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Le lieutenant-colonel Alexander Vindman, conseiller du Conseil de sécurité nationale, est assermenté pour témoigner devant la Commission du renseignement de la Chambre des représentants, au Capitole, à Washington, le 19 novembre 2019. (AP Photo/Andrew Harnik)
Le lieutenant-colonel Alexander Vindman, conseiller du Conseil de sécurité nationale, est assermenté pour témoigner devant la Commission du renseignement de la Chambre des représentants, au Capitole, à Washington, le 19 novembre 2019. (AP Photo/Andrew Harnik)
Interview

Alexander Vindman, témoin de l’impeachment de Trump, se confie au ToI

Alors que le lieutenant-colonel à la retraite sort ses mémoires, il évoque son passé d’immigrant juif ukrainien et les valeurs qui l’ont amené à témoigner

NEW YORK – Pendant leur enfance passée dans le quartier de Brighton Beach, à Brooklyn, Alexander Vindman et son frère jumeau Yevgeny étaient constamment en mouvement, escaladant les tours des sauveteurs de plage pour sauter dans le sable, ou jouant d’interminables parties de stickball.

C’est cette prédisposition à l’aventure et à la camaraderie qui a conduit Vindman à une vie de service national, dont une mission notable en Irak. Et c’est en raison de ce service, qui impliquait de prêter le serment de défendre la Constitution des États-Unis, que le lieutenant-colonel de l’armée américaine, aujourd’hui à la retraite, s’est senti obligé de rapporter l’appel téléphonique qui a conduit à la première destitution de l’ancien président Donald Trump.

« Je pense qu’il est important d’expliquer le ‘pourquoi’ et le ‘comment’ des événements. Le « pourquoi » peut être quelque peu technique – la corruption présidentielle, la façon dont le président sapait la sécurité nationale des États-Unis au lieu de la faire progresser », a déclaré M. Vindman, 46 ans, au Times of Israel lors d’un entretien fleuve au Musée du patrimoine juif de New York, peu avant de monter sur scène pour discuter de ses mémoires, Here, Right Matters : An American Story.

Mais le « comment » est, pour moi, une histoire plus intéressante et plus importante. Il s’agit des moments de mon éducation et de ma vie, de mon arrivée ici en tant qu’immigrant et réfugié aux décennies de service militaire. Il s’agit de ce que j’ai appris sur le leadership, l’éthique et les valeurs », a-t-il déclaré.

Vindman est né en 1975 de parents juifs dans l’Ukraine soviétique de l’époque. En 1979, l’antisémitisme systémique en Ukraine a conduit le père de Vindman, Semyon, à fuir avec les jumeaux de 3 ans, le frère aîné de Vindman, Len, et leur grand-mère. La mère de Vindman était morte peu de temps auparavant. Ils sont arrivés aux États-Unis avec seulement leurs valises et 750 dollars en poche.

Comme le raconte Vindman dans son livre, son père cumulait plusieurs emplois pour subvenir aux besoins de la petite famille tout en apprenant l’anglais le soir. Tout au long de l’enfance de Vindman, son père a insisté sur l’importance de s’intégrer pleinement dans leur pays d’adoption.

Alexander Vindman au Musée du patrimoine juif à New York, le 27 octobre 2021. (Ari Goldstein)

En cours de route, Alexander Vindman dit avoir appris des leçons importantes sur le respect de la vérité, le service, le leadership et la responsabilité – à l’école juive qu’il a fréquentée avant de commencer l’école publique à P.S. 105 à Brooklyn, pendant ses années d’université à SUNY Binghamton et ses études supérieures à l’université Harvard, et enfin pendant ses déploiements en Corée puis en Irak, où il a reçu un Purple Heart (une décoration militaire remise au nom du Président aux soldats blesses ou tués).

