Anat Lelior : le parcours d’une surfeuse, des plages de Tel Aviv aux J.O
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Anat Lelior surfe dans une vidéo téléchargée le 30 octobre 2019. (Capture d'écran/Haaretz)
Anat Lelior surfe dans une vidéo téléchargée le 30 octobre 2019. (Capture d'écran/Haaretz)
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Anat Lelior : le parcours d’une surfeuse, des plages de Tel Aviv aux J.O

Contrairement à l’Australie ou à la Californie, il y a très peu de filles qui surfent en Israël et, en grandissant, l’athlète a manqué de compétitrices auxquelles se mesurer

JTA — Anat Lelior est montée sur une planche de surf pour la toute première fois à l’âge de cinq ans.

Un début peu favorable dans ce sport dans lequel elle a finalement fait carrière et qui, à la fin du mois, l’amènera à la reconnaissance ultime : les Jeux olympiques de Tokyo.

Son père, Yochai, se trouvait à l’arrière de la planche, sur la plage de Tel Aviv qu’ils fréquentaient habituellement et il avait poussé le surf dans une vague déferlante. Mais au lieu de glisser en direction du sable, triomphante, la planche avait piqué du nez. Père et fille avaient chuté et la planche avait sauté en l’air – un projectile de plastique et d’écume long de deux mètres et demi. En retombant, elle avait violemment frappé Anat au front.

Alors que le sang coulait sur le visage de sa fille, se souvient Yochai, « sur la plage, tout le monde me regardait comme si j’étais un meurtrier ».

Anat, pour sa part, était restée imperturbable. Après être allée à l’hôpital où on lui avait fait des points de suture, elle avait demandé à retourner à la plage et quand Yochai l’avait ramenée sur les lieux du crime, les maîtres-nageurs lui avaient préparé du thé et elle s’était assise sur la plage, le visage bandé – cette bande qui dissimulait les agrafes qu’elle portait sur le front – et elle avait regardé les vagues.

Malgré sa blessure, cela avait été le début d’une grande histoire d’amour – l’amour qu’Anat devait vouer au surf et qui, cette année, connaîtra son apogée avec la présence de la jeune femme aux Jeux Olympiques de Tokyo.

Elle s’était accrochée à la glisse et elle avait finalement participé à des compétitions régionales organisées sous l’égide de l’Association israélienne du surf, l’ISA. Très rapidement, elle ne s’était plus contentée de gagner, attirant bien au-delà de ses performances les regards et l’attention de l’industrie locale du surf. Artur Rashkovan, propriétaire de Klinika, un commerce de Tel Aviv spécialisé dans le surf et une personnalité déterminante de la culture moderne de cette discipline, se souvient de la première fois qu’il l’avait vue sur une planche.

« J’annonçais une compétition locale pour les enfants à Netanya aux environs de 2017 », se souvient-il. « J’ai vu cette gamine qui avait une douzaine d’années et elle était là, couchée, en faisant sa manœuvre technique et en poussant l’eau. Je ne connaissais pas son nom et je n’en suis pas revenu. Je me disais : ‘Mais qui est cette fille ?’, » se souvient-il.

La surfeuse Anat Lelior, représentante d’Israël aux Jeux Olympiques de Tokyo en 2020. (Capture d’écran: Facebook)

Faire du surf nécessite des jambes fortes, des compétences techniques et de la confiance. Et dans le cas de Lelior, ces trois qualités ne sont que quelques indications parmi d’autres de son énergie et de ses prouesses quand elle est dans l’eau – et qui sont bien supérieures à celles de ses pairs. Hélas, contrairement à d’autres endroits comme la Californie et l’Australie, où les compétitions permettent de faire briller les talents indépendamment du sexe, il n’y avait en Israël à cette époque-là que peu de surfeuses auxquelles la jeune prodige pouvait se mesurer – et Lelior devait rapidement se retrouver seule sur le circuit féminin.

Selon Rashkovan, la surfeuse Maya Dauber avait rencontré le même problème très exactement dans les années 1980. La jeune femme, qui devait devenir la toute première femme à intégrer le circuit pro, avait fini par participer aux compétitions masculines faute de rivales femmes.

Mais à l’époque où Lelior avait commencé la compétition et qu’elle s’était lancée dans sa carrière de surfeuse, non seulement peu de jeunes pratiquaient encore cette discipline mais plus personne, dans le pays, ne portait d’intérêt à ce sport. L’obstacle à franchir pour entrer et percer dans le milieu avait été bien réel.

