’intérieur pour se mettre à l’abri près de la caisse, aux côtés de Rana et de ce journaliste.
Les coups de feu ont fini par cesser. Tentant de garder contenance, Majed est retourné prudemment à l’extérieur pour poursuivre son nettoyage.
Vingt minutes plus tard, une douzaine de véhicules de police ont descendu l’artère principale toute proche.
Tout au long de la matinée, des rafales ont retenti par intermittence dans la ville, comme un écho de la nuit précédente, lorsque des hommes armés et masqués appartenant à deux familles rivales, les Awawdeh et les Taha, ont investi les rues de cette localité de Galilée avec des fusils d’assaut, tirant sur des devantures et saccageant des biens pendant des heures.
Ce soir-là, la ville a ressemblé à un champ de bataille. En l’absence visible de forces de l’ordre, des hommes lourdement armés ont circulé librement, sans crainte apparente. Des habitants sortis pour le ramadan ont été contraints de fuir pour se mettre à l’abri, trouvant refuge dans des mosquées, des églises ou chez des voisins.
Depuis des années, la criminalité violente progresse dans les villes arabes, et beaucoup disent vivre dans la peur, au milieu d’homicides, de fusillades et d’attaques à l’explosif qui sont devenus quasi routiniers. Mais l’anarchie observée samedi soir à Kafr Kanna a semblé franchir un nouveau seuil.
Si cette flambée de violence n’est pas directement liée aux activités qui alimentent la vague de criminalité de ces dernières années, nombre d’habitants y voient néanmoins une conséquence supplémentaire de ce qu’ils qualifient de négligence chronique de la police. Livrés à eux-mêmes, ils doivent négocier des « trêves » entre familles, comme des diplomates cherchant à éviter une guerre entre États, tandis que des responsables locaux impuissants peinent à endiguer l’afflux d’armes illégales.
Nasser Odat, témoin des violences samedi soir, a indiqué que les tirs avaient commencé vers 17 h 30, peu après le coucher du soleil, alors que le muezzin achevait l’appel à la prière du maghrib, marquant la fin du jeûne quotidien.
« À peine avait-il prononcé les derniers mots que des tirs ininterrompus ont éclaté et se sont poursuivis toute la nuit. On les entendait dans toutes les directions, tout près, comme s’ils venaient de l’intérieur de la maison », a-t-il confié au Times of Israel.
Dans des vidéos circulant sur les réseaux sociaux – un grand nombre ont été publiées par les assaillants eux-mêmes – on voit des groupes d’hommes vêtus de noir parcourir les rues, portant des armes de type militaire, et ouvrir le feu sur des commerces fermés. Certains ont répandu de l’essence devant des vitrines et sur des véhicules avant de les incendier.
مسلح يطلق الرصاص على محل تجاري في بلدة كفر كنا، بالداخل المحتل عام 48 pic.twitter.com/7zAFvezoCl
— شبكة قدس الإخبارية (@qudsn) February 21, 2026
Même ceux qui sont restés chez eux se sont retrouvés dans la ligne de mire. Une grenade larguée par un drone a explosé sur le toit de la maison de la famille Amara, blessant quatre personnes, dont un homme âgé et une adolescente.
Odat, qui étudie le cinéma à Haïfa, était revenue pour le week-end de fête dans la maison familiale, située dans la même rue que celle des Amara.
« Ma nièce, venue rompre le jeûne avec nous pour que nous puissions lui offrir des cadeaux et faire la fête ensemble, s’est levée en panique. Elle s’est mise à pleurer et à vomir. Elle a 3 ans, ce n’est qu’une petite fille », a-t-il raconté.
מצב חירום בכפר כנא בגליל ירי בכל מקום ורחפנים מתפוצצים בתוך הבתים ובת 18 פצועה קשה גם בת 40 . בן 80 פצוע בינוני עם פציעות חודרות .
תוהו ובהו בכפר כנא . המצב יצא משליטה והתושבים בורחים מהבתים למסגדים… pic.twitter.com/7VuUDeFq9i— כל החדשות בזמן אמת (@Saher_News_24_7) February 21, 2026
Odat a appelé la police alors que les tirs se poursuivaient.
« J’ai expliqué à la standardiste ce qui se passait, qu’il n’y avait ni patrouille ni policiers sur place », a-t-il dit. Mais personne n’est venu.
« Elle m’a dit d’appeler le Magen David Adom », le service médical d’urgence, a-t-il ajouté. « Je ne comprenais pas : personne n’avait besoin d’aller à l’hôpital, nous n’étions pas blessés. C’était irréel d’entendre cela alors que nous étions sous les tirs. »
« Où est la loi ? »
Dimanche, la rue principale de la ville portait encore des traces des événements de la veille, avec des vitrines criblées d’impacts de balles et des volets métalliques endommagés.
