La décision qui a été prise par l’ancien député Yoav Segalovitz de se présenter à la Knesset sous la bannière du parti islamiste Raam a pris de court la classe politique israélienne.
Segalovitz est une personnalité très connue en Israël. Il a fondé et dirigé le Lahav 433, l’unité d’élite qui est chargée d’enquêter sur la corruption au plus haut niveau du gouvernement et sur le crime organisé au sein de la police israélienne – une unité qui est souvent surnommée « le FBI israélien ». Il a ensuite occupé le poste de ministre délégué à la Sécurité publique au sein du gouvernement d’unité qui était chapeauté par Naftali Bennett et Yair Lapid en 2021 et en 2022. Il était alors chargé de mener la lutte contre la criminalité endémique au sein de la communauté arabe.
Aujourd’hui, ce politicien de longue date du parti Yesh Atid occupe la deuxième place sur la liste électorale de Raam, un parti arabe conservateur qui s’est démarqué des autres factions arabes en privilégiant le pragmatisme, cherchant à se faire une place au sein d’une coalition gouvernementale.
La décision sans précédent qui avait été prise par Raam de rejoindre le gouvernement Bennett-Lapid avait, à l’époque, permis d’élargir une coalition déjà importante, lui octroyant une structure d’une ampleur hors du commun. Aujourd’hui, l’arrivée de Segalovitz sur la liste de la faction arabe a pour objectif de produire le même effet à l’échelle de la formation politique elle-même, en élargissant son attrait et son acceptabilité auprès de la majorité juive d’Israël et en ébranlant une idée de longue date, celle que les partis arabes n’ont pas leur place dans la gouvernance du pays.
« Notre objectif est d’influencer ce qui se passe dans le pays », explique Segalovitz au Times of Israel lors d’une interview accordée cette semaine. « Nous voulons abattre les murs et briser le paradigme de la droite, et nous voulons mettre un terme à ce discours toxique et dangereux ».
Lorsque cette initiative politique avait commencé à prendre forme — elle avait d’abord été évoquée lors d’entretiens successifs avec le chef de Raam, Mansour Abbas, et avec Segalovitz, des interviews qui avaient été diffusées par la Radio A-Shams, la première station de radio commerciale arabophone d’Israël — elle avait semblé fantaisiste, paraissant avoir peu de chances de se concrétiser un jour.
Mais face aux critiques et aux railleries qui ont immanquablement suivi, Segalovitz a choisi de continuer à se focaliser sur ce qu’il présente comme son objectif ultime : servir de modèle concret et de symbole de la coexistence judéo-arabe en Israël. Alors que Juifs et Arabes se côtoient déjà dans les établissements de santé, dans les centres commerciaux, dans les bureaux et dans le monde universitaire, Segalovitz souhaite aujourd’hui étendre ce partenariat au domaine le plus complexe d’entre tous : celui de la politique israélienne.
La question la plus urgente reste toutefois, à ses yeux, la lutte contre la criminalité – une criminalité qui a atteint un niveau sans précédent au sein de la communauté arabe au cours du dernier mandat de quatre ans de la coalition du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui est actuellement au pouvoir. Parmi les idées proposées par Segalovitz, sortir les jeunes hommes arabes de la rue en les intégrant dans un service civil national.
« Concernant la criminalité chez les jeunes… deux ans de service civil font partie des mesures qui sont censées apporter une réponse à ce problème », dit-il.
Depuis le congrès organisé par Raam, à la fin du mois d’août, et depuis l’annonce officielle par Segalovitz de son intégration sur la liste électorale de ce parti islamiste à la Knesset, sa décision a suscité un vif intérêt qui va bien au-delà des frontières israéliennes. « Je ne m’étais pas rendu compte au préalable combien cette décision allait constituer un événement politique pour les gens du monde entier. Je suis submergé de demandes de la part des médias américains et européens », s’exclame Segalovitz.
« Au début, je ne comprenais pas pourquoi cela les intéressait, mais les nuances de la politique israélienne ont de l’importance à leurs yeux », ajoute-t-il.
Segalovitz s’est entretenu avec le Times of Israel en date du 14 septembre. L’interview a été traduite et révisée à des fins de clarté et de concision.
Times of Israel : Quatre années sont passées depuis que vous vous êtes directement impliqué dans la lutte contre les violences et contre la criminalité au sein de la société arabe. Quelles mesures serez-vous amené à prendre si vous revenez au gouvernement ?
