TIRANA, Albanie (JTA) — Les manifestations massives et quotidiennes qui secouent la capitale de ce pays des Balkans ont débuté le 31 mai dernier. Ce qui n’était au départ qu’une explosion de colère citoyenne contre un projet de complexe hôtelier à 4 milliards de dollars, porté par Jared Kushner (le gendre du président américain Donald Trump), s’est rapidement transformé en une exigence de démission contre le Premier ministre, Edi Rama.
Au fil des jours, des manifestations d’antisémitisme plus ou moins subtiles ont fait leur apparition, aux côtés des revendications politiques et environnementales. Un phénomène inédit dans un pays qui s’enorgueillit d’avoir sauvé des milliers de Juifs pendant la Shoah.
Des affiches ont surgi, présentant Edi Rama sous les traits d’un Juif hassidique au regard sombre, ou donnant à voir des cartes du pays barrées de slogans dénonçant une soi-disante « mainmise sioniste » rampante sur le territoire albanais.
Les organisateurs de ces rassemblements pacifiques jurent qu’ils n’ont rien contre Israël, les Juifs ou le beau-père de Jared Kushner. Ils affirment que leur principale cible est Edi Rama (61 ans) et, de plus en plus, son rival historique, Sali Berisha (81 ans) — chef du principal parti d’opposition —, deux hommes qui dominent la scène politique albanaise depuis la chute du communisme en 1990.
Pourtant, des provocateurs continuent de relayer de fausses informations et des vidéos générées par intelligence artificielle sur Facebook, TikTok, Instagram et YouTube. L’une d’elles affirmait la semaine dernière que « Trump et Kushner bradaient le littoral albanais à des milliardaires juifs et à l’armée israélienne ». Jared Kushner, qui est marié à Ivanka Trump, est un Juif orthodoxe pour qui Israël compte beaucoup.
Des observateurs locaux accusent la Russie, l’Iran et la Turquie de tenter de semer le chaos en Albanie, un pays candidat à l’intégration au sein de l’Union européenne. D’autres estiment que cet antisémitisme est une manipulation destinée à discréditer les manifestations.
Quoi qu’il en soit, ce sentiment antisémite a fini par passer des réseaux sociaux à la rue.
Samedi soir, une femme masquée a escaladé le mur séparant l’ambassade d’Israël de l’un des grands boulevards de Tirana pour y décrocher le drapeau israélien et le déchirer sous les acclamations des passants. Edi Rama et Sali Berisha ont fermement condamné cet acte, tout comme cinq des principaux leaders de la contestation et Galit Peleg, la représentante diplomatique d’Israël à Tirana.
« En tant qu’ambassadrice d’un État démocratique, je crois au droit du peuple albanais d’exercer son droit civique à manifester », a déclaré Mme Peleg sur X. « Cependant, un acte de cette nature jette le discrédit sur le peuple albanais et son noble passé. »
Elle a appelé les autres ambassades à Tirana à se joindre à MM. Rama et Berisha pour condamner publiquement cet incident, « quelle que soit la position de leur gouvernement vis-à-vis d’Israël ». Mais pour l’heure, aucune chancellerie n’a réagi. « Je ne me fais pas d’illusions », a confié Mme Peleg à la Jewish Telegraphic Agency.
Néanmoins, l’ambassadrice, en poste en Albanie depuis près de quatre ans, tient à relativiser : « Ce n’est pas une manifestation contre les Juifs car, proportionnellement, il ne s’agit que d’un groupe très restreint qui tente de provoquer la foule avec des messages antisémites. »
Le soulèvement citoyen a débuté à Zvërnec, un village de la côte adriatique situé au sud-ouest de Tirana, lorsque des agents de sécurité ont évacué de force un homme qui protestait contre l’installation de barbelés sur le site du projet de luxe de Jared Kushner. Cette zone, ainsi que l’île de Sazan, en grande partie inhabitée, fait partie du projet de complexe hôtelier que Kushner finance avec plusieurs investisseurs arabes du Golfe.
Les manifestants affirment que ce projet va dégrader des zones côtières protégées et fragiles. Ils accusent le gouvernement d’Edi Rama d’avoir conclu des accords secrets pour contourner les réglementations environnementales au profit d’investisseurs étrangers.
Le flamant rose — l’une des espèces d’oiseaux menacées dont l’habitat naturel pourrait être détruit — est rapidement devenu le symbole informel de la contestation.
Le sénateur du Vermont Bernie Sanders, qui est juif, a salué sur X les manifestants albanais pour s’être soulevés contre le « complexe de luxe désastreux pour l’environnement, projeté par le gendre de Trump, Jared Kushner, et ses partenaires milliardaires qataris ».
La demande de commentaire adressée au service de communication de Sazan Real Estate Development LLC est restée sans réponse au moment de mettre sous presse.
