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  • Le réalisateur israélien Ari Folman pendant une master class au festival du film de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, au mois d'août 2022. (Crédit :Sarajevo Film Festival/ Obala Art Centar)
    Le réalisateur israélien Ari Folman pendant une master class au festival du film de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, au mois d'août 2022. (Crédit :Sarajevo Film Festival/ Obala Art Centar)
  • Une photo du film "Where is Anne Frank" du réalisateur Ari Folman. (Crédit : Purple Whale Films)
    Une photo du film "Where is Anne Frank" du réalisateur Ari Folman. (Crédit : Purple Whale Films)
  • Une photo du film "Where is Anne Frank" du réalisateur Ari Folman. (Crédit : Purple Whale Films)
    Une photo du film "Where is Anne Frank" du réalisateur Ari Folman. (Crédit : Purple Whale Films)
  • Le réalisateur israélien Ari Folman pendant une master class au festival du film de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, au mois d'août 2022. (Crédit :Sarajevo Film Festival/ Obala Art Centar)
    Le réalisateur israélien Ari Folman pendant une master class au festival du film de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, au mois d'août 2022. (Crédit :Sarajevo Film Festival/ Obala Art Centar)
  • Une photo du film "Where is Anne Frank" du réalisateur Ari Folman. (Crédit : Purple Whale Films)
    Une photo du film "Where is Anne Frank" du réalisateur Ari Folman. (Crédit : Purple Whale Films)
Interview

A Sarajevo, Ari Folman parle des génocides, d’Anne Frank et du sionisme

S’exprimant auprès du ToI au festival du film de Sarajevo où a été projeté « Où est Anne Frank », le réalisateur israélien a évoqué moults sujets complexes – comme le font ses films

SARAJEVO, Bosnie-Herzégovine – Quand Ari Folman a eu l’opportunité, il y a une décennie, de réaliser un film sur Anne Frank, le réalisateur israélien l’a tout d’abord refusée. Mais c’était avant que sa mère ne s’en mêle.

« Ma mère m’a dit : ‘Si tu ne fais pas ce film sur Anne Frank, je vais mourir ce week-end et tu viendras ramasser mon corps sans vie la semaine prochaine. Mais si tu le fais, alors je resterais en vie pour voir la première », raconte le réalisateur âgé de 59 ans au Times of Israel au cours d’une interview réalisée lors du festival du film de Sarajevo.

Il faut dire que le sujet a une résonance personnelle particulière pour la mère de Folman : elle a rencontré le père de ce dernier, Mordechai Folman, dans le ghetto de Lods, en Pologne, au début de la Seconde Guerre mondiale. Le couple s’est marié le 17 août 1944 avant d’être déporté à Auschwitz, peu après – approximativement au même moment que la famille Frank. Les deux jeunes époux ont été séparés dans le camp d’extermination avant de se retrouver un an plus tard. Ils ont ensuite immigré en Israël en 1950.

Folman a manifestement écouté le conseil de sa mère et, la semaine dernière, il s’est rendu au festival pour la projection de « Où est Anne Frank », son dernier film, dans le cadre d’un programme cinématographique culturel et historique baptisé « Aux prises avec le passé ».

Folman est né à Haïfa en 1962 et il a fait ses études à l’école du film et de télévision Steve Tisch, au sein de l’université de Tel Aviv. Il a commencé sa carrière en tant que producteur de documentaires.

Il a réalisé son film de fin d’études, « Comfortably Numb, » avec Ori Sivan – et le documentaire de 40 minutes a remporté un Ophir, un prix au festival du film de Jérusalem et de multiples prix à l’international. « Saint Clara », qu’il a encore une fois réalisé avec Sivan, a été récompensé du Prix spécial du jury au festival du film international de Carlsbad et il a raflé le prix du meilleur film au festival international de Haïfa.