« Nous avons lentement vu le niveau du surf européen devenir hors d’atteinte pour nous », explique Rashkovan. « Les surfeurs européens ont commencé à obtenir de plus gros sponsors et le circuit de l’ASP [l’instance d’organisation mondiale] s’est déplacé vers l’Europe. C’était logique au niveau géographique pour eux, et nous on se trouvait à l’autre bout de la Méditerranée – on a été complètement écartés ».

De surcroît, l’idée que le surf puisse devenir un sport olympique – sans même parler de la simple perspective d’une Israélienne prenant part à la compétition – semblait à ce moment-là passablement farfelue.

Mais, en 2002, Rashkovan était devenu le directeur de l’Association israélienne de surf. Il rêvait alors du jour où Israël aurait une culture du surf vibrante, comme celle qu’il avait découvert lors d’un voyage en Californie. Toutefois, le chemin pour y parvenir, il le savait, serait long et sinueux. Alors que l’industrie du surf était florissante dans l’ensemble, ce n’était pas le cas de la compétition.

Rashkovan s’était alors mis au travail : Il avait offert des rabais dans les magasins de surf, des remises pour payer les assurances nécessaires à la pratique du sport dans le but d’attirer les membres dans l’association. Il avait organisé une grande soirée pour relancer cette dernière et il avait invité les représentants des plus grandes marques du secteur à y faire une apparition aux côtés des nouveaux adhérents. Il avait fait en sorte de convaincre les surfeurs qu’adhérer à l’ISA avait des avantages, même pour les non-compétiteurs. Et au moment où il avait quitté l’association, au milieu des années 2000, Rashkovan avait redynamisé le surf en compétition, commencé à reconstruire la liste de ses adhérents et créé les toutes premières épreuves féminines.

En 2007, lui et l’ISA avaient transmis le flambeau à Yossi Zamir, un homme né en Israël qui était de retour dans le pays après deux décennies passées en Australie. Zamir n’avait pas seulement noué des liens étroits avec l’industrie en Australie, mais il avait également eu l’occasion de découvrir une approche très organisée et soutenue par l’État du surf en compétition, qui avait aidé à créer une sorte de système qui avait permis aux plus grands talents de se révéler.

Il devait importer au sein de l’ISA les leçons apprises.

Son première objectif avait été d’attirer les enfants vers le surf – en aidant la discipline à se défaire de son image de sport de prédilection des bad boys – et de structurer les compétitions, en mettant en place des règles et des normes. Son deuxième but avait été d’attirer des compétitions internationales de haut-niveau dans le pays. Et aux côtés d’un entraîneur australien, Zamir avait développé un programme et des sessions d’entraînement de haut-niveau pour les surfeurs de l’ISA.

Comme Rashkovan, il se souvient également de la première fois où il a vu Lelior sur un surf.

« Lors de la première session d’entraînement, Lelior est arrivée avec sa sœur », explique Zamir. « Elle était vraiment jeune et nous avons immédiatement décelé son potentiel à ce moment-là ».

C’était aux environs de 2012, quand il n’y avait en Israël que quatre ou cinq femmes qui participaient à des compétitions de surf dans tout le pays.

« C’était très dur d’arriver à un haut-niveau sans avoir véritablement quelqu’un à affronter en compétition », dit Zamir. « Anat travaillait très dur ; je la respecte énormément pour ce qu’elle a fait. Et elle a une famille étonnante qui la soutient ».

Et c’est finalement son père, Yochai, qui a exercé des pressions auprès de l’ISA pour que sa fille puisse s’aligner dans les compétitions masculines.

« Au début, on a dit non », se souvient Zamir.

Photo d’illustration – des enfants apprennent à surfer sur une plage de Tel Aviv. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

L’association avait enfin cédé. Lelior avait rejoint les compétitions des garçons avant de voyager et de prendre part à des épreuves féminines à l’étranger. En même temps, la popularité du surf avait continué à croître, et un nombre plus important de jeunes filles avaient commencé la compétition.

