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Howard Jacobson (Crédit : Autorisation)
Howard Jacobson (Crédit : Autorisation)

Avec un humour noir, Howard Jacobson dénonce la « soif de sang » visant les Juifs post-7-Octobre

Dans Howl, l’écrivain britannique met en scène un enseignant juif sombrant face à un monde jubilant au pogrom du Hamas, révélant l’absurdité parfois comique des heures les plus sombres de notre époque

LONDRES – Howard Jacobson savait, dès le lendemain du pogrom du 7 octobre 2023, qu’il devait écrire un livre.

Le célèbre romancier britannique s’est néanmoins retrouvé face à un sérieux problème, celui de cette « rage blanche absolue » qu’il ressentait depuis les massacres – un état, selon lui, qui se prêtait mal à l’écriture.

Ce n’était pas tant la violence « épouvantable » et « effroyable » déchaînée dans le sud d’Israël, où plus de 1 200 personnes avaient été sauvagement assassinées et où 251 personnes avaient été enlevées et prises en otage dans la bande de Gaza par les terroristes du Hamas le 7 octobre 2023, qui avait nourri sa colère. Non. Ce qui avait véritablement déclenché cette colère, c’était les scènes qu’il voyait se dérouler sous ses yeux, dans son propre pays.

« J’ai été pris d’une rage folle face à ces gens, qui étaient censés être civilisés et éduqués. Et qui jubilaient », raconte Jacobson. « C’était une soif de sang, qui était dirigée contre les Juifs. »

Cette soif de sang irrigue son roman récemment publié, Howl. Le livre suit Ferdinand « Ferdie » Draxler, directeur juif d’une école primaire du sud de Londres, qui sombre peu à peu dans la folie en observant la réaction du monde face à la barbarie de l’attaque du Hamas.

« Je savais qu’il fallait rendre Ferdinand à moitié fou, sans quoi je lui aurais simplement transmis ma propre colère », confie Jacobson au Times of Israel. « Il est essentiel de transformer la colère en autre chose, sinon, ce que l’on obtient, c’est un texte incohérent qui ressemble plus à un tract qu’à un roman. »

Des visiteurs s’immobilisent lors des deux minutes de silence qui marquent Yom HaZikaron sur le site de l’attaque du festival de musique Nova près du kibboutz Reim, dans le sud d’Israël, le 30 avril 2025. (Crédit : AP Photo/Ohad Zwigenberg)

Jacobson explique avoir d’abord envisagé d’écrire un essai qui s’intitulerait Une histoire des Juifs en 100 mensonges.

« Tout ce que j’entendais, c’étaient des mensonges », dit-il. « Je regardais la télévision et je criais devant mon écran : ‘Mensonges. Ce sont des mensonges. Ce sont des mensonges.’ ».

« Plus que tout, c’étaient les mensonges que je ne supportais pas. Les mensonges sur ce qu’était le sionisme, les mensonges sur la manière dont Israël est né… puis toutes ces vieilles calomnies qui ressurgissaient, y compris, bien sûr, la plus ancienne, la plus horrible et la plus absurde de toutes : l’accusation de meurtre rituel. »

Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs, Howard Jacobson, lauréat de nombreux prix littéraires, a finalement choisi la forme romanesque.

« C’est lorsque j’écris un roman que je suis le plus heureux », confie-t-il. « Je préfère la façon dont je pense et ma propre voix quand j’écris un roman. »

Faire basculer le personnage de Ferdie dans la folie s’inscrit dans une longue tradition littéraire juive, explique Jacobson.

Il évoque ainsi le protagoniste du roman Herzog de Saul Bellow, publié en 1964, et dit avoir immédiatement pensé à cette phrase de Moses Herzog : « Si je suis fou, cela ne me dérange pas. »

« J’ai immédiatement pensé aux paroles de Moses Herzog : ‘Si je suis fou, ça ne me dérange pas’ »

Reconnu pour son talent à déceler le comique et l’absurde dans presque tous les sujets. Howl ne fait pas exception – ce qui, raconte-t-il, a surpris certains de ses premiers lecteurs.

Cet humour porte évidemment une part d’ombre. Elle apparaît notamment lorsque, le soir du pogrom, Ferdie entend ses voisins danser, faire la fête et crier « Gazez les Juifs » dans la rue. Il décide alors d’aller les confronter… mais à sa manière, très britannique.

« Pourriez-vous baisser un peu le ton ? » demande Ferdie. « Ma femme ne se sent pas bien et essaie de dormir. »

La réponse est tout aussi britannique.

« Désolé », dit l’un des manifestants, faisant signe aux autres de baisser le ton.

« ‘Gazez les Juifs’, murmurèrent-ils. »

Plus loin, lorsqu’il découvre un graffiti proclamant « Mort aux Juifs : Jenoside », Ferdie ne sait plus ce qui le choque le plus : que le vandale « ignore le sens du mot ou qu’il soit incapable de l’écrire correctement ».

