NEW YORK — Novembre 2023, quelques semaines après le pogrom commis par le Hamas en Israël, deux femmes arrachent les affiches d’otages israéliens placardées sur un lampadaire dans l’Upper West Side de Manhattan.
Une femme juive qui promène son chien leur demande : « Pourquoi arrachez-vous ces affiches de victimes ? »
« Je ne crois pas qu’ils existent. Je crois que c’est généré par l’IA », déclare l’une des femmes, Stephanie Gonzalez. « En revanche, ceux qui sont en Palestine sont bel et bien réels. Ceux qui se trouvent en Palestine souffrent vraiment. »
L’autre femme, Mehwish Omer, lui fait un doigt d’honneur, comme le prouve la vidéo de l’incident, qu’a pu voir le Times of Israel.
Les deux femmes font mine de s’éloigner mais la situation s’aggrave : elles s’en prennent alors à la femme juive, lui font tomber son téléphone des mains en criant : « Va te faire foutre », tandis que la victime supplie : « Ne m’agresse pas. »
« Je vais t’agresser. Je m’en fiche », déclare Gonzalez en lui arrachant son pendentif étoile de David avant de lui attraper le cou et de lui griffer le visage, ce qui lui occasionnera un saignement au niveau d’un œil et des marques rouges sur le front et sa joue droite.
Cette attaque s’est déroulée le jour du 85e anniversaire de la Nuit de cristal, et une semaine à peine avant le mariage de la victime.
Après une enquête de police, les assaillantes ont été arrêtées, une semaine plus tard, inculpées d’agression motivée par la haine.
????WANTED????for a Hate Crime Assault at the corner of Riverside Drive and West 82 Street #UPPERWESTSIDE #manhattan On 11/09/23 @ 9:55 PM Reward up to $3500 Seen them? Know who they are? Call 1-800-577-TIPS or DM us! Calls are CONFIDENTIAL! #yourcityyourcall pic.twitter.com/Wv0mFphN74
— NYPD Crime Stoppers (@NYPDTips) November 10, 2023
Aujourd’hui entre les mains de la justice new-yorkaise, cette affaire n’est que l’un des nombreux cas de crimes haineux enregistrés dans le sillage du pogrom du Hamas en Israël, qui a fait plus de 1 200 morts et 251 otages à Gaza.
Gonzalez, Omer et la victime, qui souhaite rester anonyme, ont comparu ce mois-ci au tribunal et leur affaire illustre bien le double problème de la condamnation des crimes de haine et des traumatismes de longue durée infligés aux victimes.
« Cela fait deux ans et demi que je vis avec », témoigne la victime. « Mon âme n’est pas en repos. »
« J’aurai toujours ça avec moi »
Le pogrom commis par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023 et les représailles qui s’en sont suivies à Gaza ont entraîné une recrudescence des actes antisémites à New York. En octobre 2023, 69 actes antisémites ont été signalés à la police et 62 en novembre suivant, dont cette agression dans l’Upper West Side, contre 33 incidents les deux mois précédents.
Le nombre d’actes antisémites signalés a un peu baissé l’an dernier : il y a eu légèrement moins d’attaques, chaque mois en 2025, qu’en 2024, mais les Juifs sont toujours les premières victimes, bien plus que tous les autres groupes confondus. En 2025, ils ont représenté 57 % des crimes de haine, alors qu’ils représentent environ 10 % de la population new-yorkaise. Dans l’ensemble, les actes antisémites signalés ont augmenté ces dernières années alors que les attaques contre d’autres groupes ont diminué.
Selon la loi new-yorkaise, les crimes de haine s’accompagnent de peines plus sévères si les procureurs parviennent à prouver que l’acte était motivé par l’identité de la victime. Ces crimes sont considérés comme plus graves car ils visent une communauté dans son entier, et non un individu. Mais les condamnations sont rares car il est difficile de prouver ce point.