Le réalisateur israélien Ari Folman pendant une master class au festival du film de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, au mois d’août 2022. (Crédit :Sarajevo Film Festival/ Obala Art Centar)

Folman a écrit et réalisé « Made in Israel » en 2001, ce qui lui a valu une nomination aux Ophir dans la catégorie du meilleur réalisateur. Il a été aussi l’un des principaux scénaristes de « BeTipul », la série israélienne du milieu des années 2000, adaptée plus tard par HBO et par la chaîne francophone Arte, qui en a tiré « En thérapie ».

C’est avec « Valse avec Bachir » que le travail du réalisateur israélien a véritablement été reconnu à l’international. Le film d’animation a été nominé aux Oscars et il a raflé de nombreuses récompenses dans le monde entier. Le film retrace l’expérience vécue par Folman lorsqu’il était soldat de l’armée israélienne pendant la Guerre du Liban, en 1982.

La plus grande partie de « Valse avec Bachir » s’articule autour d’une série de conversations entre le réalisateur et ses anciens camarades de combat, au sein de Tsahal. Tous tentent de mieux comprendre collectivement le massacre de Shabra et Shatila dont ils ont été témoins lorsqu’ils étaient de jeunes militaires, presque un quart de siècle auparavant. Pendant trois jours, entre le 16 et le 18 septembre 1982, des miliciens libanais issus du mouvement chrétien des Phalanges libanaises s’étaient embarqués dans une débauche de viols, de meurtres et de mutilations dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Shatila, à Beyrouth. Les soldats israéliens n’avaient pas été directement impliqués dans le massacre. Ils étaient toutefois restés là, stationnés à proximité, immobiles, ne faisant rien pour intervenir.

Des membres de la Croix-Rouge regardent un corps, recouvert d’une couverture, peu après que les bulldozers commencent à nettoyer la zone du camp de réfugiés libanais de Sabra, le 20 septembre 1982. (AP Photo/Nash)

Lors du festival du film de Sarajevo de 2008, « Valse avec Bachir » avait particulièrement bouleversé un public encore traumatisé par la guerre qu’il avait lui-même vécue à peine treize ans plus tôt. Il y a eu une nouvelle projection du film dans le cadre d’une rétrospective au festival de Sarajevo, cette année.

« Cela a été une projection très émouvante dans un cinéma en plein air et en présence de 4 000 personnes », raconte Folman. « De nombreuses personnes dans le public, ce soir-là, ont éclaté en sanglots dès que la première scène est apparue à l’écran ».

Le Times of Israel a eu le plaisir d’interroger le réalisateur autour d’un café, en tout début de matinée, sur la place de Sarajevo, juste avant que Folman n’embarque à bord de son vol à destination d’Israël.

Notre entretien a été révisé à des fins de clarté.

Times of Israel : A en juger par la réaction aux projections de vos films ici, cette semaine, le public de Bosnie-Herzégovine semble entretenir un lien presque viscéral avec vos œuvres.

Ari Folman: Il y a encore ici, en Bosnie, une mémoire très forte du génocide qui a eu lieu [dans les années 1990] et, bien sûr, l’héritage d’un génocide est un sujet qui constitue une partie importante de l’Histoire de mon propre pays, Israël. En fait, ces sujets me définissent en tant que réalisateur, d’une certaine manière. Mais à chaque fois que je visite Sarajevo, cela me le ramène à l’esprit d’une manière particulièrement aiguë.

Dans le générique de fin de votre dernier film, « Où est Anne Frank », vous incluez une dédicace à vos parents qui ont survécu à Auschwitz. Qu’a pensé votre mère du film ?

Elle a adoré. Mais elle adore tout ce que je fais – elle pense que je suis un génie, alors je ne compte pas sur elle pour les critiques. C’est une mère juive polonaise. C’est cause perdue. Elle a aussi remarqué qu’il m’avait fallu très longtemps pour terminer le film, huit ans – « deux fois plus de temps que ce qu’a duré la Shoah ! »

En fait, vous dites que c’est votre mère qui vous a persuadé de faire ce film. Vous aviez décliné l’offre dans un premier temps. Que vous a-t-elle dit pour vous faire changer d’avis ?

