JTA — Aviva Kempner fait des films sur ceux qu’elle appelle les « héros juifs méconnus ».
Il y a de cela plus de dix ans, elle a assisté à une conférence sur Martha’s Vineyard donnée par l’activiste des droits civiques Julian Bond, qui avait parlé de Julius Rosenwald, homme d’affaires juif et haut-cadre du géant de la distribution Sears, Roebuck & Co. Bond avait alors expliqué que Rosenwald, avec l’aide de Booker T. Washington, avait financé près de 5 000 écoles pour les enfants noirs du Sud des Etats-Unis alors en proie à la loi Jim Crow, entre 1917 et 1932.
« Je dois faire ce film », se rappelle s’être dit Kempner, qui a par la suite écrit et produit un documentaire sorti en 2015, intitulé « Rosenwald », consacré à ce natif de l’Illinois qu’elle tient pour le plus grand philanthrope méconnu de l’histoire américaine.
Une dizaine d’années plus tard, Rosenwald n’est plus un inconnu.
Grâce à un savant mélange de loi fédérale — inspirée en partie par le film de Kempner —, d’expositions dans des musées, d’archives numériques et d’efforts de préservation, l’action de Rosenwald s’est fait connaître et est aujourd’hui mise à l’épreuve par le refus de l’actuelle administration Trump de faire face à la désagréable histoire des discriminations raciales de l’Amérique en mettant sous le boisseau les initiatives de diversité, équité et inclusion (DEI) au sein des musées et monuments fédéraux.
En février dernier, le sénateur Dick Durbin, un démocrate de l’Illinois, a proposé avec l’aide de sept co-parrains démocrates un projet de loi destiné à créer un parc historique national en hommage à Rosenwald. L’idée est de rendre officiellement hommage à Rosenwald et au vaste réseau scolaire qui a transformé l’éducation noire dans le Sud alors en proie à la ségrégation.
Ce projet de loi prévoit d’installer ce parc à Chicago, là où se trouvait autrefois le complexe commercial Sears, avec des annexes dans les écoles qu’il a contribué à créer dans les zones rurales du Maryland, de Caroline du Sud et de Virginie.
La plus fervente défenseure de ce projet de loi n’est autre que Dorothy Canter, bénévole de la National Parks Conservation Association, qui milite en faveur de la création d’un parc depuis qu’elle a vu le film de Kempner.
« Je ne savais pas à quoi m’attendre, en septembre 2015, lorsque mon mari et moi sommes allés voir un documentaire consacré à cet homme dont je n’avais jamais entendu parler — Julius Rosenwald », se souvient Canter dans un article. « A la fin du film, je me suis tournée vers mon mari et je lui ai dit : ‘Il faut qu’un parc national lui rende hommage.’ »
Canter est aujourd’hui la présidente de la Julius Rosenwald & Rosenwald Schools National Historical Park Campaign.
L’avenir de ce projet de loi est tout sauf certain, au sein d’un Congrès fortement divisé, et le soutien des républicains sera nécessaire pour le faire sortir de commission et qu’il atterrisse sur le bureau de la présidence.
Lors de son premier mandat, le président américain Donald Trump avait signé une loi pour évaluer la faisabilité de la création de ce parc.
Aujourd’hui que le projet de loi de Durbin aboutit, la nouvelle administration Trump a décidé de retirer les expositions consacrées à l’esclavage, à la Maison du Président à Philadelphie, a ordonné à la Smithsonian Institution de supprimer ce qu’elle considère comme des « récits clivants », a retiré le drapeau des Fiertés LGBT (depuis remis en place) du Stonewall National Monument début février, et cherche à remettre en place les statues confédérées renversées à la suite des manifestations en hommage à George Floyd, un homme noir tué par des policiers en 2020.
Les initiatives en faveur de Rosenwald se font « au moment où les hommages les plus modestes à la diversité peuvent être perçus comme des excès de la gauche ‘woke’ », explique Canter au Forward.
Malgré le climat anti-DEI, les initiatives privées en hommage à Rosenwald et ses écoles se poursuivent.
À l’université Fisk de Nashville, dans le Tennessee, chercheurs et archivistes ont récemment ouvert un grand chantier sur l’action de Rosenwald. L’université a en effet créé la base de données Julius Rosenwald Fund Archive, en septembre 2025, un portail numérique majeur pour les documents liés au travail du Rosenwald Fund dans le Sud des Etats-Unis. Ce nouvel outil donne accès à des lettres, des photos, des demandes de bourse et autres documents architecturaux liés à la construction de ces milliers d’écoles en bois, toutes semblables. Il permet à un très large public d’avoir accès à l’une des plus importantes collections d’archives consacrées à l’éducation des Noirs au début du XXe siècle.
« L’université Fisk a toujours manifesté son intérêt pour la justice sociale, et nous avons la chance de posséder dans notre bibliothèque plusieurs collections liées à Rosenwald qui racontent l’histoire des écoles rurales, des bibliothèques et des services de bus scolaires qui assuraient le transport des enfants noirs vers ces établissements », explique l’université dans un communiqué annonçant le projet.
Une célébration est prévue le 5 juin prochain, jour de la finalisation du travail de numérisation.
