À la découverte des chants des femmes juives du nord du Maroc
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Vanessa Paloma Elbaz portant une robe de la collection de Sonia Cohen Azagury à Tanger pour le film "The Wandering Muse", Juillet 2012.
Vanessa Paloma Elbaz portant une robe de la collection de Sonia Cohen Azagury à Tanger pour le film "The Wandering Muse", Juillet 2012.
Interview

À la découverte des chants des femmes juives du nord du Maroc

Spécialiste de la musique séfarade, chanteuse lyrique et harpiste, Vanessa Paloma Elbaz explore les coutumes des communautés juives marocaines, de l’expulsion de 1492 à nos jours

Spécialiste de la musique séfarade, chanteuse lyrique et harpiste, Vanessa Paloma Elbaz est associée de recherche au projet financé par la Commission Européenne de la Recherche (ERC) « Rencontres musicales passées et présentes à travers le détroit de Gibraltar » à la faculté de musique de l’université de Cambridge. Elle est aussi directrice de KHOYA – archives sonores du Maroc juif. Auteure d’un doctorat à l’INALCO sur les chants des femmes juives du nord du Maroc, elle nous livre dans cet entretien quelques pépites de son prochain ouvrage (Chants des femmes juives du nord du Maroc : rôle vital d’un répertoire oublié) à paraître en 2021.

Times of Israël : D’où vient votre intérêt de longue date pour le répertoire séfarade en général et pour les chants des femmes juives du nord du Maroc en particulier ?

Vanessa Paloma Elbaz : Le répertoire séfarade est un formidable dépôt de mémoire collective. Les chants féminins en hakétiya (mélange d’espagnol médiéval, d’hébreu biblique et d’arabe dialectal marocain) constituent une mine de connaissances sur les traditions et les coutumes de ces communautés juives marocaines de l’expulsion de 1492 à nos jours.

Ce cancionero (recueil de poésies épiques, de chants sur le cycle de la vie, de chansons satiriques…) de tradition orale, avec quelques textes vieux de plus de 500 ans, et d’autres écrits rédigés au Maroc aux 19e et 20e siècle, continue par ailleurs d’occuper une place primordiale dans le legs identitaire des communautés juives du nord du Maroc, bien qu’il soit quasiment oublié dans la pratique au 21e siècle.

Enfin, il y a une histoire de racines familiales derrière ce choix que j’ai fait dès l’obtention en 1996 de mon master en chant médiéval à l’Institut de musique ancienne de l’Université de l’Indiana, aux Etats-Unis.

Vous êtes Américano-Colombienne. Quelle est cette histoire familiale ?

Nos racines séfarades remontent à plus de cinq siècles. Ma mère a toujours devant elle l’image de l’édit d’expulsion de ses aïeux signé en 1492 par les Rois catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, au lendemain de la reconquête de Grenade. Le destin nous ramène parfois à nos origines. Je suis née dans l’État de Géorgie, dans le sud-est des États-Unis. À mes huit mois, mes parents décident de déménager à Bogota. Or la Colombie est le pays où avaient émigré mes arrière-arrière-grands-parents maternels après 1860, en provenance de Tétouan. Cette ville du Rif occidental est considérée comme la ville la plus andalouse du Maroc. Durant sa période prospère, au 17e et au 18e siècle, son tissu démographique était constitué essentiellement de Morisques musulmans et de Juifs séfarades. L’émigration juive marocaine en Amérique du Sud a commencé vers 1850, pour des raisons politiques et économiques. Il était plus aisé par exemple pour les négociants d’y faire fructifier leurs affaires qu’à Tétouan, qui vivait depuis le début du 19e siècle un déclin commercial au profit du port de Tanger, d’Oran et de Gibraltar. Il a également été possible pour les femmes juives d’émigrer entre février 1860 et mai 1862, durant les 27 mois de l’occupation de Tétouan par les Espagnols, avant que le gouvernement chérifien n’établisse une taxe de sortie très élevée pour les femmes juives. Cette mesure a été prise dans le dessein de maintenir des familles juives au Maroc, étant donné qu’il aurait été trop coûteux de payer pour la sortie de familles entières. Mes ancêtres ont posé leurs valises en Colombie, d’autres familles ont choisi le Brésil, l’Argentine ou le Vénézuela. Pratiquement tous ces nouveaux arrivants étaient originaires des communautés de Tétouan mais aussi de Larache et Ksar-el-Kébir. Le fait d’être hispanophones a beaucoup facilité leur intégration dans leurs nouvelles sociétés d’accueil.

Vous êtes également chanteuse lyrique et harpiste. Comment est né cet attrait pour la musique médiévale ?

Mon père était anthropologue et ma mère artiste, ils étaient tous deux militants pour les droits civiques. Si leurs parcours ont influencé le mien et nourri mon amour pour la diversité, comme nous déménagions souvent, la musique est très tôt devenue ce port d’attache permanent que je pouvais emporter partout avec moi.