Il n’est pas rare que ces affaires trainent des années dans le système judiciaire, mais plusieurs infractions importantes liées à Israël et datant de 2023 et 2024 ont été réglées ces derniers mois. En règle générale, les agressions font couler beaucoup d’encre, mais leur traitement par le système judiciaire, beaucoup moins.
Myles Utz est accusé de crime de haine pour avoir jeté deux bouteilles en verre sur un juif et craché sur un autre en criant « Libérez la Palestine ». Il a été condamné ce mois-ci à trois ans de probation, 375 $ de frais et un suivi à distance.
James Carlson, un manifestant – non étudiant – à l’université Columbia, a été arrêté en 2024 pour avoir occupé un bâtiment du campus, volé et brûlé le drapeau israélien appartenant à un étudiant juif et brisé un panneau de verre dans une cellule de détention de la police. La semaine dernière, il a plaidé coupable de méfaits criminels et d’intrusion — des délits mineurs et non des crimes haineux — et a vu les charges criminelles abandonnées. Il va purger un an de probation, faire des travaux d’intérêt général et verser 25 $, à titre d’indemnités, à l’étudiant dont il a brûlé le drapeau.
Le mois dernier, Skiboky Stora a été condamné pour crimes de haine pour plusieurs incidents visant des Juifs et d’autres personnes en 2023 et 2024. Il a notamment suivi le couple qui l’avait photographié en train d’arracher des affiches d’otages en se répandant en injures anti-blancs et antisémites, dont : « Allez crever, les Juifs, allez crever ! » Il sera condamné le mois prochain.
Taylor Pelton, accusé de crime de haine pour avoir couvert de graffitis antisémites les murs du domicile de membres du conseil d’administration du Jewish Brooklyn Museum sera condamné cette semaine.
À la fin de l’an dernier, un juge a condamné Tarek Bazrouk à 17 mois de prison, après un plaider coupable, pour trois agressions de Juifs lors de manifestations anti-israéliennes. Cette affaire a été instruite par un tribunal fédéral et les autres, par des tribunaux municipaux. Il arrive que les procureurs fédéraux prennent en charge les affaires de crimes de haine les plus graves.
Omer et Gonzalez ont plaidé coupable de deux délits mineurs et une infraction. Elles ont admis s’en être prises à leur victime parce qu’elle était « juive et se disait inquiète pour les victimes israéliennes de l’attaque terroriste du Hamas du 7-octobre » et ont présenté des excuses, a indiqué le bureau du procureur.
Dans le cadre de l’accord de plaidoyer, elles devront suivre une formation et une visite guidée du Musée du patrimoine juif, effectuer 30 heures de travaux communautaires au sein d’une organisation juive, verser chacune 722 $ d’indemnités à la victime, respecter l’ordonnance de protection de cette dernière et veiller à ne pas être de nouveau arrêtées.
Sous réserve de respecter ces conditions, elles pourront retirer leur plaider-coupable pour délit mineur, ce qui signifie qu’elles n’auront pas de casier judiciaire. Leurs avocats n’ont pas répondu aux demandes de commentaire.
« Sous réserve de respecter les termes de ce plaider-coupable, elles pourront souffler et il n’en restera rien sur leur casier judiciaire », résume la victime, une psychothérapeute dans la quarantaine. « En tant que victime, je ne peux pas effacer mon casier. Il y a des choses que je ne peux pas faire dans l’espoir de me débarrasser du traumatisme. Je l’aurai toujours avec moi. »
Le bureau du procureur a déclaré : « En matière de crimes de haine, nous faisons en sorte de faire prévaloir la responsabilité et la dissuasion, en tenant compte des victimes et de l’impact du crime sur la communauté concernée. Nous cherchons également à traiter les causes profondes de la haine. »
« Ce qui passe par des partenariats avec des organisations gestionnaires de programmes efficaces pour lutter contre les préjugés, prévenir la criminalité et, souhaitons-le, contribuer à la sécurité et au bien-être des communautés », conclut le bureau du procureur.