En fin de compte, Vindman a déclaré qu’il n’y avait jamais vraiment eu de choix quant à savoir s’il devait signaler l’appel téléphonique de Trump avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky le 25 juillet 2019 – au cours duquel l’ancien président américain a pressé son homologue ukrainien d’enquêter sur les démocrates – et témoigner devant le Congrès. C’était simplement son devoir en tant que citoyen naturalisé et membre des forces armées.

Après son témoignage, Vindman a subi des attaques partisanes, ainsi que des attaques antisémites. Pourtant, il a également reçu des milliers de lettres de citoyens ordinaires, y compris de congénères de sa synagogue de Virginie du Nord, la Congrégation Adat Reyim.

Dans cette capture d’écran, Michael van der Veen, un avocat de l’ancien président Donald Trump, écoute le greffier lire une question du sénateur Bill Cassidy, lors du deuxième procès de mise en accusation de Trump au Sénat, au Capitole américain à Washington, le 12 février 2021. (Télévision du Sénat via AP)

« J’ai reçu des milliers de lettres. Des juifs et des non-juifs, des immigrants récents et des personnes qui pouvaient faire remonter leurs ancêtres au Mayflower », a déclaré Vindman, qui poursuit actuellement un doctorat en politique à l’Université Johns Hopkins. « Tant de gens se sont reconnus dans mon histoire. C’était assez impressionnant et ça a allégé un peu le fardeau à l’époque. »

« Here, Right Matters : An American Story », par Alexander Vindman

L’interview suivante a été éditée pour des raisons de brièveté et de clarté.

Times of Israel : Parlez-nous un instant de la devise de votre famille, « Recommencer et recommencer encore ».

Alexander Vindman : Mon père a dû recommencer plusieurs fois – à 9 ans, il a fui Kiev alors que les nazis avançaient, et plusieurs fois par la suite. Puis il a dû se demander, à 47 ans, s’il voulait passer le reste de sa vie d’adulte sous un régime où l’antisémitisme augmentait.

À l’époque, il existait des restrictions et des quotas stricts quant au nombre de personnes pouvant accéder à l’enseignement supérieur. Même s’il occupait alors une position de pouvoir importante, il savait que les perspectives allaient être limitées pour nous. Il a donc pris mes frères et ma grand-mère et nous nous sommes enfuis. Nous sommes d’abord allés à Vienne, puis à Rome, où il a dû choisir entre aller en Israël ou aux États-Unis.

Carol Kitman a commencé à photographier Yevgeny, à gauche, et Alexander Vindman en 1980. (Carol Kitman/via JTA)

Pourquoi a-t-il choisi les États-Unis plutôt qu’Israël ?

Il était ouvert à Israël, mais il avait dans l’idée qu’il pourrait sauver la vie de ma mère s’il venait aux États-Unis. C’est ce qui l’a poussé à venir ici. Je pense qu’après le décès de ma mère, il a dû réfléchir [à nouveau] pour savoir s’il devait aller en Israël ou aux États-Unis, il a choisi les États-Unis, et me voici.

Pouvez-vous nous dire en quoi cela fait partie de l’état d’esprit des immigrants et, dans une certaine mesure, de l’état d’esprit des Juifs, qui ont si souvent été des réfugiés ?

Je ne crois pas nécessairement que le fait de devoir sans cesse recommencer soit dans l’ADN juif, mais je suppose que l’on peut aussi comprendre cet état d’esprit venant d’un peuple qui a été dispersé à travers le monde et qui a dû recommencer à plusieurs reprises. C’est une notion intéressante que de relier [la devise familiale] à l’expérience juive au sens large. Sans avoir à nous réinventer constamment, nous avons dû recommencer notre vie dans différents endroits.

Les jumeaux Vindman, Alexander et Yevgeny, au milieu des années 1990. (Carol Kitman/via JTA)

Il existe un dessin humoristique de Bill Mauldin représentant une personne enveloppée dans un drapeau avec la légende suivante : « C’est un drapeau, pas des œillères ». Vous avez écrit que vous avez été élevé dans le respect de la vérité. Cependant, ces dernières années, nous avons assisté à une hausse de la désinformation. Comment pensez-vous que nous puissions changer cela ?