Les passants qui osaient sortir marchaient en jetant des regards inquiets autour d’eux. Interrogés sur les dégâts subis par les commerces voisins, plusieurs commerçants ont préféré nier leur existence, manifestement par crainte de représailles.
Les fusillades de samedi soir semblent avoir été l’aboutissement de plusieurs jours d’attaques de représailles entre les deux familles. Lors d’incidents antérieurs, des passants sans lien avec le conflit avaient déjà été blessés.
Dimanche soir, les deux clans auraient conclu une sulha, une réconciliation coutumière, mais nul ne sait combien de temps ce cessez-le-feu tiendra.
Une trêve fragile était déjà en place lorsque les tirs ont éclaté samedi soir, mais elle s’est rapidement effondrée sous la pluie de balles. Alors que les rafales secouaient la ville, les doyens des deux familles se sont rendus chez Kamal Khatib, cheikh respecté et membre de la commission locale de réconciliation, afin de renégocier un accord et de calmer les jeunes hommes des deux camps, selon des témoignages relayés par des médias arabes et confirmés par des personnes présentes.
Un nouvel accord a été conclu, aussitôt violé le lendemain matin lorsque des assaillants ont pénétré dans un restaurant près de l’entrée nord du village, tirant sur un employé et le blessant au torse.
« Ils ont tiré avec l’intention de le tuer », a affirmé Muad Khatib, beau-frère de la victime et fils du cheikh Kamal Khatib. « Avant, ils visaient les façades des magasins, pas les personnes. Cette fois, ils sont entrés et ont tiré directement sur lui. »
Selon Khatib, l’homme blessé était un citoyen respectueux des lois, non impliqué dans la vendetta. Il n’en a pas moins été pris pour cible en raison de son appartenance à l’une des familles rivales.
La sulha conclue dimanche soir, censée marquer une véritable réconciliation plutôt qu’une simple trêve, était toujours en vigueur mardi. Pour l’heure, la paix repose uniquement sur la parole des anciens.
« Dans un pays normal, nous n’aurions pas à faire cela », a déclaré Mansour Dahamsheh, autre membre de la commission de réconciliation de Kafr Kanna et ancien secrétaire général du parti Hadash. « C’est le rôle de la police. Mais en l’absence d’intervention et de cadre légal effectif, nous sommes contraints de gérer nous-mêmes la violence. »
Joint par le Times of Israel dimanche après-midi, Dahamsheh a gardé ses volets fermés et refusé de sortir pour accorder un entretien. « Où est la loi, où est la police, où est l’État ? », a-t-il lancé.
Les conflits claniques, présents depuis des années, n’expliquent pas à eux seuls la flambée de crimes violents dans la société arabe.
Si le taux d’homicides augmente depuis près de vingt ans, alimenté, selon des responsables arabes, par la négligence des autorités, il a doublé en 2023, coïncidant avec la première année d’Itamar Ben Gvir au poste de ministre de la Sécurité nationale. Il a légèrement reculé en 2024 avant d’atteindre un nouveau record l’an dernier, avec 252 décès liés à la criminalité dans le secteur arabe.
Mardi, les crimes violents au sein de la société arabe avaient déjà fait 56 morts depuis le début de l’année, un rythme supérieur à celui de l’an passé.
Pour Khatib, l’identité des familles en conflit est secondaire. « Les parties impliquées importent peu. Le véritable problème, c’est que la police ne fait rien », a-t-il affirmé.
Il a pointé la prolifération des armes à feu dans les villes et villages arabes ces dernières années, qu’il attribue en grande partie aux activités des gangs.
« Tout commence par des disputes insignifiantes. Mais aujourd’hui, chacun a accès à des armes capables de tuer », a expliqué Khatib.
« Il y a des années, les gens se battaient avec des bâtons ou des couteaux ; il était alors rare qu’une altercation soit mortelle », a-t-il poursuivi. Désormais, avec la diffusion d’armes de type militaire dans la société arabe, un conflit mineur peut basculer en drame en quelques secondes.
Porte tambour
Les habitants qui se sont entretenus avec le Times of Israel décrivent le même schéma. Pendant les fusillades, les forces de l’ordre sont absentes. Une fois celles-ci terminées, les policiers du commissariat le plus proche, situé à la périphérie de la ville, entrent dans le secteur pour procéder à des perquisitions et à des arrestations.
« En temps réel, lorsque des habitants appellent la police pour lui demander d’arrêter les tirs, de faire respecter la loi et de rétablir l’ordre, la réponse est claire : “Nous n’interviendrons pas sous les tirs. Trouvez un abri et ne sortez pas. Nous viendrons une fois l’incident terminé’ », a rapporté Dahamsheh. « C’est exactement ce qui s’est passé hier soir. »
La police n’a pas répondu directement à ces accusations, renvoyant le Times of Israel à son dernier communiqué sur les opérations menées à Kafr Kanna, dans lequel elle affirmait que « la série d’incidents graves survenus samedi soir recevrait une réponse appropriée de la police israélienne ».
