Après 13 ans, un réfugié érythréen a obtenu l’asile. Puis est venue la COVID
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Ghebrehiwet Meles à Tel Aviv, le 27 mai 2020 (Crédit :  Jacob Magid/Times of Israel)
Ghebrehiwet Meles à Tel Aviv, le 27 mai 2020 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Après 13 ans, un réfugié érythréen a obtenu l’asile. Puis est venue la COVID

La fermeture des transports aériens a gelé les plans de Gary Meles, qui devait partir au Canada avec sa famille où il aurait enfin bénéficié du statut de réfugié

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Après 13 années passées dans le flou, pendant lesquelles les autorités israéliennes s’étaient refusées à seulement prendre une décision sur la demande d’asile que Ghebrehiwet Meles avait déposée, ce migrant érythréen avait enfin officiellement obtenu le statut de réfugié au début de l’année – mais pas en Israël, au Canada.

En coopération avec les autorités d’Ottawa, le ministère de l’Intérieur avait réservé des vols pour Meles et pour sa famille, direction Toronto, en date du 25 mars.

Le quadragénaire était en plein préparatifs de départ lorsque la pandémie de coronavirus avait commencé à ravager le globe. Il avait espéré pouvoir sortir du pays avant que le Canada ne décide de fermer ses portes aux étrangers. Mais, une semaine avant le départ, il avait été informé de la fermeture de l’espace aérien de son nouveau pays.

Depuis, trois mois se sont écoulés et Meles, son épouse et leurs trois jeunes enfants se trouvent encore en Israël, ainsi que plusieurs autres familles érythréennes, dans l’attente du feu vert des autorités canadiennes qui permettrait leur départ.

« Nous voulons recommencer nos vies », dit-il avec conviction à l’occasion d’un entretien accordé en amont de la Journée mondiale des réfugiés qui a lieu samedi. Il explique que son dossier a été « gelé » depuis son arrivée au sein de l’Etat juif via la frontière égyptienne, en 2007.

Des demandeurs d’asile érythréens protestent contre l’ambassadeur d’Erythrée en Israël aux abords du ministère des Affaires étrangères de Jérusalem, le 25 juin 2018 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

D’abord dévasté par le report de ce départ synonyme de nouvelle vie, Meles s’enorgueillit d’avoir utilisé cette période supplémentaire passée sur le territoire israélien pour soutenir sa communauté de demandeurs d’asile originaires d’Erythrée.

Les migrants ont été durement frappés par une pandémie qui a entraîné un taux de chômage de 80 % au sein de la communauté, les abandonnant sans les allocations qui étaient, dans le passé, réservées aux migrants dont le statut n’est pas encore définitivement établi.

Réfléchissant aux années passées au sein de l’Etat juif – et continuant à espérer un départ rapide – Meles dépeint une expérience largement décevante de toute cette page de vie passée dans le pays. Il est l’un des
21 000 migrants venus de l’Erythrée et du Soudan à n’avoir jamais reçu une réponse de la part de l’Autorité de la population, de l’immigration et des frontières israélienne (PIBA), malgré les années qui se sont écoulées depuis qu’il a soumis sa demande.

« On nous avait appris, à l’université, qu’Israël était la seule démocratie du Moyen-Orient », explique Meles au cours d’un entretien accordé au Times of Israel dans un café de Tel Aviv, au début du mois. « Je pensais que j’y serais protégé mais, malheureusement, ce n’est pas ce que j’ai vécu ».

De l’esclavage à la liberté ?

Il n’y a pas eu d’élections nationales en Erythrée depuis la déclaration d’indépendance du pays, en 1993. Depuis, l’Erythrée est dirigée d’une main de fer par un régime autoritaire, avec à sa tête le président Isaias Afwerki qui a mis hors-la-loi toutes les formations politiques – à l’exception de son Front populaire pour la Démocratie et la Justice.

Et même après le conflit qui a opposé l’Erythrée et l’Ethiopie pendant vingt ans et qui s’était achevé en 2018, le service militaire obligatoire – qui, selon l’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch, s’apparente à « la mise en esclavage » de millions de jeunes civils dès l’âge de 18 ans – est resté en place. Tandis que cette période de travaux forcés est supposée durer seulement dix-huit mois, les groupes de défense des droits de l’Homme affirment qu’elle s’étend souvent – indéfiniment.

