KIRYAT SHMONA — Après une nuit pluvieuse, le ciel était encore nuageux et l’air, empli de fraîcheur. Une couche de neige recouvrait le mont Hermon, visible au loin.
Avant la guerre, une telle journée, pendant les vacances scolaires de Hanoukka, aurait été idéale pour venir visiter cette ville située à la frontière nord d’Israël.
Mais, mardi matin, l’atmosphère était tout sauf festive. Un millier de personnes se sont rassemblées à l’entrée de Kiryat Shmona pour protester contre ce qu’elles décrivent comme un « abandon » de la ville par le gouvernement.
Sima Alok, habitante de longue date, brandissait deux pancartes pour exprimer le désespoir qu’elle ressentait depuis son retour à Kiryat Shmona, après près de 14 mois de guerre.
« Nous avons été ramenés là, et nous n’avons rien », a indiqué Alok au Times of Israel. « Nous n’avons ni sécurité, ni travail, ni enseignants, ni travailleurs sociaux. Le gouvernement nous a abandonnés. »
Une frustration et une colère qui ont trouvé un écho chez d’autres participants à cette manifestation organisée par Shiran Ohayon, autre habitante de Kiryat Shmona.
« Nous en avons assez des promesses. Nous voulons des solutions à nos problèmes », a déclaré Ohayon au Times of Israel.
Au lendemain du pogrom perpétré par le Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, le groupe terroriste du libanais Hezbollah a commencé à tirer des salves de roquettes, de missiles et de drones sur le nord d’Israël, entraînant l’évacuation massive et sans précédent de quelque 60 000 habitants des communautés voisines de la frontière libanaise.
La quasi-totalité des 24 000 résidents de la ville de Kiryat Shmona, située à un peu plus d’un kilomètre de la frontière, ont été évacués jusqu’à la conclusion d’un cessez-le-feu dans le nord, à la fin du mois de novembre 2024.
Si Israël a porté un coup dur aux capacités militaires du Hezbollah et éliminé une grande partie des dirigeants du groupe terroriste, les évacués restent tout de même inquiets et hésitent à rentrer chez eux, alors même qu’abondent les rumeurs d’une nouvelle opération de l’armée israélienne au Liban.
Quarante-six civils, ainsi que 80 soldats et réservistes de l’armée israélienne ont été tués lors des attaques du Hezbollah, qui ont également causé des destructions massives d’habitations et d’infrastructures dans le nord.
Seuls 60 % des habitants de Kiryat Shmona sont revenus dans la ville depuis le cessez-le-feu avec le Hezbollah. Seule la moitié des commerces locaux ont rouvert leurs portes.
Ohayon et d’autres habitants ont demandé au gouvernement israélien de suspendre l’imposition des entreprises et des habitants de cette ville en difficulté, dont l’administration locale, ainsi que celle d’autres municipalités du pays, relève en dernier ressort du ministère de l’Intérieur.
« Rien ne justifie de payer des impôts alors que la ville ne dispose pas des services de base », a affirmé Ohayon, ajoutant n’avoir reçu aucune réponse du gouvernement.
La commission des Finances de la Knesset a récemment approuvé, après des mois de retard, un plan de 1,2 milliard de shekels pour le financement de programmes de réhabilitation et de relance économique dans le nord d’Israël.
En septembre, l’administration chargée de la reconstruction du nord a annoncé qu’environ 87 % des habitants de la région étaient revenus ou qu’ils avaient été remplacés par de nouveaux arrivants. Certaines communautés ont même fait état d’une croissance par rapport aux chiffres de la population d’avant la guerre.
Cette ville continue cependant de souffrir après la guerre. Les magasins sont vides, ou ferment tôt. Les routes qui ont été détruites n’ont pas encore été réparées. Certaines écoles ont fermé leurs portes, faute d’élèves. Les habitants de Kiryat Shmona, connus depuis toujours pour leur résilience, sont aujourd’hui mis à l’épreuve, comme jamais ils ne l’avaient été auparavant.
« Nous avons combattu l’ennemi pendant deux ans, mais nous n’imaginions pas devoir nous battre contre notre propre gouvernement », a déclaré le maire Avichai Stern au Times of Israel après la manifestation, dans son bureau, où il s’était arrêté pour manifester son soutien aux habitants.
« Je comprends leur colère », a-t-il souligné. « Nous en avons assez. Le gouvernement nous a fait revenir ici, mais même les bureaux administratifs n’ont pas encore rouvert. »
Le gouvernement a lancé un projet décennal visant à transformer le Tel Hai Academic College de la ville en une université à part entière, ainsi qu’à prolonger la ligne ferroviaire nationale pour qu’elle desserve Kiryat Shmona.
« C’est ce type de projet qui a fait le succès de Beer Sheva, dans la périphérie sud, qui dispose désormais du train et de l’université Ben Gurion du Néguev. Mais que faire demain matin ? Nous ne pouvons pas attendre 10 ans », a déclaré Stern.
« Il s’agit de notre frontière la plus dangereuse. Nous devons donc être forts non seulement pour notre ville, mais aussi pour toute la nation », a-t-il ajouté.
Dans un bâtiment contemporain situé en périphérie de la ville, Dganit Vered et la Dr Tammy Meiron, respectivement PDG et directrice technique de l’incubateur de technologies alimentaires Fresh Start, ont tenu mardi un marathon de réunions stratégiques consacrées à la manière de relancer les start-ups locales à Kiryat Shmona.