Doriana Musai, 43 ans, participe depuis le début au mouvement à Zvërnec. Cette architecte et urbaniste estime que les provocations antisémites font partie d’une « chasse aux sorcières » orchestrée par le gouvernement Rama pour salir ce mouvement naissant.
« Notre manifestation n’a qu’un seul but : obtenir la démission du Premier ministre et de son gouvernement, en vue de l’avènement d’une nouvelle république dotée d’une constitution », explique-t-elle. « Même si Jared Kushner n’était pas juif, il se passerait exactement la même chose. Les Albanais ne veulent pas être traités comme des étrangers dans leur propre pays. »
Un autre activiste antigouvernemental, le conservateur d’art Andi Tepelena, a défendu les manifestations — qui auraient rassemblé jusqu’à 200 000 personnes le week-end dernier, soit près d’un dixième de la population albanaise —, tout en affirmant ignorer qui a arraché le drapeau de l’ambassade d’Israël.
« Nous ne pouvons pas contrôler tous les déséquilibrés. C’est la responsabilité de l’État et de ses services de sécurité », estime-t-il. « Nous nous concentrons sur les problèmes de l’Albanie. Cela n’a rien à voir avec Israël, la Palestine ou les États-Unis. Et cela ne concerne pas Kushner. Ce pourrait être n’importe qui d’autre. »
Edi Rama n’adhère pas du tout à cette explication. Dans un entretien au Financial Times publié mardi, il explique qu’il n’est en rien « le parrain de l’Albanie » et que cette tentative de déstabilisation est imputable à l’Iran.
« Les gens disent que je pilote tout cela. Je leur dis d’aller se faire f***. C’est aussi simple que ça », a-t-il dit en ajoutant « S’il ne s’agissait pas de Jared Kushner, tout le monde se ficherait éperdument des flamants roses, de l’Albanie et du reste. C’est la haine globale contre Trump qui est à l’origine de toute cette attention ».
Une grande partie de cette animosité vise également Israël et les sionistes. Une vidéo devenue virale prétend montrer des soldats israéliens en train de passer à tabac des habitants opposés au projet.
Selon d’autres rumeurs, des résidents d’implantations israéliens seraient sur le point d’occuper de vastes étendues de terre sur la côte, et une photo manipulée numériquement montre même un panneau marquant la frontière entre le territoire albanais et le territoire israélien. Un tel panneau n’existe évidemment pas.
Sur Facebook, Dritan Goxhaj, qui est devenu l’un des leaders informels de la contestation, a qualifié Mme Peleg de « représentante diplomatique de l’État génocidaire d’Israël en Albanie ».
L’ambassadrice a expliqué à la JTA : « En marge des manifestations se trouvent des personnes qui tentent de les instrumentaliser à des fins personnelles. C’est une minorité, mais il y a ici des idiots utiles qui voient ces contenus sur les réseaux sociaux et finissent par se demander pourquoi les Israéliens achètent des terres. »
À Bruxelles, l’Union européenne a clairement fait savoir que le fait de procéder à des travaux contraires aux règles environnementales compromettrait la candidature de l’Albanie. Malgré cela, Edi Rama refuse de retirer son soutien au projet. Il y a peu, il est allé jusqu’à qualifier les manifestants de « nazis ».
Pour David Isaac, le président de la communauté juive d’Albanie, le but premier des rassemblements est de stopper ce que des centaines de milliers d’Albanais considèrent comme un projet illégal et opaque.
Il constate malgré tout lui aussi des dérives antisémites au sein du mouvement. « Cela n’a rien à voir avec la communauté juive albanaise ou des investisseurs israéliens », affirme M. Isaac. « Nous pensons que des fanatiques islamistes, désireux de briser les relations entre l’Albanie et Israël, agissent de la sorte pour faire croire que l’Albanie n’aime pas les Juifs. Tout cela n’est que de la fausse propagande. »
Près de la moitié des 2 millions d’habitants que compte l’Albanie sont de confession musulmane, mais la plupart des Albanais sont peu pratiquants — un héritage du demi-siècle de dictature stalinienne imposée par Enver Hoxha puis par son successeur, Ramiz Alia, qui avait fait de l’Albanie l’un des pays les plus pauvres et les plus isolés d’Europe.
Aujourd’hui, la communauté juive albanaise compte entre 50 et 200 membres, un chiffre difficile à préciser. Le seul lieu de culte juif se trouve juste au sud de Tirana, sous la houlette de Yoel Kaplan, un rabbin orthodoxe né à Brooklyn et élevé en Israël, qui ne souhaite pas s’exprimer sur les manifestations.