Ma mère m’a dit : « Si tu ne fais pas ce film sur Anne Frank, je vais mourir ce week-end et tu viendras ramasser mon corps sans vie la semaine prochaine. Mais si tu le fais, alors je resterai en vie pour voir la première ». Bon, elle n’est pas venue à la première. Mais je lui ai montré le film chez elle, à Haïfa.

Avez-vous eu le sentiment de vivre une expérience cathartique à travers la réalisation d’un film sur la Shoah ?

Ce serait exagéré parce que ça a duré trop longtemps. On ne peut pas vivre une expérience cathartique pendant huit années d’affilée.

Quel aspect de l’histoire d’Anne Frank avez-vous eu le sentiment de traiter et qui, selon vous, aurait pu être négligé jusqu’à aujourd’hui ?

Je voulais raconter l’histoire des sept derniers mois de la vie d’Anne Frank – c’est une période qui n’est pas réellement explorée dans le narratif habituel. Mais je voulais aussi créer des liens entre le passé et le présent, commémorer la Shoah et sensibiliser le public au sujet des enfants qui vivent dans les zones de guerre dans le monde entier.

Aviez-vous lu le Journal d’Anne Frank quand vous étiez enfant ?

Je l’avais lu dans la mesure où sa lecture était obligatoire dans les écoles d’Israël – mais je n’ai aucun souvenir de cette époque.

Quand Otto Franck avait publié initialement le journal de sa fille en 1947, il avait omis d’y inclure plusieurs passages peu flatteurs écrits par Anne au sujet de sa propre mère, Edith. Avez-vous voulu vous concentrer sur cette relation difficile dans le film ?

Eh bien, les relations entretenues par Anne avec sa mère étaient à l’évidence difficiles. C’est une partie très forte du journal intime. Mais c’est un phénomène très banal pour une adolescente de cet âge. Mais Anne traitait le sujet en profondeur dans ses écrits, et j’ai pensé qu’il fallait donc que je lui accorde une place dans le film. Elle analysait aussi excessivement la relation entre ses parents.

Le public écoute le réalisateur israélien Ari Folman parler pendant une master class au festival du film de Sarajevo, en Bsnie-Herzégovine, au mois d’août 2022. (Crédit : Sarajevo Film Festival/ Obala Art Centar)

Le public-cible de « Où est Anne Frank », ce sont les jeunes enfants. Est-ce que cela a affecté la manière dont vous avez approché le film en matière de créativité ?

Oui. Cela a influencé toutes mes décisions. En particulier les dialogues et mon approche de la création. Mes propres enfants ont été, eux aussi, très impliqués dans ce projet parce qu’ils ont grandi pendant les trois ans de réalisation du film, dont la préparation a duré huit ans en tout. Ils ont servi de test pour ce public cible.

Le film a été réalisé en partenariat avec l’Anne Frank Fonds, organisation suisse à but non-lucratif qui a été fondée par Otto Frank. Et lors de la projection qui a eu lieu ici, vous avez dit avoir approché d’autres fondations juives pour obtenir une aide financière.

Je l’ai fait, mais la majorité d’entre elles ne se sont même pas fendues d’une réponse de courtoisie. Je ne citerai pas leur nom, mais elles ont été nombreuses. J’ai obtenu des soutiens. Mais ils ont représenté, disons… un sur cinquante. Et pour vous dire la vérité, j’en ai été très choqué.

Image de « Le Congrès », un film réalisé par Ari Folman en 2003. (Autorisation)

D’un point de vue artistique, quel est l’avantage de réaliser des films animés ?

Le film animé semble le moyen le plus naturel de dépeindre des sujets tels que le subconscient ou les rêves.

Convenez-vous du fait que la mémoire – ou plus spécifiquement le leurre de la mémoire – semble être une thématique récurrente dans vos films ?

Je suppose. Il semble que je réalise des films qui ne portent que sur la relation avec le passé ou sur la relation avec l’avenir.

