Après avoir documenté le 7-Octobre, une photographe israélienne « retourne à la couleur »
Avishag Shaar-Yashuv, qui a perdu des êtres chers dans le pogrom, a photographié des funérailles, des ravages et des libérations d'otages ; aujourd'hui, elle revisite un projet d'avant-guerre axé sur la pâtisserie
Par une froide journée d’hiver à Paris, la photographe Avishag Shaar-Yashuv s’attachait à immortaliser les délicats plis du croissant qu’elle n’avait pas encore croqué.
Elle se trouvait dans la Ville Lumière pour fêter l’anniversaire d’une amie, en compagnie d’une autre chère amie : l’influenceuse culinaire Chen Koren.
Les abonnés de leurs comptes Instagram peuvent admirer les délicats flans, les toasts à l’avocat et les crêpes Suzette qu’elles dégustent, ainsi que les boutiques d’articles ménagers chics, les chocolateries élégantes et les magasins pittoresques parisiens qu’elles ont visités, le tout impeccablement photographié par Shaar-Yashuv, et parfois par Koren.
C’était très différent de ce que Shaar-Yashuv avait photographié au cours des deux dernières années : des familles en deuil, des otages libérés, des manifestations, la guerre et la destruction, pour des publications telles que le New York Times, Haaretz, Makor Rishon, Dir Zeit en Allemagne, et plusieurs autres.
Ce voyage à Paris est une forme de thérapie que Shaar-Yashuv s’accorde désormais, alors qu’il n’y a plus d’otages à Gaza depuis quatorze ans et que la guerre dans la bande de Gaza touche peut-être à sa fin.
« Je comprends maintenant à quel point la guerre m’a épuisée », a expliqué Shaar-Yashuv lors d’un récent entretien téléphonique avec le Times of Israel.
« L’adrénaline est à son comble, vous êtes en plein dedans, et puis quand les choses se calment, vous avez l’impression d’être en cure de désintoxication ou d’en avoir besoin. »
Le matin du funeste samedi 7 octobre 2023, Shaar-Yashuv, qui est pratiquante et qui n’utilise donc pas son téléphone à Shabbat, n’apprend que tard dans la journée le massacre perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud du pays.
L’invasion terroriste menée par le Hamas dans le sud d’Israël par voie terrestre, aérienne et maritime a fait plus de 1 200 morts et 251 personnes ont été enlevées et emmenées dans la bande de Gaza.
« Je n’ai vu mon mari que plus tard dans l’après-midi, et quand il m’a dit qu’une guerre avait éclaté, je n’ai pas vraiment compris ce qu’il voulait dire. Je n’arrivais pas à assimiler ce qu’il me disait », raconte-t-elle.
Shaar-Yashuv n’a appris que dimanche que ses amis proches, la famille Koren (les beaux-parents de Chen Koren), avaient survécu à l’attaque du kibboutz Kfar Aza, mais que la famille Kutz, Aviv et Livnat, leur fille Rotem et leurs fils Yonatan et Yiftach, avaient été retrouvés morts dans leur maison de Kfar Aza, enlacés sur un lit.
Elle a rencontré les deux familles grâce à la photographie et était devenue leur amie depuis longtemps.
« Cela m’a préparée à devoir faire face à beaucoup de choses comme ça, des choses qui étaient tout simplement insupportables », explique Shaar-Yashuv.
Après le 7-Octobre, Shaar-Yashuv s’est rendue dans le sud pour photographier ce qui s’était passé, immortalisant la dévastation dans les kibboutzim, capturant les réservistes partant à la guerre, témoignant de la douleur et de l’angoisse lors d’un nombre infini de funérailles, y compris celles de personnes qu’elle connaissait et aimait, comme les Kutz.
Âgée de 35 ans aujourd’hui, elle travaille comme photographe depuis la fin de son adolescence, lorsqu’elle a vendu ses premières photos à Ynet, devenant leur photographe à Haïfa et dans le nord.
Shaar-Yashuv s’est rapidement retrouvée à couvrir l’incendie mortel de la forêt du Carmel en 2010, qu’elle a décrit comme sa première expérience « où elle a couru vers l’endroit que tout le monde fuyait ».
« C’était une prise de conscience sombre, mais cette expérience m’a profondément marquée ; elle m’a permis de mieux comprendre ce métier que je découvrais. »
Un rédacteur du New York Times a vu le travail de Shaar-Yashuv et l’a contactée pour lui demander de se mettre en relation avec leurs rédacteurs spécialisés dans le Moyen-Orient.
« Je pensais qu’il était simplement poli, mais il m’a envoyé un courriel m’informant que leur rédacteur attendait de mes nouvelles », souligne-t-elle.
Bien que Shaar-Yashuv ne soit pas très à l’aise en anglais, elle a pris son courage à deux mains et a répondu.
Elle a alors commencé à travailler avec le journal en tant que pigiste.
« Je n’ai aucune formation professionnelle, juste mon portfolio, et je respecte Shabbat, ce qui me rend indisponible 25 heures par semaine. Mais ils acceptent cette contrainte et la respectent », explique-t-elle.
Shaar-Yashuv a d’abord réalisé des portraits pour les articles du New York Times, mais son travail s’est davantage orienté vers l’actualité lorsque la refonte judiciaire a été lancée en Israël en 2023, avec des manifestations de masse dans les rues de Tel Aviv.
« Travailler avec le New York Times me donne le sentiment d’avoir quelqu’un derrière moi, ce qui est très important dans une situation comme celle-ci », explique Shaar-Yashuv.
« Ils m’ont dit que si quelque chose me semblait trop dangereux ou risqué, je ne devais pas le faire, ce que je n’avais jamais entendu de la part d’un journal israélien. Cela m’a permis de travailler dans un environnement plus sûr. »
Aujourd’hui, près de deux ans et demi après l’assaut barbare et sanglant du 7-Octobre, Shaar-Yashuv continue de couvrir l’actualité des otages, relatant leurs histoires et leur retour à la vie quotidienne.
« J’ai mis les choses de côté, j’ai reporté ma vie et je l’ai mise en suspens, parce que vous consacrez toute votre énergie à documenter cette histoire », déclare-t-elle.
Elle prend conscience du prix émotionnel qu’elle a payé pendant ces deux dernières années et s’autorise peu à peu à reprendre certains de ses autres projets, notamment sa page Instagram sur laquelle elle présente des photos de gâteaux et autres pâtisseries, dans le cadre d’Ugaleshabat (« Gâteau pour Shabbat »), le livre illustré de Shaar-Yashuv publié avant le 7-Octobre.
Et pourtant, même ce livre illustré de gâteaux fantastiques renvoie aux sujets qui nous occupent.
« Ce qui est tout à fait étrange, c’est que lors de funérailles, des gens me disaient qu’ils avaient lu mon livre », raconte Shaar-Yashuv.
« C’était dans des situations vraiment difficiles, mais cela m’a rappelé que travailler là-dessus était thérapeutique pour moi comme pour les autres. La guerre est très manichéenne, et je retourne à la couleur. J’en ai besoin, nous en avons tous besoin, semble-t-il. »