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Le tout premier étang israélien à avoir été renaturalisé par la Société de la protection de la nature en Israël et testé comme base pour des crédits carbone par  Terrra, à Kfar Ruppin, le 27 mars 2022. (Crédit : Shai Ben Aharon)
Le tout premier étang israélien à avoir été renaturalisé par la Société de la protection de la nature en Israël et testé comme base pour des crédits carbone par Terrra, à Kfar Ruppin, le 27 mars 2022. (Crédit : Shai Ben Aharon)

Assécher les marais ? Une start-up choisit, au contraire, de les renaturaliser

Dans ce premier projet 100 % naturel de crédit carbone, Terra œuvre, avec un groupe écologiste, à réhabiliter la boue des étangs – luttant contre la pollution mais pas seulement

Roulez le long de la côte méditerranéenne, dans le nord de la vallée du Jourdain ou encore dans les vallées qui les séparent – nul doute que vous serez frappé par le patchwork de formes géométriques d’un bleu scintillant formé par les étangs qui étaient utilisés à des fins commerciales pour la pisciculture par les kibboutzim.

En vous attardant, vous verrez aussi tous ces oiseaux qui les survolent ou qui se perchent sur les infrastructures qui entourent ces réserves d’eau, dans l’espoir d’attraper un poisson ou l’une des nombreuses créatures qui vivent dans l’eau ou à proximité.

Un peu plus de 242 kilomètres-carrés environ de terres humides couvraient, dans le passé, les plaines inondables du nord de l’État juif. Toutefois, des décennies d’aménagement, par l’homme, visant à favoriser l’agriculture ou à d’autres fins ont réduit cette surface à seulement à neuf kilomètres-carrés environ, transformant les étangs en points de chute déterminants pour les oiseaux.

Aujourd’hui, les pisciculteurs qui ne peuvent plus assumer le coût croissant de l’eau ou entrer en concurrence avec les importateurs du secteur ont commencé à assécher les étangs ou les ont recouverts de panneaux solaires.

Cela pourrait potentiellement entraîner un désastre, non seulement pour les volatiles du cru mais aussi pour les centaines de millions d’oiseaux migrateurs qui traversent l’État juif deux fois par an. Ces réserves d’eau sont particulièrement déterminantes pendant l’automne, dans la mesure où elles offrent le dernier point d’approvisionnement en eau avant le désert pour les espèces migratrices qui se dirigent vers le sud de l’Afrique.

Pour garantir que l’habitat de cette faune, qui est également celui d’autres espèces aquatiques, continuera bien à exister, la Société pour la protection de la nature en Israël (SNPI) prévoit dorénavant de louer autant d’étangs qu’elle pourra le faire et de les « renaturaliser »- c’est-à-dire de leur permettre de revenir au mieux à leur état naturel de terre humide.

Les étangs à poissons du Kibbutz Maagan Michael, au nord de la côte méditerranéenne, le 16 juin 2012. (Crédit : Moshe Shai/FLASH90)

Le projet doit être financé partiellement par le biais d’un partenariat avec Terrra, une entreprise constituée de jeunes entrepreneurs en développement durable qui considèrent la réhabilitation des terres humides comme une opportunité environnementale ainsi que comme une source de rémunération pour les kibboutzim.

Les terres humides font disparaître et stockent d’importantes quantités de dioxyde de carbone de l’atmosphère, ce qui fait d’elles une source idéale de crédits carbone, qui peuvent ensuite être vendus aux entreprises qui ont besoin de compenser leurs émissions pour répondre à certaines normes vertes.

« Nous pensons que nous allons pouvoir créer le tout premier projet de crédit carbone 100 % naturel et répondant aux normes internationales en Israël », commente Nachi Brodt, l’un des fondateurs de Terrra.

L’ancien étang à poissons de Kfar Ruppin, dans le nord d’Israël, en cours de réhabilitation et de « renaturalisation ». (Crédit : Omri Salner, Society for the Protection of Nature in Israel)

Ce projet est actuellement testé par la Société de protection de la nature et par Terrra dans un étang de Kfar Ruppin, un kibboutz du nord de la vallée du Jourdain.

La SNPI a investi l’équivalent de 155 000 dollars pour louer le bassin pendant trois ans et pour préparer l’infrastructure, qui comprend le pompage et le détournement de l’eau depuis une source située à proximité.

Le développement de l’infrastructure est aussi en cours sur un autre étang du Kibbutz Maagan Michael, sur la côte, au sud de Haïfa. Il devrait être prêt pour le travail de « renaturalisation » à la fin de l’année.

Terrra espère pouvoir acquérir les droits de plus de 4,8 kilomètres-carrés d’anciens étangs à poissons dans tout le pays et les utiliser comme laboratoires pour les activités de « renaturalisation » et pour collecter des données.