Si Lelior a eu par moment des difficultés à trouver les ressources en termes de compétition dans un système qui n’était pas encore prêt pour elle, sa famille n’a cessé de la soutenir de toutes les façons possibles. Non seulement ses parents lui ont acheté les équipements nécessaires et les billets d’avion pour ses déplacements occasionnels, mais ils se sont assurés qu’elle ne manquerait jamais de partenaires d’entraînement, mobilisant pour cela son frère aîné, Ido, et sa jeune sœur, Noa, qui a elle aussi fait de la compétition avant d’arrêter, suite à une blessure. Ces séances de surf conjointes auront aidé à améliorer leurs performances.

C’est Noa qui aura été à l’origine de la toute première visite d’Anat à un championnat de surf. Aujourd’hui âgée de 18 ans, Noa, quand elle avait douze ans, avait demandé si sa famille pourrait aller assister à une compétition à l’étranger au lieu d’organiser une fête pour sa bat mitzvah. Yochai et les deux sœurs avaient fait leurs bagages et étaient allés assister à une épreuve relevant du circuit international de qualification qui contenait également des championnats Junior en France – un changement radical par rapport aux compétitions locales.

« Ça a été tellement bien », se souvient Yochaï. « Toutes ces tentes dressées sur la plage. Le buffet le matin : Tout était tellement agréable. Nous, on avait loué une camionnette et on dormait à l’arrière, dans des sacs de couchage. On n’a pas fait de grande fête pour Noa, mais on a fait un beau road trip. On a assisté à la compétition et on est ensuite partis pour Pantin [en Espagne, où il y a également des épreuves du circuit de qualification]. La graine avait été semée. Un seul événement peut faire la différence dans la vie d’une personne et dans son parcours », ajoute-t-il.

Ce voyage avait été le premier effectué par la famille à un événement sportif de haut niveau et international – mais cela n’a pas été le dernier. Lelior a continué la compétition en Israël et à l’étranger et, en 2019, elle s’est qualifiée à titre provisoire comme représentante israélienne aux Jeux Olympiques lors des Jeux mondiaux du surf qui étaient organisés par la Fédération internationale de la discipline à El Salvador. Il y a quelques semaines, sa famille était encore présente à ses côtés quand elle a été définitivement retenue sur la liste des surfeuses qui s’affronteront à Tokyo.

Contrairement aux autres sportives qu’elle rencontrera lors des Olympiades, les années de formation de Lelior se sont largement déroulées en solitaire.

« C’est très difficile d’être seule à ce point dans ce genre de parcours et en devant franchir un si grand nombre d’obstacles », explique Yochai. « On s’interroge en permanence. On n’est pas dans une communauté de surfeurs. De plus, si vous êtes une femme dans ce sport où il n’y a pas de compétitions pour vous, vous devez tout de même vous améliorer, mais seule. Il y a le service militaire à faire, il y a l’école, avec cette sensation qu’il faut toujours être à deux endroits en même temps ».

Ceux qui ont assisté à l’évolution de Lelior dans l’eau et hors de l’eau disent que ce ne sont pas seulement son talent, son éthique de travail et le soutien sans faille et unique de sa famille qui lui ont permis d’arriver là où elle en est aujourd’hui.

« Anat a une énergie intérieure très forte », commente Rashkovan. « C’est encore autre chose, elle a une personnalité très différente des autres. Et elle a un mental à toute épreuve. En d’autres mots, elle possède cette forme de dureté nécessaire pour se frayer un chemin bien à elle dans un sport très compétitif et dominé par les hommes ».

Et c’est précisément sous cet angle, dit Yochai, que le parcours de Lelior vers les Jeux Olympiques signifie bien davantage que l’occasion de s’adonner à une performance sportive exceptionnelle. Il se souvient de 2019, quand elle s’était provisoirement qualifiée pour Tokyo. La journée avait été longue, difficile, et elle avait affronté certains adversaires qui faisaient partie de l’élite mondiale du surf.

« Quand on est arrivés à l’hôtel, j’ai soudainement compris que sa qualification était une validation », explique Yochai. « Pendant longtemps, elle n’a pas pu croire qu’elle ne devait son succès qu’à elle-même et qu’il n’était pas arrivé par hasard. Elle avait travaillé si dur pour y parvenir ».

« D’une certaine manière, faire les Jeux Olympiques, cela veut dire que oui, ton travail, tes résultats sont visibles. Oui, tu es une femme. Tu es Israélienne. Tu es Juive. Tu es beaucoup de choses à la fois. Mais les Jeux Olympiques sont une confirmation ».

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