Yoav Segalovitz : Ce qui a changé, c’est que, malheureusement, on a tout simplement arrêté de s’occuper de cette problématique. La réduction de la criminalité au sein de la communauté arabe n’est plus un objectif poursuivi par le gouvernement. Le Premier ministre ne s’en occupe pas, il n’y a pas de véritable équipe ministérielle en charge du dossier, et personne ne cherche à adopter une vision globale de la manière d’aborder le sujet, comme je l’avais moi-même fait à l’époque.
A vrai dire, j’espérais que ce travail serait poursuivi, indépendamment de la situation politique, mais il n’y a pas eu de véritable continuité – et les chiffres des homicides ont explosé. On parle des victimes d’homicide parce qu’un meurtre reste le crime le plus grave, mais l’homicide n’est que la manifestation la plus extrême du terrorisme criminel. La répression doit être globale, qu’il s’agisse des armes à feu, des rackets, des chauffards sur les routes, avec ce sentiment fondamental qu’il n’y a plus ni loi, ni prise de responsabilité. C’est très exactement ce qui se passe aujourd’hui.
Mais concrètement, que comptez-vous faire ?
Le prochain gouvernement devra immédiatement activer le frein d’urgence ; il devra relier tous les systèmes les uns avec les autres et il faudra qu’il rétablisse cette table ronde que j’animais autrefois toutes les semaines. Tous les programmes gouvernementaux devront définir la [lutte contre la criminalité] comme objectif prioritaire de l’État, et la réponse devra ensuite être prise en charge avec un professionnalisme absolu.
De surcroît, une campagne plus large de lutte contre le racket s’impose. Ce qui implique de faire intervenir des instances supplémentaires, de briser le cercle de la peur [pour les victimes] face aux criminels et ce qui nécessite de mettre en place des liens actifs avec les instances compétentes et avec les ministères chargés de cette question.
Un autre élément essentiel concerne les zones prioritaires. Par exemple, si Rahat est calme, la périphérie de Rahat le sera également. Rahat est actuellement en proie à des troubles ; cette ville doit donc figurer parmi ces zones prioritaires. Par le passé, au moins huit ou neuf endroits différents à travers tout le pays étaient désignés comme des foyers de criminalité. Quand j’occuperai un poste au sein du gouvernement, je pourrai examiner ces données en profondeur. Aujourd’hui, je m’informe par les médias, par d’autres sources également mais je n’ai pas accès aux données brutes des services de renseignement dont dispose la police.
Les chiffres de la criminalité révèlent une tendance claire. La plupart des victimes d’homicide sont des jeunes hommes, et la majorité des meurtres sont commis à l’aide d’armes à feu. Quelle conclusion peut-on en tirer ?
En ce qui concerne la délinquance chez les jeunes, j’espère qu’une année de transition à laquelle viendront s’ajouter deux ans de service civil feront partie des mesures susceptibles d’apporter une réponse à ce problème.
En fin de compte, la criminalité nécessite des capitaux. Il faut donc tarir ses sources de financement. Quand quelqu’un envoie un adolescent ouvrir le feu sur une habitation ou extorquer de l’argent à qui que ce soit, c’est que ce quelqu’un lui donne de l’argent. Mais si l’individu qui l’envoie n’a plus de ressources financières, alors la criminalité peut être réduite.
Comment êtes-vous accueilli aujourd’hui au sein de la société arabe, en tant qu’ancien haut responsable de la police et représentant de l’État et de ses forces de sécurité ?
Je suis accueilli à bras ouverts partout où je me rends. Je me promène, et les gens me font signe depuis leur voiture, ils s’approchent et ils me serrent dans leurs bras. Je me sens apprécié. Je m’occupe de la criminalité au sein de la société arabe depuis 2019. Pendant notre mandat au gouvernement, les chiffres ont chuté de manière spectaculaire. Je suis en contact permanent avec les responsables des collectivités locales, et je suis présent sur le terrain même si je ne parle pas la langue.
Comment votre initiative a-t-elle été accueillie dans la communauté juive ?
Dans les différents secteurs de la sécurité – qu’il s’agisse d’anciens commandants de district de la police, d’anciens commissaires de police, d’anciens chefs d’état-major de l’armée israélienne, d’anciens généraux et chefs de service – tous ont salué cette initiative. Ils me disent : « Bravo, heureusement que tu l’as fait ». Dans la société juive, j’entends des commentaires positifs même de la part de personnes qui ne voteraient pas pour Raam. Quant à l’extrême droite, je n’ai pas besoin de vous le dire : ils parlent de coercition [religieuse], de jihad et du Hamas.
Raam est crédité de quatre sièges dans certains sondages – cela était le cas avant votre arrivée et c’est encore le cas maintenant. Craignez-vous de ne pas franchir le seuil électoral ?