Robin Wright dans le film de science-fiction ‘Le Congrès’ d’Ari Folman. (Crédit : film promotionnel officiel)

La musique joue un rôle crucial dans vos films. Faites-vous toujours correspondre les sons et les images ?

Lorsque je suis en train d’écrire un film, je pense en permanence à la bande originale que je pourrais choisir et à certaines musiques qui pourraient être utilisées pour souligner la dimension émotionnelle d’une scène ou d’une autre.

Le compositeur britannique Max Richter a écrit la partition de la « Valse avec Bachir ». Comment avez-vous établi ce lien créatif et professionnel ?

Cela été très facile de convaincre Max Richter de participer à cette aventure. Il n’était pas très célèbre, à cette époque. C’est un homme très humble. Je pense que cela a été la toute première bande originale de film qu’il a écrite. Et nous avions beaucoup d’intérêts communs. Je me souviens que quand je l’ai rencontré pour la première fois, on a discuté au moins deux heures au sujet des sept premiers albums que Bob Dylan avait enregistrés au début de sa carrière.

Scène du film d’Ari Folman « Valse avec Bachir ». (Capture écran/YouTube)

Est-ce que réaliser « Valse avec Bachir » vous a permis de mieux comprendre la guerre du Liban de 1982 ?

Quand j’ai fait ce film, j’étais complètement déconnecté du jeune homme que j’avais été. Mais une fois que je l’ai terminé, ça a été fini. Je ne pense plus à tout ça dorénavant.

Après la sortie du film, un grand nombre de critiques arabes ont déclaré que le film se focalisait sur l’impact que ces événements avaient eu sur les Israéliens, ignorant totalement ceux qui avaient réellement souffert – les réfugiés palestiniens et les Libanais. Cela vous semble-t-il être une critique justifiée ?

Je pense que le récit des atrocités de Sabra et Shatila du côté palestinien ou chrétien devraient être racontés précisément par eux. C’est leur histoire, je ne peux pas la raconter.

L’année 1982 a-t-elle été une année charnière dans l’Histoire d’Israël ?

Le vrai tournant, dans l’Histoire et dans la société israéliennes, a eu lieu pendant la Guerre des Six jours. Le sionisme en tant que mouvement – un mouvement qui est incroyable, inouï – a connu son apogée pendant les sept ou huit premières années de l’existence d’Israël. Mais une fois que l’occupation a commencé, la moralité d’Israël a commencé à chuter, comme dans un engrenage. La guerre du Liban de 1982 a été un nouvel événement qui a dynamisé cette chute de la moralité. Et c’est ainsi que nous sommes actuellement en Israël en plongée constante en termes d’humanité et de moralité. C’est comme ça que je vois les choses, de toute façon.

Le réalisateur israélien Ari Folman s’exprime pendant une master class au festival du film de Sarajevo en Bosnie-Herégovine, au mois d’août 2022. (Crédit : Sarajevo Film Festival/ Obala Art Centar)

Parvenez-vous à entrevoir à l’horizon une solution politique crédible à long-terme qui viendrait résoudre le conflit israélo-palestinien, aujourd’hui vieux de plusieurs décennies ?

Dans le passé, j’y croyais, j’étais optimiste, mais les Israéliens ne s’en préoccupent plus. Les partis de gauche israéliens eux-mêmes ne s’en préoccupent plus. Et en ce qui concerne les partis sionistes à la Knesset, c’est devenu un non-sujet. Le sort des Palestiniens est déjà scellé à leurs yeux.

Avez-vous un nouveau film en préparation ?

Je suis en train d’adapter au cinéma « Le pingouin », le livre écrit par le romancier ukrainien Andrey Kurkov. J’adore vraiment ce livre et cela fait des années que je me bats pour avoir les droits du film, donc je suis très heureux, je suis très excité. Mais c’est très stressant de faire un film. A chaque fois que vous commencez, vous avez toujours cette impression de repartir complètement de zéro.

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