Le titre du livre, « Here, Right Matters », vient en partie de l’idée que ce pays est différent. Je crois que c’est un pays exceptionnel, d’une manière méritée. Mais il existe des fissures dans ce pays que les acteurs politiques américains et étrangers exploitent. C’est la fracturation hydraulique de notre société, pour utiliser une métaphore contemporaine. Les prédateurs politiques comme Donald Trump voient certaines faiblesses et l’opportunité de les exploiter.

« Il existe des fissures dans ce pays que les acteurs politiques américains et étrangers exploitent »

Ces fissures sont profondes et anciennes. Je pense qu’elles proviennent en partie de problèmes non résolus concernant des choses comme le racisme systémique. Elles sont également dues au fait que les États-Unis ont pris du retard et ne se sont pas suffisamment équipés pour le 21e siècle, en raison des politiques intérieures de ces 30 dernières années. Nous avons maintenant des gens qui ont des griefs profonds concernant leur vie et celle de leurs enfants. Nous avons également des politiciens qui voient l’utilité de manipuler cette préoccupation et d’utiliser le drapeau pour envelopper leurs notions de populisme et de nationalisme.

Lorsque mon livre est sorti, j’ai mis un point d’honneur à porter un pin’s du drapeau américain. Je pense qu’il est important de le récupérer comme symbole – non pas de l’extrême-droite, non pas comme un symbole toxique de patriotisme tel un drapeau américain flottant à l’arrière d’un pick-up avec des pancartes pro-Trump, mais comme le drapeau américain qui représente la population. Comme le drapeau américain qui flottait partout le 12 septembre [2001].

L’ancien directeur du Conseil de sécurité nationale pour les affaires européennes, le lieutenant-colonel Alexander Vindman, revient au Capitole pour examiner les transcriptions de son témoignage dans l’enquête sur la mise en accusation du président américain Donald Trump, à Washington, le 7 novembre 2019. (AP Photo/J. Scott Applewhite)

Pendant la procédure de destitution, certains ont comparé votre situation à celle d’Alfred Dreyfus. Qu’en avez-vous pensé ?

Je n’en ai pas fait grand cas. Cela n’a pas vraiment d’écho pour moi. En tant qu’historien junior, je ne pense pas que c’était tout à fait comme ça. Je pense que dans ce cas, c’était les militaires qui cherchaient des boucs émissaires et la classe politique qui ne voyait pas la manière d’agir correctement. Dans mon cas, c’est la classe politique, du moins la partie d’extrême-droite, qui cherchait des occasions d’assassiner ma personnalité, ou du moins de lui faire de l’ombre, et l’armée était trop faible pour réagir.

Avez-vous l’intention de vous présenter aux élections ?

C’est une possibilité potentielle, mais c’est quelque chose qui ne m’intéresse franchement pas. Je le ferais à contrecœur si je sentais que je devais le faire, par exemple pour déloger un élu indésirable. Pour l’instant, j’ai le sentiment d’avoir une voix assez puissante et je peux l’utiliser sans me restreindre. Je peux dire ce que je pense et être le maître de mon propre destin.

Dans le livre, vous décrivez les peintures sur le mur du 2E94 au Pentagone, aussi connu sous le nom de « The Tank ». L’une d’entre elles représente Ulysses S. Grant, qui a déclaré : « Si nous devons avoir un autre concours dans un avenir proche de notre existence nationale. La ligne de démarcation sera entre le patriotisme et l’intelligence d’un côté, et la superstition, l’ambition et l’ignorance de l’autre. » Sommes-nous à ce moment de crise maintenant ?

Vous êtes soit pro-Trump, soit pro-démocratie. Je vais le décrire de cette façon, pro-Trump ou pro-démocratie, vous ne pouvez pas être les deux.