Fresh Start, lancé en janvier 2020 sous l’égide de l’initiative de l’Autorité israélienne de l’innovation, en collaboration avec le consortium d’incubateurs Tnuva, Tempo, Ourcrowd et Siddhi Capital, investit dans des start-ups en phase de démarrage dans les domaines de l’alimentation et de l’agriculture.
« Nous nous engageons dans des innovations technologiques de pointe, afin de résoudre les grands défis mondiaux que sont le changement climatique et la sécurité alimentaire », a indiqué Meiron.
Mais après le début de la guerre dans le nord, les 90 employés des 10 entreprises nichées dans son siège social ont été évacués vers différentes régions du pays.
Au début de l’année 2026, cinq entreprises devraient revenir dans la région de Kiryat Shmona, a fait savoir Meiron, qui s’attend à ce que d’autres les suivent au cours de l’année. L’incubateur prévoit d’investir dans au moins quatre nouvelles start-ups en 2026, qui travailleront depuis les locaux de l’incubateur de Kiryat Shmona.
« Vous voyez tout cela avant les retours », a indiqué Meiron avec enthousiasme, accompagnant notre journaliste à travers une rangée de laboratoires et de bureaux vides dans le bâtiment. « Je suis convaincue que nous allons ramener des industries dans la région. »
« Nous commençons à faire bouger les choses », a ajouté Vered. « Notre programme pour rétablir l’écosystème et redynamiser le nord est très clair. Nous sommes déterminés à le mener à bien. »
Un tournoi de tennis pour les enfants qui rentrent chez eux
Alors qu’à l’entrée sud de la ville, la manifestation touchait à sa fin, à son extrémité nord, le Centre israélien de tennis et d’éducation de Kiryat Shmona, ou ITEC Kiryat Shmona, fermé et partiellement détruit pendant la guerre, s’est associé à l’organisation à but non lucratif Orenstein Project pour organiser un tournoi de tennis afin de célébrer sa réouverture.
Au son d’une musique entraînante, alors qu’un artiste de cirque jonglait et que de jeunes joueurs de tennis, sur le court, écoutaient les conseils du célèbre Andy Ram, le directeur du centre, Tal Amsalem, a emmené le Times of Israel constater les dégâts causés par les roquettes et les missiles du Hezbollah.
« Regardez ces éclats d’obus », a-t-il dit en se baissant pour ramasser un morceau de métal sur le court. « Regardez le trou dans la barrière. »
Sur les neuf courts extérieurs, cinq ont été endommagés. Le centre a récolté 2 millions de shekels pour les réparations, a précisé Ram, et cherche désormais à collecter 1 million de shekels supplémentaires.
L’ITEC, une organisation à but non lucratif fondée en 1976, gère 24 centres dans tout Israël, principalement dans des zones défavorisées. Elle utilise le tennis « comme un vecteur d’éducation, de développement personnel et de coexistence », a expliqué Sophie Katz, vice-présidente des relations internationales du groupe.
Amsalem, 43 ans, a débuté le tennis au centre Kiryat Shmona à l’âge de sept ans. Il n’a jamais arrêté depuis.
Seuls 30 % des enfants inscrits au centre avant la guerre sont revenus, a-t-il annoncé. Environ 200 enfants jouent au tennis. La moitié d’entre eux bénéficient d’une bourse.
« Nombre de familles n’ont pas les moyens de payer. Nous rendons donc le programme aussi abordable que possible », a ajouté Amsalem. « Nous sommes également conscients que, parmi eux, beaucoup souffrent d’anxiété et de traumatismes. »
En plus du tennis, le centre propose des thérapies par médiation canine et via la cuisine pour aider les enfants à prendre confiance en eux. Le centre est ouvert tous les jours de 9 h à 22 h. Les enfants peuvent y rester aussi longtemps qu’ils le souhaitent.
« Nous voulons leur donner le sentiment d’appartenir à une communauté », précise Katz.
Cette organisation à but non lucratif a également ouvert un nouveau centre dans la ville druze de Majdal Shams, à environ 31 kilomètres, en mémoire de Vinees Adham Alsafadi, 11 ans, qui jouait au tennis au centre de Kiryat Shmona, et qui était l’un des 12 enfants tués en juillet 2024 par une roquette du Hezbollah de fabrication iranienne.
Amsalem a souligné que le centre a la particularité d’être l’unique club de tennis en Israël à disposer d’un grand abri anti-bombes souterrain, qui sert également de salle de sport. Il se souvient y avoir passé du temps dans sa jeunesse.
« Nous n’avons pas le temps de rejoindre l’abri », a-t-il indiqué. « Parfois, les bombes tombent avant même que les sirènes ne se déclenchent. Tous les enfants ici sont en danger. »
« Même s’il est facile de sourire quand je regarde les enfants jouer au tennis, je dois rester réaliste », a noté Amsalem. « La situation n’est pas facile ici. Les gens sont revenus déprimés. La reprise n’est pas encore au rendez-vous. »
Selon lui, la manifestation du matin et la fête organisée au centre de tennis illustraient poarfaitement « l’ambivalence qui règne à Kiryat Shmona ».
Pendant la guerre, Asmalem, sa femme et leurs trois enfants ont été évacués. Ils ont déménagé dans le centre du pays, où ils résident toujours.
« Mais je veux que nous revenions à la fin de l’année scolaire », a-t-il déclaré. « C’est vraiment ici que je suis chez moi. »