Un traumatisme de longue durée
Cette agression n’est que est l’un des 323 actes antisémites signalés à la police en 2023, mais il ne s’efface pas.
« J’en parle aujourd’hui parce que je m’y sens obligée — vis-à-vis de ma communauté et du grand-public », a déclaré la victime dans la salle d’audience au début de son témoignage. « Ce que j’ai vécu n’est pas un incident isolé. De plus en plus, la société accepte l’hostilité ouverte contre les Juifs, laquelle s’exprime souvent via l’activisme politique, ce qui est tout aussi dangereux. »
Elle a déclaré au Times of Israel qu’au moment de l’agression, le rabbin d’une synagogue voisine a accouru pour s’interposer entre elle et ses agresseuses, lesquelles ont dit au rabbin : « Va te faire foutre avec tes privilèges blancs. » Les agresseuses ont tenté de « l’écraser pour m’attraper à nouveau », mais le rabbin a appelé la police et elles sont parties.
Au-delà des blessures physiques, elle reste émotionnellement marquée par l’agression. Elle fait encore des cauchemars et craint de sortir seule, préférant être accompagnée de son mari.
« Ça s’est passé dans mon quartier. Depuis deux ans et demi, je regarde derrière moi en me demandant constamment : ‘Est-ce que je vais revoir l’une d’elles ?’ » a-t-elle dit. « Je ne me sentirai plus jamais en sécurité à cause de ça. »
Avant l’audience de ce mois-ci, elle a eu une entrevue avec le procureur adjoint, ce qui a fait resurgir des souvenirs précis de l’agression et des cauchemars. Lors de cet entretien, elle avait les mains qui tremblaient, puis qui se sont engourdies, une réaction traumatique courante. Des recherches ont montré qu’il n’était pas rare que les crimes de haine aient un plus fort impact que d’autres agressions, y compris sur la communauté de la victime.
Il n’y avait pas de réponses faciles concernant la sentence.
La victime a salué le bureau du procureur et l’assistant du procureur qui a traité son affaire, ainsi que l’unité des crimes de haine de la police : « Ce ne sont pas des choses que l’on dit facilement, quand on est victime. » Elle a reconnu que les primo-délinquants, à l’instar de ses agresseuses, écopaient souvent de peines qui ne ressemblaient pas à une « vraie justice » pour les victimes.
Elle ignore si leur peine est appropriée mais elle estime que la prison ne les aurait sans doute pas poussées à revoir leurs convictions antisémites.
« Je n’ai aujourd’hui aucune animosité envers les accusées ou une communauté en particulier. Je suis persuadée que les gens peuvent changer et s’amender. J’ai accepté les termes de l’accord », a déclaré la victime dans la salle d’audience.
« Ce que je demande, et j’espère que cela y contribuera, c’est un message clair et cohérent de la part de nos institutions, de nos dirigeants et de notre ville disant que les Juifs ont le droit d’être en sécurité. »
Elle a reconnu que les tribunaux devaient trouver l’équilibre entre dissuasion et réhabilitation dans les peines prononcées, mais elle estime que les actes antisémites doivent être « condamnés de manière à dissuader davantage ».
« Faisons-nous primer la justice sociale sur la justice en tant que telle ? » questionne-t-elle.
D’autres victimes se débattent depuis des années avec les conséquences d’agressions violentes.
En 2021, six agresseurs ont frappé Joey Borgen en l’assaillant d’injures antisémites. Borgen a plaidé des années durant en faveur de sanctions contre ses agresseurs et le dernier d’entre eux a été condamné à de la prison l’an dernier. Son agression est devenue une sorte de cas d’école en matière d’antisémitisme à New York : il a donné lieu à un intense débat public sur la gestion de la criminalité antisémite.
Borgen a déclaré que cette expérience lui avait donné une image décevante du système judiciaire et de la politique.