J’ai commencé à chanter dans une chorale à Puerto Rico à l’âge de 6 ans. À mes 17 ans, alors que je suivais mes études à l’Université des Andes à Bogota, notre professeur d’histoire de la musique nous a fait écouter une chanson médiévale sur la Croisade des albigeois (1209-1229) contre « l’hérésie cathare ». Elle évoquait notamment la tristement célèbre injonction d’Arnaud Amaury, le légat du Pape, avant le sac de
Béziers : « Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens. » Je me souviens avoir été bouleversée par cette chanson, moi qui ai grandi en paix en tant que Juive dans un pays très catholique.

À la même époque, fleurissait la pensée kabbalistique dans le sud de la France, or la mystique juive et ses liens avec la musique traditionnelle séfarade font également partie de mes sujets de prédilection. Lorsque j’ai réalisé, après mes études de musique médiévale, que la poésie, la musique, la géographie et la spiritualité existaient simultanément dans cette région, j’ai été stupéfaite, car je les avais toutes suivies comme des centres d’intérêt distincts, sans savoir qu’elles provenaient de la même région et de la même époque. Il faut dire enfin qu’au Moyen Âge, musique, poésie et spiritualité se confondaient, ce qui donne une puissance et une beauté singulières aux chansons de cette époque. C’est de tous ces éléments réunis qu’est née ma passion pour la musique médiévale.

Mariage à Tétouan, au Maroc, en 1949. (Crédit : collection KHOYA – archives sonores du Maroc juif)

De quoi parlent les romanceros, ces chansons lyriques des femmes séfarades du Maroc ?

Ces recueils oraux très imagés ramenés de Castille fourmillent d’allégories et d’éléments sur le quotidien et le destin des communautés juives de la péninsule ibérique. Certains racontent la nostalgie de l’Andalousie mauresque, la tragédie de l’Inquisition, l’histoire déchirante des Marranes et les douleurs du déracinement.

D’autres évoquent en filigrane les relations entre Juifs et musulmans en Andalousie musulmane, tout ce que ces sept siècles de cohabitation ont généré de lumineux mais aussi d’épisodes plus sombres. Quelques chants mêlent sacré et profane, comme ceux inspirés du Cantique des Cantiques. Les romances parlent aussi des premiers émois, du mal d’amour, des maris infidèles ou encore des épouses jalouses et des conjoints possessifs. C’était une manière poétique et subtile d’inculquer aux jeunes filles juives leurs futurs droits et devoirs de mères et d’épouses, une sorte de « Torah des femmes ».

Ces chants féminins avaient donc un rôle autre à part celui de divertir ?

En effet ! Durant mes recherches, j’ai recensé neuf catégories de chants dans ce répertoire, selon les contextes, les moments et les lieux de performance. L’usage de chaque catégorie dépend d’une fonction communautaire rituelle précise et rigoureuse. Il faut rappeler que les femmes judéo-espagnoles du nord du Maroc sont perçues comme le pilier de la sainteté, de la transmission et de la continuité du groupe. Ceci leur assigne une place dominante dans la hiérarchie du pouvoir informel, mais avec un contrôle social sévère sur leurs mœurs et leur sexualité, exercé par les femmes âgées sur les plus jeunes et normé par la nécessité de préserver la lignée patriarcale.

Ces chants féminins fonctionnent par ailleurs comme base identitaire de la communauté juive, qui l’utilise comme rempart contre l’assimilation. La voix des femmes judéo-espagnoles a ainsi préservé le groupe face aux différentes cultures de contact, alors même qu’il intègre des éléments de ces mêmes cultures musulmanes et chrétiennes. C’est ce balancement entre les éléments culturels internes et externes qui permet de combiner une souplesse de l’identité judéo-espagnole à une herméticité du noyau communautaire.

Procession pour la mariée avec la nahora, à Tétouan, dans les années 1960. (Crédit : collection KHOYA – archives sonores du Maroc juif)

Vous soutenez que le répertoire séfarade continue principalement d’exister aujourd’hui grâce à la Noche de Berberisca.

La Noche de Berberisca (nuit berbère) ou Noche de paños (nuit des étoffes) ou encore Lilt-el-henna (nuit du henné) est une célébration rituelle de fertilité et de sainteté.

C’est une coutume typique des Juifs du nord du Maroc (Tétouan, Tanger, Larache, Ksar-el-Kébir) qu’ils auraient ramenée avec eux de la péninsule ibérique.

Chants traditionnels séfarades, youyous et repas copieux rythment cette célébration pittoresque organisée la veille du mariage, généralement le mardi, car c’est le jour de la création de la lune et du soleil et de l’unification du masculin et du féminin dans la Genèse hébraïque.