Affaires marécageuses

Le changement climatique est largement favorisé par les quantités excessives de dioxyde de carbone, de méthane et autres gaz qui se libèrent dans l’atmosphère à chaque fois que nous faisons brûler des énergies fossiles comme le charbon, le pétrole ou le gaz naturel.

Dans cette course contre la montre, il ne faut pas seulement réduire l’usage des énergies fossiles, qui polluent également l’air, mais il faut supprimer les excès de CO2 dans l’atmosphère et pouvoir les stocker ailleurs pendant une longue période.

Le mois dernier, le panel intergouvernemental sur le changement climatique des Nations unies a établi très clairement que la suppression du CO2 était nécessaire si le monde voulait pouvoir répondre aux objectifs des Accords de Paris et si les gouvernements et les entreprises voulaient tenir leurs promesses zéro carbone.

Installation de captage d’air direct de Climeworks en Islande. (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Des solutions d’ingénierie sont déjà examinées. L’année dernière, par exemple, la compagnie suisse Climeworks a lancé Ora, la plus importante structure capturant directement de l’air et qui, selon l’entreprise, peut intercepter 4 000 tonnes de CO2 par an. Installée en Islande, la structure aspire l’air ambiant, elle en sépare le CO2, elle le mélange avec de l’eau et elle injecte le liquide ainsi obtenu profondément dans la terre où il va se minéraliser et se transformer en roche.

Mais des solutions telles que celle-ci nécessitent des quantités massives d’énergie (Orca accède à l’énergie géothermique renouvelable) et il est difficile d’intensifier leurs activités.

En comparaison, la nature stocke gratuitement le carbone et ses apports sont riches.

De grosses flaques d’eau bloquent le chemin menant à Panther Island, dans le cadre de l’un des premiers projets de restauration de zone humide (Panther Island Mitigation Bank), à proximité de Naples, en Floride. (Crédit : AP Photo/Brynn Anderson)

Parce que les plantes absorbent le dioxyde de carbone (par le biais de la photosynthèse) pour construire leur propre biomasse – le bois, par exemple – elles ont été identifiées comme étant des solutions dites « naturelles » pour l’absorption et pour le stockage du dioxyde de carbone, un phénomène connu sous le nom de séquestration du carbone.

C’est la raison pour laquelle les gouvernements et les entreprises – dont les entreprises israéliennes comme Kornit Digital, HP Indigo, et le centre commercial Dizengoff Center de Tel Aviv – tentent de partiellement compenser leurs émissions de carbone en plantant des arbres dans le cadre d’initiatives locales écologiques (qui n’ont pas été reconnues à l’international comme représentant de réels « crédits carbone » mais qui restent néanmoins précieuses).

Les zones humides présentent, pour leur part, un potentiel très particulier concernant le phénomène de séquestration du carbone.

En plus d’être dotées d’une végétation riche, elles stockent le carbone dans les tourbières, dans les sols et dans les sédiments. Les sols fournissent un environnement sans oxygène dans lequel les végétaux submergés se décomposent moins rapidement que ce n’est le cas sur un sol sec – enfermant ainsi le carbone pour une durée bien plus longue.

Le charbon, qui est tristement célèbre pour l’énorme quantité de carbone qu’il libère au cours de sa combustion, est le résultat de millions d’années de décomposition végétale dans les marais.

Et les terres humides peuvent être rapidement réhabilitées tandis qu’il faut des décennies pour qu’une forêt se développe – une forêt par ailleurs plus susceptible d’être détruite par le feu.

« Toutes les zones humides se comportent différemment mais en ce qui concerne un étang à poissons, la renaturalisation se fait très vite », se réjouit Nachi Brodt. « A Kfar Ruppin, la végétation est revenue en six mois environ ».

« Nos mesures préliminaires ont montré qu’approximativement 1600 tonnes de carbone ont été séquestrées pendant la première année de renaturalisation (à partir du début de l’année 2021) », ajoute-t-il.

Il faudrait cultiver plus de 2000 arbres, pendant 30 ou 40 ans, pour parvenir à neutraliser la même quantité de carbone, note-t-il.

Le marché de la compensation carbone – un marché dans lequel les individus, les entreprises ou les gouvernements peuvent acheter des crédits pour compenser leurs émissions – est présent dans le monde entier. Certains pays – ce n’est pas le cas d’Israël – ont rendu obligatoire l’acquisition de crédits carbone pour les entreprises polluantes. Dans d’autres nations, les entreprises achètent des crédits carbone volontairement en investissant dans des projets de séquestration comme celui qui est proposé par Terrra.

Test d’un échantillon de sol sur les rives de l’étang renaturalisé de Kfar Ruppin, le 23 novembre 2021. (Crédit : Marina Suffern)

Selon S&P Global, le marché de la compensation carbone volontaire a dépassé le milliard de dollars de valeur en 2021.