Des soldats israéliens montent la garde, mardi, alors que des demandeurs d’asile érythréens sont assis sur le sol, derrière la clôture frontalière, après avoir tenté d’entrer illégalement depuis l’Egypte en Israël (Crédit : AP/Ariel Schalit)

En 2006, Meles, qui avait alors 26 ans, avait décidé de quitter sa famille et de fuir le pays, traversant illégalement les tranchées de la frontière dangereuse vers l’Ethiopie – où il avait passé une année dans un camp de réfugiés. Encore victime de violences résultant du conflit transfrontalier, Meles avait décidé de fuir vers le Soudan, espérant qu’il pourrait se porter candidat à l’asile en Europe.

Au Soudan, Meles et d’autres migrants érythréens avaient appris que des milliers d’entre eux avaient été capables d’entrer en Israël, où ils n’avaient pas été persécutés.

Avec le peu d’argent qu’il avait alors, il avait payé des trafiquants européens qui lui avaient fait faire la traversée du Sinaï, puis il était entré clandestinement en Israël. Un périple qui s’était produit avant qu’Israël ne finisse de construire un mur le long de sa frontière égyptienne en 2013. Jusque-là, des milliers de migrants, majoritairement des Africains, parvenaient à la franchir, chaque année.

Si Meles se souvient que des migrants qui avaient tenté de franchir la frontière, 24 heures auparavant, avaient essuyé des tirs de la part des soldats égyptiens, il raconte que sa propre arrivée au sein de l’Etat juif avait été moins agitée et que son groupe de 30 migrants avait été simplement arrêté par des soldats israéliens à la frontière, comme tous s’y étaient attendus.

Meles avait ensuite passé une semaine sur une base militaire près de la frontière sud avant que son groupe ne soit transféré au sein de la prison Saharonim, au sud, qui servait de centre d’incarcération pour les demandeurs d’asile africains.

« Heureusement, on est arrivés là-bas le jour du Shabbat et il n’y avait pas suffisamment de personnel pour nous recevoir – alors on nous a emmenés en bus à Beer Sheva et on nous a dit de partir ».

Des migrants africains manifestent devant le centre de détention Holot dans le désert du Néguev, dans le sud d’Israël, le 17 février 2014. (Flash90)

Ne comprenant pas qu’il était ainsi parvenu à éviter plusieurs mois passés dans le centre de détention, Meles avait supplié les soldats de le garder en état d’arrestation de manière à ce qu’il puisse être interrogé et que sa demande d’asile puisse être dûment étudiée par les autorités responsables.

« Finalement, les gens avec lesquels je me trouvais m’ont convaincu que c’était une opportunité de pouvoir aller à Tel Aviv où se trouvaient un grand nombre de personnes comme nous », ajoute-t-il.

Ils avaient pris un taxi qui les avait emmenés à la gare routière, au centre de Tel Aviv. Il avait passé plusieurs nuits dans un foyer situé à proximité.

« Depuis, la vie n’a pas été facile. Tel Aviv, c’est très grand – c’est comme se trouver dans une jungle – et les Israéliens ne savaient rien au sujet des Erythréens qui se retrouvaient ici, et ils nous ont mis en groupe, tous les Africains ensemble, comme si nous étions tous les mêmes », continue Meles. Sur plus de 31 000 demandeurs d’asile africains en Israël, plus de
70 % sont originaires d’Erythrée. La majorité des autres viennent du Soudan.

A la fin de l’année 2007, Meles avait reçu un visa de travail et devait être employé à des postes variés dans l’industrie des services. Les années étaient passées. Au cours de cette période, il s’était installé dans un appartement du quartier Hatikva, à Tel Aviv. Il avait appris l’hébreu et l’anglais, il avait rencontré celle qui devait devenir son épouse et il avait fondé une famille. Mais pendant toute cette période, il s’était trouvé dans l’incapacité de déposer une demande d’asile.

Le marché Hatikva de Tel Aviv, le 15 mars 2020 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Le ministère de l’Intérieur n’avait commencé à accepter les candidatures des migrants africains qu’en 2014. Meles avait déposé la sienne peu après et il avait été convoqué pour un entretien un an plus tard.

Il n’a pas eu de nouvelles depuis.

« Moi, bien sûr, je pensais que je mérite le statut de réfugié, mais même si les autorités pensaient le contraire – elles auraient au moins pu me donner une réponse de manière à ce que je sache ce que je dois faire », déplore-t-il.

Une porte-parole de la PIBA, au sein du ministère de l’Intérieur, a refusé de commenter le dossier spécifique de Meles, reconnaissant que pendant un moment, les demandes d’asile étaient examinées à un rythme plus lent dans la mesure où le pays ne procédait pas à d’éventuelles expulsions. Elle a toutefois déclaré que « dorénavant, toutes les demandes reçues sont étudiées ».