Il n’y a aucune chance que nous ne franchissions pas le seuil électoral. Le taux de participation au sein de la communauté arabe sera plus élevé, et les Juifs voteront, eux aussi, activement pour Raam. Nos sondages internes le confirment déjà.
Ce qui est vraiment intéressant, c’est la réaction de la part des électeurs de la droite modérée. Je suppose que cela les déconcerte. Ils n’apprécient pas ce que j’ai fait, en partie parce que cela change fondamentalement la façon dont, pensent-ils, le monde doit envisager les choses. Du côté du centre-gauche, l’enthousiasme est immense, massif.
Et tout ça va bien au-delà de la simple actualité politique ou de la possible obtention, par le bloc anti-Netanyahu, de 61 sièges à la Knesset après les élections. Le fait que je semble refuser de me plier aux règles qui ont été fixées par la droite a une signification profonde. On me dit : « Où avez-vous trouvé le courage ? », « Vous nous avez donné de l’espoir » et « Vous avez su insuffler un sentiment d’optimisme ».
Dans le cadre de vos fonctions au sein de la police, vous avez dû faire face à des problématiques relatives à des actes de harcèlement, à des agressions sexuelles, mais au sein de Raam, ces questions ne figurent pas à l’ordre du jour. Comment percevez-vous cela ?
On parle moins de harcèlement sexuel dans la communauté arabe parce que c’est une société religieuse. La société arabe accuse un retard en matière de prise en charge du harcèlement sexuel, des violences faites aux femmes et de tout ce qui touche à ce domaine. C’est une société conservatrice, y compris parmi ceux qui ne sont pas religieux.
Et vous qui avez dirigé les efforts livrés par les forces de l’ordre sur ces questions, est-ce que vous n’avez pas le sentiment que votre présence est déplacée, d’une manière ou d’une autre, au sein d’un parti religieux et conservateur ?
En fin de compte, s’il se passe quelque chose – Dieu nous en préserve – je réagirai exactement comme j’ai pu le faire par le passé. La question est de savoir ce qui se passe au niveau social. D’un côté, une société conservatrice a souvent tendance à dissimuler les choses. De l’autre, elle peut se montrer plus sévère dans la manière de les traiter, selon la tournure que prennent les événements.
A bien des égards, ce n’est pas mon univers. C’est un parti religieux et je suis laïc, mais Raam ne prend pas d’initiative sur ces sujets, précisément parce que c’est un parti arabe et religieux.
Qu’en est-il des droits des personnes LGBTQ ? Vous êtes passé de Yesh Atid, un parti libéral qui a joué un rôle de premier plan dans la défense de cette cause, à une liste religieuse et conservatrice. Comment voterez-vous à la Knesset sur ces questions ?
C’est l’une des divergences que j’ai avec Raam. Le simple fait qu’il s’agisse d’un parti religieux et conservateur alors que je suis laïc et libéral crée des divergences. Il y aura indubitablement des mises à l’épreuve à la Knesset quand ces questions seront abordées. J’essaierai de les convaincre de me suivre ; si j’échoue, je suivrai ma propre voie. Je ne ferai rien dans le seul but de les provoquer. Il y aura un dialogue entre nous, mais je suivrai ma propre voie. Il n’y aura pas de discipline de parti sur ce genre de questions.
Abbas a évoqué la modification des statuts de Raam et la rupture des liens avec le Conseil de la Shura – l’instance religieuse consultative de la branche sud du Mouvement islamique, qui oriente les choix politiques de la faction. Où en est ce processus ? Pouvez-vous avoir la certitude qu’il ne s’agit pas de simples déclarations ?
Il était hors de question que je rejoigne une liste dirigée par des chefs religieux. Il y a une différence fondamentale entre des personnes religieuses qui font le choix de se présenter comme candidats à des élections et un parti qui fonctionne sous la direction directe d’un chef religieux. Le 22 août, un congrès a eu lieu. La séparation officielle d’avec le Conseil de la Shura a été officialisée à cette occasion. J’ai rejoint [la liste du parti] par la suite.
C’est l’assemblée plénière, une instance qui est composée de 38 personnes et qui comprend aussi bien des membres laïques que religieux, qui a donné son accord pour me réserver la deuxième place sur la liste – ce n’est pas le Conseil de la Shura. Mansour [Abbas] a travaillé sur ce processus pendant huit ou neuf mois. Cela ne sera plus jamais nécessaire d’attendre une décision politique de la part du Conseil de la Shura, comme cela s’était produit lorsque le gouvernement d’unité [Bennett-Lapid] était au pouvoir.
Mais le parti a toujours besoin des institutions religieuses et des appels lancés par les imams dans les mosquées pour inciter le public à aller voter. Comment cela s’accorde-t-il avec la séparation institutionnelle vis-à-vis du Conseil de la Shura ?