Selon la police, mardi, les agents avaient saisi six pistolets, un fusil de chasse et une grenade, mais aucune des armes automatiques utilisées ouvertement samedi soir.
Plus de 40 personnes ont également été arrêtées dans la ville, dont 34 ont été appréhendées la nuit de la fusillade. La police a refusé de donner un nombre exact ou de préciser combien de personnes arrêtées étaient toujours en détention.
Les documents judiciaires relatifs à la comparution des suspects arrêtés samedi soir devant le tribunal de première instance de Nazareth indiquent qu’au moins 14 d’entre eux ont été libérés dans les deux jours.
Lors des audiences, les suspects n’ont pas été inculpés pour des faits de violence, mais soupçonnés de complot en vue de commettre un crime.
Le sort des vingt autres interpellés demeure incertain. La police n’a pas répondu aux questions concernant leur situation.
Alors que la police a publiquement mis en cause le système judiciaire pour la libération de certains suspects et appelé les tribunaux à « coopérer », Dahamsheh accuse les forces de l’ordre de ne pas accomplir leur travail de base, laissant les juges sans éléments solides.
« La police ne recueille pas les bons témoignages, elle néglige les enquêtes, ne collecte pas les preuves nécessaires. Dans ces conditions, le système judiciaire ne peut rien faire », a-t-il déclaré.
Dans au moins deux affaires concernant les suspects, les forces de l’ordre n’ont pas vérifié la présence de résidus de poudre sur les suspects, a reconnu dimanche le représentant de la police devant le tribunal. Deux autres suspects blessés ont été présentés au juge avec plusieurs heures de retard, ce qui a conduit ce dernier à les libérer sous conditions, avec notamment une interdiction de se rendre dans la ville pendant deux jours.
Selon les données de l’organisation Abraham Initiatives, seules 32 mises en accusation ont été prononcées l’an dernier dans des affaires d’homicides visant des victimes arabes. L’organisation estime que ces chiffres traduisent un déficit chronique d’application de la loi dans cette communauté et « révèlent une discrimination structurelle ».
Odat, Dahamsheh et Khatib ont tous affirmé au Times of Israel que ce manque d’intervention policière était, selon eux, intentionnel et systémique, destiné à maintenir les citoyens arabes dans une situation de vulnérabilité et à entraver leur organisation politique en les laissant vivre dans une peur permanente pour leur sécurité.
« Il y a un effort concerté de la part du gouvernement. Ils disent que [la violence est] due à notre culture. Moi, je dis qu’elle est le résultat de la gouvernance de fanatiques racistes qui nous rendent responsables de la criminalité comme si elle était un cancer », a déclaré Odat.
Les forces de l’ordre ont catégoriquement rejeté ces accusations. Dans un communiqué relatif à Kafr Kanna, la police a affirmé que « les dizaines d’interpellations, les sept armes saisies et les opérations menées démontrent notre détermination à lutter contre les éléments criminels dans le village », ajoutant que « la lutte contre la criminalité dans la société arabe est une priorité absolue du district nord ».
Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale et figure de l’extrême droite nationaliste juive, dispose d’une influence considérable sur les priorités policières. Ses détracteurs l’accusent de tenir un discours démagogique anti-Arabes.
Un sondage de l’Institut israélien de la démocratie montre que, sous son mandat, la police a perdu le peu de confiance regagnée auprès de la communauté arabe, qui avait atteint des niveaux historiquement bas en 2021 et 2022, probablement en raison de la vague de criminalité. En 2019, 38 % des Arabes déclaraient avoir une certaine confiance dans la police ; ce chiffre est tombé à 13 % en 2021. Il était remonté à 27 % en 2024 avant de redescendre à 19 % en 2025.
La même enquête indique que 80 % des citoyens arabes craignent d’être eux-mêmes – ou qu’un membre de leur famille soit – victime de violences.
Face à cette insécurité, de nombreux jeunes citoyens arabes envisagent désormais d’émigrer. Certains étudiants partis à l’étranger hésitent à revenir, et ceux qui en ont les moyens quittent le pays.
« Les gens ne se sentent plus en sécurité dans les rues. Les mères ont peur pour leurs enfants. Quand on perd le sentiment de sécurité, on part. Beaucoup ont déjà quitté le pays parce que la police ne fait pas son travail », a déclaré Khatib.
Odat a précisé que sa famille possédait également la nationalité jordanienne. « Hier soir, pendant les tirs, ma mère a dit : “C’est décidé, nous partons en Jordanie et nous ne reviendrons pas. Nous sommes désespérés », a-t-il confié.
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