Vous ne pouvez pas guérir quand vous avez une plaie ouverte et suppurante, qui est le Trumpisme et la corruption.

Je pense qu’il doit y avoir un plan pour rassembler les gens. Je pense que Joe Biden a fait campagne sur l’idée d’unité, mais après Trump, nous ne voyons pas beaucoup d’efforts pour rassembler le pays. De la manière dont je vois les choses, vous ne pouvez pas guérir quand vous avez une plaie ouverte et suppurante, qui est le Trumpisme et la corruption. La pommade, le traitement, pour cela est la responsabilité. Si vous tenez les gens responsables, vous pouvez exposer les mensonges, mais pour l’instant, il n’y a pas d’effort considérable pour communiquer ce besoin de responsabilité au public.

Comment parvenir à cette responsabilité ?

Il faut trouver un moyen de faire de la vision une réalité. Le moyen d’y parvenir est de dire : « [La responsabilité de l’émeute du 6 janvier dernier au Capitole est une chose pour laquelle je suis prêt à mettre ma présidence en jeu ». Nous ne pouvons pas laisser le 6 janvier être une répétition pour la prochaine insurrection. Et il ne s’agit pas seulement de tenir pour responsables les gens dans la rue qui ont été encouragés par une classe politique qui ne prend aucune responsabilité.

J’aimerais voir une présidence musclée à l’ancienne, comme celle de Ronald Reagan, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln.

J’aimerais voir une présidence musclée à l’ancienne, comme celle de Ronald Reagan, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln. Nos plus grands présidents ne resteraient pas passifs en regardant notre pays se détériorer.

Et le droit de vote doit être non négociable. Quiconque s’oppose au droit de vote, qu’il soit démocrate ou républicain, doit en payer le prix.

Votre père a quitté l’Union soviétique pour échapper à l’antisémitisme. L’antisémitisme est en hausse ici, non seulement à droite, mais aussi à gauche. Quelle a été votre expérience de l’antisémitisme ?

Pour moi, il n’y a eu qu’une poignée de fois où j’ai ressenti un antisémitisme manifeste. Quelques-unes d’entre elles ont pu avoir lieu dans l’armée, mais j’avais l’autorité et la capacité d’imposer des sanctions. Par exemple, un officier subalterne qui dit « I’ll Jew you down »[un terme antisémite qui signifie marchander ou négocier, basé sur le stéréotype selon lequel les Juifs sont avares, Ndt], et moi qui suis capable de lui expliquer pourquoi ce n’est pas approprié. Je ne suis même pas sûr que je décrirais cela comme de l’antisémitisme. Il s’agit plutôt d’un trope stéréotypé de la part de quelqu’un qui a eu très peu d’interaction avec les Juifs.

L’antisémitisme que nous observons aujourd’hui est un retour au néo-nazisme et à la suprématie blanche qui ne laisse guère de place à autre chose qu’au protestantisme blanc.

C’est donc un problème qui prend de l’ampleur et, comme vous l’avez dit, pas seulement à droite, mais aussi à gauche avec ses boycotts d’Israël et sa qualification d’État d’apartheid. Je pense qu’il doit y avoir une solidarité au sein de la communauté juive, ce qui n’est pas le cas pour le moment, car elle est aussi tellement polarisée entre la droite et la gauche.

Alexander Vindman lors de son marriage à sa femme, Rachel, en 2006. (Carol Kitman/via JTA)

Revenons à l’appel téléphonique. C’est bien sûr un moment qui a défini votre carrière, mais vous dites qu’il ne vous définit pas.

Je refuse d’être défini par ce moment. Il donne une compréhension claire de qui je suis, mais je ne veux pas être défini comme quelqu’un qui siège en opposition à Trump et à la criminalité de Trump.

J’ai encore beaucoup d’aspirations, notamment aider à faire avancer les intérêts de la sécurité nationale américaine, contribuer à la communauté et à la société, et élever une fille.

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