Sur le terrain, les personnes favorables à la préservation de cette mémoire font de leur mieux pour sauver ce qu’il reste des bâtiments scolaires. Nombre d’écoles Rosenwald ont été fermées, démolies ou réaffectées lorsque la ségrégation a pris fin.
Rien qu’en Caroline du Sud, qui a compté jusqu’à 500 écoles Rosenwald, seules 44 d’entre elles sont encore là. Associations et autorités de l’État conjuguent leurs efforts pour les garder dans leur état actuel.
Grâce aux 300 000 dollars de subventions de l’État, des organisations telles que la WeGOJA Foundation et les Conservation Voters of South Carolina ont entrepris de se pencher sur six de ces écoles, afin de les préserver et peut-être même d’en faire de lieux d’histoire ouverts au public.
Dans les locaux du National Building Museum de Washington, DC, une exposition intitulée « Une vie meilleure pour leurs enfants : Julius Rosenwald, Booker T. Washington et les 4 978 écoles qui ont changé l’Amérique » est visible jusqu’en janvier 2027. On peut y voir des photographies et des documents d’époque du programme de construction de ces écoles, y compris des travaux du photographe Andrew Feiler.
Feiler a écrit un livre, en 2021, sur les écoles, lui aussi intitulé « Une vie meilleure pour leurs enfants ».
Rosenwald est né en 1862 à Springfield, dans l’Illinois, en face de la maison natale d’Abraham Lincoln, dans une famille de Juifs allemands. Son père était un membre actif de la synagogue et Rosenwald a reçu une éducation juive, en laquelle certains chercheurs voient l’origine de son action, assise sur le principe de tzedakah, une charité obligatoire et non facultative.
En sa qualité de copropriétaire puis de président de Sears, Roebuck and Company, il faisait partie de l’élite juive réformée de Chicago, laquelle a connu des figures telles que celles du rabbin Emil G. Hirsch, lequel a eu une influence sur sa manière d’envisager la question de la responsabilité civique, tout comme sa judéité a guidé sa réaction face à la ségrégation.
Rosenwald avait notamment écrit : « Les atrocités liées aux préjugés raciaux sont plus fortement ressenties par les Juifs que par les autres représentants de la race blanche. »
Dans ses récents mémoires « Returning : A Search for Home Across Three Centuries », le journaliste natif de La Nouvelle-Orléans Nicholas Lemann revient sur la vie de ces familles juives allemandes prospères, comme la sienne, et notamment celle de Rosenwald. Certes, « leurs positions sur les questions raciales sont loin de ce qui serait acceptable aujourd’hui », écrit Lemann, mais les familles juives allemandes de l’Amérique du début du XXe siècle « faisaient partie des très rares Blancs éminents et établis à soutenir publiquement la cause des Noirs. »
(Le grand-père de Lemann, Montefiore Lemann, et le gendre de Rosenwald, Edgar Stern, font partie des fondateurs de l’université Dillard, un établissement noir de La Nouvelle-Orléans.)
En 1912, Washington, le principal de l’Institut Tuskegee, approcha Rosenwald avec l’idée de construire des écoles pour les enfants noirs dans le Sud en proie à la ségrégation. Rosenwald, qui était lui-même administrateur de Tuskegee, partageait la foi de Washington dans le pouvoir de l’entraide individuelle et a donc insisté pour construire des écoles avec des fonds de contrepartie versés par les familles noires locales et ceux qui les soutenaient.
Le Julius Rosenwald Fund (distribué pendant 16 ans après la mort de Rosenwald en 1932) a permis d’attribuer des bourses à des artistes et chercheurs noirs comme Marian Anderson, James Baldwin, Ralph Ellison, Langston Hughes, Zora Neale Hurston ou encore le père de Julian Bond, l’éducateur et sociologue Horace Mann Bond.
Le National Trust for Historic Preservation, qui en 2002 s’est associé à des militants de base, des autorités locales et des défenseurs de la préservation pour sensibiliser à l’existence de ces écoles, a rendu hommage aux écoles Rosenwald, qualifiées d’ « initiative la plus importante pour faire progresser l’éducation des Noirs au début du XXe siècle ».
Feiler voit également dans ce programme scolaire l’une des premières collaborations entre dirigeants noirs et juifs, ce qui sera plus tard connu sous le nom de mouvement des droits civiques.
« Cela a contribué à jeter les bases de l’éducation et du leadership qui ont donné une réalité concrète au mouvement des droits civiques », a déclaré Feiler, lors de l’ouverture d’une exposition temporaire consacrée à Rosenwald, l’an dernier, au Dallas Holocaust and Human Rights Museum.
« Et pourtant, cette histoire reste grandement méconnue, notamment au niveau de son ampleur. »
Kempner, qui a projeté son film devant des publics noirs et juifs, estime que les hommages actuels étaient attendus depuis longtemps.
« C’est une belle histoire de solidarité entre groupes et une grande partie de l’histoire américaine », a-t-elle déclaré mardi.
« Il était tellement modeste qu’il refusait que son nom figure quelque part, mais je suis ravie qu’il attire aujourd’hui toute cette attention. »
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