L’appel au vote ne passe pas par le Conseil de la Shura. Tous les imams des mosquées ne sont pas des partisans de Raam. Il y a également un nombre non négligeable de musulmans laïques qui soutiennent le parti, et il faut aussi noter que tous les responsables des collectivités locales arabes n’appartiennent pas à un parti ou à un autre. Mais beaucoup privilégient activement la ligne pragmatique de Raam.
Quand je rends visite à des responsables d’autorités locales lors de mes déplacements, je ne leur demande pas à quel parti ils appartiennent dans la mesure où eux aussi, en tant que responsables locaux, doivent entretenir des relations de travail avec tout le monde.
Souhaitez-vous faire partie de la prochaine coalition ? De n’importe quelle coalition ?
Je souhaite vivement que nous puissions intégrer une coalition du changement. Si Raam doit parvenir à un accord avec le Likud, je n’en ferai pas partie, et à mon avis, Mansour ne le souhaitera pas non plus. Les gens ne comprennent pas ce qui s’est passé au sein de la société arabe au cours de ces quatre dernières années.
Le problème central, pour la communauté arabe, ce sont les violences et l’incapacité des dirigeants à y remédier. Il y a notamment des incitations graves à la haine et le fait que l’ensemble des hauts-responsables, de Netanyahu jusqu’au bas de la hiérarchie, tolèrent ces incitations lancées à l’encontre des Arabes. Il y a eu des déclarations extrêmement virulentes de la part d’[Itamar] Ben Gvir, de [Bezalel] Smotrich et de May Golan à l’encontre des Arabes – hélas, avec le soutien de Netanyahu. Ce sont là des phénomènes qui n’existaient tout simplement pas il y a dix ans.
Actuellement, Netanyahu ne pense qu’à lui-même et à sa propre survie, et il n’a absolument aucun scrupule. Avec pour résultat que la communauté arabe souffre énormément. Les gens ont peur de marcher dans la rue. Ils ne sortent plus une fois la nuit tombée.
Quoi qu’il en soit, nous souhaiterons présenter une recommandation [après les élections] [pour le poste de Premier ministre] à la résidence présidentielle et rejoindre une coalition. Abbas a déjà fait partie d’une coalition par le passé. Notre objectif est d’influencer ce qui se passe dans le pays. Nous voulons abattre les murs et briser le paradigme de la droite, et mettre un terme à ce discours toxique et dangereux. On ne peut pas vivre dans ce climat empoisonné pendant des années. C’est un danger pour la sécurité nationale.
Est-ce que vous et Abbas aspirez tous les deux à occuper un poste de ministre au sein du prochain gouvernement ?
Un poste d’influence, c’est un ministère, donc bien sûr ! Mais nous devons attendre les élections. Il n’y a pas d’accord écrit entre Mansour et moi. La politique, c’est aussi une question d’intérêts, mais il y a également une question de confiance. Il y a une confiance profonde entre nous, et cela nous donne beaucoup de force.
Lors du lancement de ce partenariat, nous nous trouvions dans un hôtel de Nazareth, et j’ai dit : « Je suis sioniste, officier de l’armée, patriote israélien, général de division de la police, et vous êtes un Arabe musulman, conservateur et religieux ». Les personnes qui étaient venues couvrir l’événement ont applaudi.
Nous sommes on ne peut plus différents, et cette différence ne me fait pas peur. Dans les hôpitaux, dans le secteur des hautes technologies, dans les médias, ces mêmes barrières n’existent pas – c’est justement en politique que les barrières sont incroyablement hautes. Ce qui doit changer.
Le domaine qui génère le plus d’énergie négative, c’est la politique. Même au centre-gauche, on joue sur le terrain tracé par l’extrême droite. Je ne suis pas disposé à jouer sur ce terrain. D’autant plus que cela n’a pas toujours été le cas. Il y a des années, Avoda disposait d’une section arabe qui était dirigée par Raleb Majadele. Aujourd’hui, elle n’existe plus. Il y a bien un représentant de la population arabe, mais aucune infrastructure du parti n’est présente dans les communautés arabes.
De nombreuses barrières séparent les communautés. L’une d’entre elles est la langue, et j’en suis un exemple puisque je ne parle pas arabe. A l’heure actuelle, je me tourne vers l’avenir. Nous devons élaborer des plans pour les quinze à vingt prochaines années. Malheureusement, personne ne se soucie des Arabes ; ils sont la zone d’ombre du pays. L’essentiel est donc d’abord de briser le paradigme politique. Une fois qu’il sera brisé, le changement s’amorcera. Je me considère comme une sorte de tête de pont.
la Communauté du Times of Israël !