Au-delà de la communauté locale, David Isaac estime que l’Albanie accueille jusqu’à 3 000 Juifs étrangers — principalement des Israéliens, des Américains et des Européens installés dans ce petit pays, séduits par un coût de la vie très bas, des paysages magnifiques et une tradition historique de solidarité avec le peuple juif.
Le fait que l’Albanie ait caché les Juifs face aux forces d’occupation nazies est aujourd’hui bien documenté. L’expo photo du musée BunkArt 2 de Tirana retrace l’histoire de 75 Albanais musulmans, catholiques et orthodoxes qui ont risqué leur vie pour sauver des réfugiés juifs de la déportation suite à l’invasion allemande, fin 1943.
Par ailleurs, Edi Rama, qui a pris la parole à la Knesset, en Israël, en début d’année, supervise la construction de deux musées dédiés à l’histoire juive et au sauvetage des Juifs pendant la guerre : l’un à Tirana et l’autre à Vlora, non loin du futur projet de Jared Kushner.
En 2024, le pays a accueilli son tout premier séminaire sur l’enseignement de la Shoah au bénéfice de 25 enseignants du secondaire, à Elbasan. L’Institut Olga Lengyel, organisateur de cet événement, prépare une conférence du même type, fin août, à Tirana, en partenariat avec l’Association albanaise des professeurs d’histoire.
L’année dernière, grâce à l’inauguration en mars 2025 d’une liaison aérienne directe opérée par El Al entre Tel Aviv et Tirana, près de
60 000 Israéliens se sont rendus en Albanie, soit une hausse de 570 % par rapport aux chiffres 2024.
David Isaac se dit « sûr à 100 % » que l’Iran est derrière ce discours anti-Israël en ligne, avec des fonds qui proviennent également de la Turquie, dont l’influence remonte à plusieurs siècles de domination ottomane. L’Iran est bien connu pour ses opérations d’influence informatique dans le but de déstabiliser ses adversaires.
Arbana Xharra, journaliste originaire du Kosovo et spécialiste de l’extrémisme religieux, confirme que des groupes antisémites et anti-occident instrumentalisent ces manifestations de façon à pousser leurs propres pions.
« Ce n’est pas un phénomène nouveau. Cela fait des années que ces réseaux opèrent en Albanie mais aussi au Kosovo et ailleurs dans les Balkans, en essayant d’introduire des conflits idéologiques et géopolitiques dans le débat local », explique-t-elle depuis New York.
« Les organisateurs des manifestations ont le devoir de s’exprimer clairement. Ils doivent condamner le fait de s’en prendre à l’ambassade d’Israël et rejeter l’antisémitisme sous toutes ses formes. »
Le célèbre journaliste juif italien Maurizio Molinari, qui donne un cours sur la guerre hybride à l’université Reichman de Tel Aviv, pointe quant à lui directement la responsabilité de la Russie.
« Si on connaît l’Albanie, on sait très bien que les Albanais ne détestent pas les Juifs », observe-t-il. « Mais un autre facteur entre en jeu : Edi Rama est très pro-Occident — c’est sans doute le dirigeant le plus pro-Occident de tous les Balkans. Il faut plutôt se demander d’où viennent ces manifestations. Elles sont soudaines, très agressives, et ne correspondent pas du tout au caractère albanais. »
M. Molinari a travaillé pour le quotidien italien La Stampa de 1997 à 2020, les quatre dernières années, en tant que directeur de la rédaction. À ce titre, il s’est rendu en Albanie une dizaine de fois pour couvrir les questions migratoires, de corruption ou liés à la candidature à l’UE.
« Il s’agit purement et simplement de semer le désordre », analyse Molinari, qui a pris la direction de La Repubblica en 2020 avant de quitter ses fonctions, fin 2024, suite à un revirement de l’opinion publique italienne au sujet d’Israël.
« Comme la Russie ne peut pas rivaliser avec l’Occident, sur le plan technologique, sa seule option, pour le faire imploser, est de le déstabiliser de l’intérieur. Nous avons déjà vu cette stratégie au Royaume-Uni au moment du Brexit, en 2016, puis en Europe pendant la crise du COVID, en France contre Emmanuel Macron, et en Allemagne contre Angela Merkel. »
Il conclut : « Ce qui se passe en Albanie en ce moment illustre parfaitement les dangers de la guerre hybride. Depuis le 7-Octobre, les robots et comptes russes anti-Ukraine se sont transformés en comptes pro-Hamas contre Israël. La stratégie est globale. »
Quand bien même cet antisémitisme est alimenté artificiellement, il trouve un écho partout dans le monde.
« C’est pour ça que j’aime l’Albanie », a ainsi écrit sur X, cette semaine, Candace Owens, influenceuse d’extrême droite et figure des théories complotistes antisémites. « C’est exactement comme ça que ça a commencé pour les Palestiniens — les Rothschild et leurs agents qui rachetaient les terres. »
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