Il a critiqué le système judiciaire et les politiciens, y compris les Juifs, mais aussi les organisations juives, auxquels il reproche de ne pas faire preuve de fermeté dans la lutte contre les discriminations et de détourner les combats pour des gains politiques personnels au lieu de représenter les victimes.
Borgen est parti s’installer en Israël l’an dernier, se disant déçu et dégoûté depuis son agression.
« Personne n’agit volontairement. Il faut les forcer à agir, mais personne ne le fait », a-t-il déclaré. « Une fois que j’ai pris conscience de ça, je me suis dit : ‘Je deviens fou ici, il faut que je parte.’ »
Un système en mutation
Selon Mitch Silber, PDG de la Community Security Initiative, un groupe de sécurité juif des environs de New York, la sévérité de la peine infligée pour des crimes de haine dépend souvent du juge chargé de l’affaire.
« Les juges sont bien plus indulgents que ce que nous, au sein des services de sécurité de la communauté juive, estimons approprié », témoigne Silber, ancien directeur de l’analyse du renseignement au NYPD. « Ils créent un environnement qui, loin de dissuader les futurs crimes de haine de crainte des conséquences, leur donnent le feu vert. »
Souvent, il y a également une « composante de santé mentale » reconnue par le tribunal, ce qui conduit à la condamnation du coupable à des « traitements », en lieu et place de conséquences plus graves, ajoute Silber qui s’interroge de surcroît sur la réalité de la réhabilitation.
« Les gens se demandent à quoi doit ressembler la réhabilitation, pour être efficace. De toute évidence, il faut en faire plus que d’aller au musée de la Shoah », souligne-t-il. « Existe-t-il des programmes de rééducation efficaces en matière de haine ? Je n’en ai jamais vu mais il pourrait s’en monter. »
Récemment, la ville a modifié le traitement des crimes de haine. La semaine dernière, le NYPD a annoncé qu’il rapporterait différemment son bilan mensuel des crimes de haine. Jusqu’alors, la police signalait les crimes haineux en cours d’examen ; à partir de maintenant, elle signalera les incidents qui auront fait l’objet d’une enquête, laquelle aura confirmé le caractère haineux de l’agression.
Selon le NYPD, cette nouvelle méthode permettra de refléter plus « fidèlement » la réalité des incidents, mais de l’avis des experts, il se pourrait qu’elle donne l’impression, erronée, que les crimes de haine sont en baisse.
Il s’agit donc d’un changement important car le décompte mensuel du NYPD est perçu comme un baromètre des discriminations de nature criminelle dans la ville.
En janvier dernier, le conseiller municipal de New York, Eric Dinowitz, président du caucus juif du conseil, a proposé un projet de loi obligeant la police à rapporter dans le détail la totalité des cas de crimes de haine. Ce projet de loi fait partie du projet de la présidente du conseil municipal, Julie Menin, pour lutter contre l’antisémitisme à New-York.
La jeune femme griffée en 2023 juste avant son mariage a dû annuler son Shabbat Kallah, le Shabbat précédant le mariage en l’honneur de la mariée, car elle avait peur de sortir de chez elle. Et elle a eu des heures de retard pour sa cérémonie du henné marocain car elle était au commissariat pour identifier ses agresseuses.
La maquilleuse a pu dissimuler ses blessures au visage pour le mariage. Pendant la cérémonie, son mari israélien et elle se sont abrités sous un drapeau israélien au lieu du traditionnel châle de prière.
Le mariage s’est terminé avec ce moment « très important » pour le couple mais elle se questionne encore en tant que victime, sur les conséquences de l’agression.
« Nous faisons en sorte, nous Juifs, de trouver le juste équilibre entre justice et miséricorde, mais [il y a] la question : ‘Est-ce un moyen de dissuasion suffisant ?’ conclut-elle.
« La sécurité de cette communauté et la paix de cette communauté reposent en partie sur des décisions comme celles-ci. »
la Communauté du Times of Israël !