Les familles de la mariée et du marié se réunissent pour célébrer la sainteté et la fertilité de la mariée, comme symbole vivant d’etz haïm, l’arbre de la vie, de la Torah. Les personnes les plus âgées et les plus distinguées chantent leurs bénédictions et des louanges à la future épouse, pendant une procession similaire à celle du Sefer le jour de Simhat Torah, puis la font trôner sur le talamon, vêtue du somptueux traje de berberisca.

Fête de Berberisca à Tétouan, au Maroc, dans les années 1970. (Crédit : collection KHOYA – archives sonores du Maroc juif)

Quels symboles revêt cette robe prénuptiale ?

Le traje de berberisca évoque la mariée comme un Sefer Torah vivant, incarnation des traditions, de vie, de fertilité, de tahara (pureté rituelle) et de sainteté. C’est une robe longue de velours rouge, vert ou mauve foncé, agrémentée de manches en voile de soie, brodée de fil d’or. La couronne est ornée de pierres précieuses et de perles scintillantes. L’opulence et la majesté de ce caftan seraient inspirées des cours des califes de l’Andalousie médiévale. Au Maroc, on l’appelle plus couramment keswa lkbira (la grande robe) et en hakétiya, traje de berberisca. La jupe (ou zeltita) est enroulée autour de la taille comme sont envidés les rouleaux de la Torah.

Le diadème (taj), l’une des nombreuses pièces qui compose cette tenue d’apparat complexe, est constitué de 613 perles anciennes, qui représenteraient les 613 mitsvot (commandements de la Torah).

Les couleurs de la robe rappellent quant à elles les villes du Maroc où ont trouvé refuge les Megorashim : le mauve est par exemple spécifique à Tétouan, le vert est porté dans les villes intérieures comme Chefchaouen, tandis que le rouge est réservé aux villes côtières comme Rabat ou Salé.

D’une grande valeur pécuniaire, cette robe est offerte avec sa dot à la fille ainée par son père, ou prêtée à toutes les mariées d’une famille comme figuration de connexion tribale. Une fois mariées, jusqu’à la moitié du 20e siècle, certaines femmes continuent à la porter lors des grandes fêtes du calendrier hébraïque, à l’occasion des célébrations familiales importantes comme la brit mila (cérémonie de circoncision) ou pour recevoir des personnes du Palais ou des diplomates étrangers.

Pendant vos dix ans de vie au Maroc, vous avez travaillé de près avec des musiciens et des chanteurs de confession musulmane. Y-a-t-il des façons de chanter ou de jouer qui diffèrent selon les communautés ?

En 2014, j’ai initié le projet de sonothèque « Khoya » afin de collecter les archives sonores du Maroc juif. Khoya, qui signifie à la fois « mon frère » en dialecte marocain et « joyau » en espagnol, rappelle que ce patrimoine est commun à tous les Marocains, quelle que soit leur ethnie ou leur confession.

Juifs et musulmans, comme Arabes et Berbères, se sont influencés mutuellement, que ce soit dans la musique, dans le chant, dans l’artisanat, dans la gastronomie ou dans les traditions et les croyances. Les influences intercommunautaires sont telles qu’en dehors des chants cultuels et des rituels religieux, il est souvent difficile de distinguer entre les apports ou les interprétations des uns et des autres.

Cela fait deux ans que vous avez quitté le Maroc pour l’Angleterre. Aujourd’hui, moins de 2 000 Juifs, âgés pour la plupart, vivent encore dans le royaume. Pensez-vous qu’il restera quelque chose de cette présence deux fois millénaire dans 30 ou 50 ans ?

Oui, je pense qu’il y aura toujours un noyau de Juifs, aussi réduit soit-il, qui continuera à vivre au Maroc car il y demeure encore des jeunes familles mais également des personnes dont les ancêtres étaient Marocains et qui reviennent s’installer au Maroc.

Aussi dans la diaspora marocaine, il y a beaucoup de Juifs qui sont conscients de la richesse de leur héritage culturel, comme le montre par exemple en Israël, au Canada et en France le succès des concerts de musique judéo-andalouse ou de chgouri marocain (musique populaire urbaine).

Par ailleurs, aujourd’hui, il y a un partenariat qui se tisse entre les Marocains juifs et non juifs afin de mettre en exergue la part juive de l’histoire et de la culture marocaines. Cependant, l’une des plus grandes priorités est l’inclusion de l’histoire des Juifs marocains dans les manuels scolaires de tout le pays, car ce n’est qu’à ce moment-là que le message en faveur de la diversité et de la coexistence se diffusera massivement dans la population générale.

Le mur de la peur et de l’ignorance tombe avec la connaissance de l’Autre. Quoique l’on fasse, ou que l’on aille, on demeure toujours connectés à nos racines. En faire un fardeau ou une richesse, cela ne dépend que de nous.

Une mariée avec sa famille lors de la Berberisca à Tétouan, dans les années 1970. (Crédit : collection KHOYA – archives sonores du Maroc juif)
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