Le Groupe de travail sur la mise à l’échelle du marché de la compensation carbone volontaire, un groupe qui relève du secteur privé et qui a été établi par le gouverneur de la Banque d’Israël Mark Carney, a estimé l’année dernière que la demande de crédit carbone pourrait être multipliée par 15, voire plus, à l’horizon 2030.

Terrra a indiqué être en court d’ajustement concernant les technologies qui sont nécessaires pour mesurer les niveaux de carbone dans ses terres humides renaturalisées. La firme travaille avec Verra, l’une des rares firmes de vérification mondiales, pour garantir que ses méthodes répondent bien aux normes internationales mises en place pour les projets de séquestration du carbone.

L’entreprise présentera tous les détails nécessaires du projet avec Verra d’ici une semaine ou deux. L’initiative paraîtra ensuite sur le site internet de Verra, pendant un mois, de manière à ce que le public puisse y faire ses commentaires.

Après cela, des vérifications seront effectuées par une partie tierce approuvée par Verra (il n’y a pas encore de contrôleur israélien). Elle examinera en profondeur le projet et elle posera toutes les questions qu’elle considère comme indispensables.

Brodt pense que d’ici quelques mois, Verra approuvera le nombre de crédits carbone qui pourront être vendus dans un an à partir de l’étang piscicole de Kfar Ruppin. Chaque crédit vaudra une tonne de carbone.

Israël, un pays minuscule, inscrit à peine son nom s’agissant du niveau des émissions globales, mais il peut amplifier son impact concernant la nécessité de contrôler le changement climatique en développant des technologies évolutives, note Brodt.

De surcroît, l’emplacement du pays – qui est situé le long d’un corridor emprunté par les oiseaux migrateurs – signifie que les actions entreprises au sein de Israël peuvent avoir un rôle déterminant dans le renforcement du nombre d’oiseaux migrateurs qui font le voyage depuis l’Afrique vers l’Europe et vers l’Asie.

Des guêpiers migrateurs dans la réserve naturelle des dunes d’Agur, dans le désert du Neguev, le 22 avril 2022. (Crédit : Yoav Perlman)

Selon Noam Weiss, directeur du centre international d’ornithologie et de recherche d’Eilat, dans le sud d’Israël, le nombre d’oiseaux traversant l’État juif en provenance d’Afrique, où ils passent l’hiver, et à destination des aires de nidification en Europe et en Asie connaît « un déclin drastique », partiellement parce qu’un grand nombre de zones humides ont disparu le long des voies migratoires.

La renaturalisation

La renaturalisation, une approche relativement nouvelle dans la préservation, a pour objectif d’amener un écosystème (tous les organismes vivants et l’environnement physique avec lequel ils interagissent) à un niveau où il peut se maintenir de manière autonome, sans nécessité d’intervention humaine.

Nadav Israeli, directeur de la Société pour la Protection de la nature au centre d’observation des oiseaux de Kfar Ruppin. (Autorisation)

L’intérêt porté par la Société de Protection de la Nature en Israël à la renaturalisation des étangs repose sur la conviction que cette dernière aide à augmenter la biodiversité – la richesse des espèces – et qu’elle garantira que les oiseaux, ainsi que d’autres animaux (comme, entre autres, les loutres ou les chaus, les chats des marais) disposeront d’un habitat viable pour vivre et pour se reproduire.

Comme l’explique Nadav Israeli, qui dirige le centre d’observation ornithologique mis en place par la SPNI à Kfar Ruppin, la biodiversité pourra être restaurée beaucoup plus rapidement en s’emparant des étangs laissés à l’abandon qu’en attendant pendant 15 à 20 ans qu’une nouvelle réserve naturelle soit déclarée.

« La nature reprend presque immédiatement ses droits avec l’arrivée de crapauds et de moustiques, et les oiseaux suivent à quelques jours près », s’exclame-t-il.

Des vanneaux à éperon rassemblés à l’ancien étang du Kibbutz Kfar Ruppin, dans le nord d’Israël, au mois d’avril 2021. (Crédit : Dov Greenblat, Société pour la protection de la nature en Israël)

La remise en eau de l’étang de Kfar Ruppin – il avait été asséché il y a quatre ans et du blé y avait été semé ensuite pour la culture agricole, sans succès – n’a commencé qu’au mois de février 2021.

Et pourtant, ce sont déjà plus de 120 espèces d’oiseaux qui ont été observées là-bas, et notamment un couple de talèves violacées (une espèce rare au sein de l’État juif) ; des Anas nyroca, grâce à un projet d’élevage qui a été entrepris au Zoo biblique de Jérusalem (cette population de canards a quasiment disparue dans le pays) ; des hérons pourprés ; des aigrettes, des grèbes castagneux, des moineaux de la mer Morte, des guêpiers aux mille couleurs et au moins un balbuzard pêcheur.

« Apparemment, toute la vie sur Terre s’épanouit dans la boue », dit Brodt.

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