Shira Abbo, porte-parole de la Ligne d’urgence pour les réfugiés et les migrants à Tel Aviv, explique que la PIBA accorde la priorité aux candidatures émanant de migrants en provenance de l’est de l’Europe, dans la mesure où il est plus aisé légalement de rejeter ces dossiers. Les demandes des migrants africains – dont les requêtes d’asile seraient plus légitimes – sont presque entièrement ignorées.

Convaincu qu’une réponse de la PIBA n’arriverait jamais, Meles s’est tourné vers des proches au Canada, en espérant qu’ils pourraient parrainer sa demande du statut de réfugié.

« Mes enfants n’ont aucun avenir ici », indique-t-il en expliquant sa décision de déposer un dossier auprès des autorités canadiennes, en 2018.

Une femme nourrit des enfants de familles d’immigrants africains clandestins dans un centre du sud de Tel Aviv, le 28 mai 2015 (Crédit : Jack Guez/AFP)

Il a fallu presque un an et demi avant que les requêtes soient approuvées mais les billets d’avion ont été finalement émis au mois de février pour la famille de Meles.

Moins d’un mois plus tard, le coronavirus est arrivé et il a tout bouleversé.

Meles note connaître au moins dix autres familles dans la même situation, mais le département de l’Immigration, des réfugiés et la citoyenneté du Canada a déclaré ne pas pouvoir dévoiler le nombre exact de personnes concernées en raison de questions liées à la confidentialité.

Une porte-parole du bureau a dit dans un communiqué que « en raison de ces circonstances extraordinaires, le gouvernement du Canada a mis en oeuvre un certain nombre de mesures temporaires, et notamment des restrictions des voyages, pour protéger la santé et la sécurité des Canadiens et réduire la propagation de la COVID-19 ».

« La relocalisation des réfugiés à l’étranger reprendra une fois que les conditions le permettront, ce qui comprend de garantir qu’il y aura des mesures appropriées qui seront mises en place pour soutenir les réfugiés à leur arrivée », a-t-elle ajouté. Il n’y a pas actuellement de calendrier déterminé pour l’éventuelle levée de ces restrictions.

Des bénévoles du Centre de développement des réfugiés africains se préparent à livrer des colis alimentaires aux demandeurs d’asile du sud de Tel Aviv, le 3 avril 2020 (Autorisation : ARDC)

Mais Meles explique avoir « utilisé ce retard pour faire quelque chose de positif ».

Il s’est uni à d’autres activistes de la communauté des demandeurs d’asile Eri en Israël, qui ont reconnu la profondeur du défi posé par le pandémie aux milliers de personnes qui n’ont pas droit aux indemnités d’assurances et qui travaillent dans des industries qui ont été presque entièrement fermées pendant le confinement en Israël.

Sans travail, les activistes ont pu se consacrer à leurs activités de bénévolat, traduisant les instructions et les informations gouvernementales sur le virus, et se tournant vers les médias pour sensibiliser le public à la situation difficile vécue par la communauté.

« Nous nous sommes mobilisés pour venir en aide aux membres les plus faibles de la communauté et nous avons aidé à nourrir 400 familles », explique-t-il. « Ils n’avaient personne vers qui se tourner ».

Meles, qui fait office de traducteur pour la Ligne d’urgence et qui a pu conserver son activité professionnelle pendant la pandémie, note avoir accordé la priorité au bénévolat auprès des autres activistes.

« Notre énergie est devenue un symbole d’espoir pour la communauté », s’exclame-t-il.

Il explique avoir été heureux d’avoir eu la chance de pouvoir « rendre à la communauté » ce que cette dernière lui avait apporté – mais il reconnaît que lui et sa famille sont dorénavant prêts à ouvrir un nouveau chapitre de leurs existences au Canada.

« Cela sera une transition difficile, mais mon épouse et moi-même voulons avoir l’opportunité d’élever nos enfants dans la dignité », déclare-t-il, ajoutant que la perspective de ce départ ne le rend pas nerveux parce qu’il est conscient qu’il n’aura plus à redouter une éventuelle expulsion ou à subir des politiques qui encouragent l’émigration.

« Pourquoi nous avoir fait remplir des dossiers de demande d’asile s’il n’y avait pas, de l’autre côté, d’intention d’y répondre ? », s’interroge-t-il à voix haute, estimant que ce manque de réponse de la part du gouvernement l’a retenu en « otage » depuis des années – comme c’est le cas aussi de ses compagnons d’infortune.

Réfléchissant sur sa vie passée en Israël, Meles exprime sa tristesse : « Jamais cela n’aurait dû se dérouler comme ça ».

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