« J’ai toujours abordé les choses ainsi », confie Jacobson. « Trouver le côté comique, puis veiller à ne pas s’y arrêter. Le tragique, lui, était facile à trouver. »

Ferdie n’est pas un personnage comique, mais, explique Jacobson, « c’est un homme tout à fait ordinaire ». Ses plaisirs sont simples : visiter les expositions de la National Gallery ou acheter des chocolats chez Fortnum & Mason. Il en va de même pour la philosophie qui guide son enseignement. Comme Jacobson l’a déjà résumé : « Au cœur de son enseignement et de son exemple se trouve l’imagination morale – cette capacité à s’identifier à la souffrance d’autrui. »

Des manifestants lors d’un rassemblement « Stand with Palestine » à proximité de l’ambassade israélienne dans l’Ouest de Londres, le 9 octobre 2023. (Crédit : Daniel Leal/AFP)

La tragédie de Ferdie, reconnaît Jacobson, réside dans le fait que la bienveillance qu’il enseigne à ses élèves, cette capacité à se soucier des autres, est précisément ce qui, dans les jours, dans les semaines et dans les mois ayant suivi le 7-Octobre, a été refusé aux Israéliens et aux Juifs.

Le principe qu’il a cherché à inculquer dans son école repose, explique Jacobson, sur « la bienveillance et la compréhension », au point d’avoir remplacé la devise de l’établissement, « Connais-toi toi-même », par : « Connais-toi toi-même, mais connais encore mieux les autres. »

« Ce n’est peut-être pas intellectuellement sophistiqué, mais cela n’en reste pas moins essentiel », explique-t-il. Ferdie n’est pas « un spécialiste de la théologie juive ou de la pensée intellectuelle juive », mais il sait qu’après des siècles de « mauvais traitements et d’incompréhension… une exigence fondamentale de la morale juive consiste à ne pas faire aux autres ce qui t’a été fait ».

« Une obligation de la morale juive consiste à ne pas faire aux autres ce qui t’a été fait »

Après le 7-Octobre, Ferdie est sidéré par « la vitesse à laquelle la morale a reculé », à mesure qu’il voit « les employés et les universitaires [se précipiter pour]… embrasser la sauvagerie ». Le monde, constate-t-il, est passé de « Plus jamais ça » à « S’il vous plaît, recommencez ».

En entendant à la radio une étudiante déclarer ouvertement que le pogrom avait été « le plus beau jour de sa vie », Ferdie remarque avec une ironie glaçante : « Puisque ce sont des Juifs morts qui lui avaient offert cela, je regrettais seulement qu’elle n’ait pas été là pour voir les crématoires de Belsen tourner à plein régime. »

Le choix de cette référence n’a rien d’anodin : la mère âgée de Ferdie, Agata, a survécu au camp de concentration de Bergen-Belsen concentration camp.

De « Plus jamais ça » à « S’il vous plaît, recommencez »

Depuis son appartement de Soho, au cœur du West End londonien, Jacobson a vu défiler les manifestations anti-Israël, « violentes… pleines de haine », qui ont commencé avant même le lancement des opérations de Tsahal à Gaza.

Mais il reconnaît que ce n’est pas uniquement la haine qu’il voit autour de lui qui pousse Ferdie au bord de la folie. C’est surtout la manière dont cette haine se dissimule derrière un langage déformé, manipulé jusqu’à perdre tout sens.

« Le langage que j’ai lu et parlé toute ma vie reposait sur un projet commun d’imagination et de compassion », observe Ferdie. « Les mots étaient là pour nous aider à trouver le chemin de la vérité. »

Aujourd’hui, le monde semble sans dessus dessous. Évoquant ceux qui ont à la fois « célébré et nié les atrocités du Hamas », Ferdie constate avec amertume que, pour eux, « les Juifs auraient mérité tout ce qui ne leur était pas arrivé ». Écrasé par le sentiment que « l’humanité avait perdu la raison », Ferdie finit par choisir son camp : « Si la folie est le prix à payer pour dire la vérité, je choisirais la folie. »

L’horreur de Ferdie est exacerbée quand sa fille adorée, Zoé, rejoint les manifestations. Un jour, alors qu’il se retrouve par hasard au milieu d’un rassemblement, elle ne le reconnaît pas et lui hurle au visage : « Porc sioniste colonialiste ! ».

Plus tard, elle apparaît à la télévision, sourire aux lèvres, arrachant la photo d’un otage. Ferdie, blessé et consterné, évoque avec sarcasme les années universitaires de sa fille, où elle serait partie subir « une greffe de cerveau » avant de réapparaître « dans un monde où le doute était mal vu et l’ironie interdite ».

Des manifestants pro-palestiniens et anti-Israël brandissent des drapeaux palestiniens et tiennent des pancartes, lors d’une motion de la journée de l’opposition à la Chambre des communes appelant à un cessez-le-feu immédiat à Gaza, sur Parliament Square à Londres le 21 février 2024. (Crédit : Henry Nicholls/AFP)

Ancien universitaire, Jacobson considère les universités comme les lieux où « la raison est censée prévaloir et où les enseignants apprennent aux étudiants à penser par eux-mêmes ».

La réaction d’une partie du monde universitaire après le 7-Octobre continue pourtant de le désespérer. Il décrit des jeunes qui « semblent tous penser de la même manière », répétant « le même discours, fait d’unanimisme et de non-sens ».

Il évoque notamment « ces absurdités colonialistes… acceptées sans réserve par des centaines, voire des milliers d’étudiants diplômés ou sur le point de l’être, ainsi que par ceux qui, en tête du cortège, leur remettront leurs diplômes ».

« Howl » de Howard Jacobson (Crédit : Autorisation)

Jacobson raconte avoir ressenti à la fois de la colère face à ce qu’il qualifie de « pur charabia » et une irrépressible envie d’en rire. Il devait constamment se rappeler « qu’une chose ne cesse pas d’être absurde simplement parce qu’elle est destructrice et tragique ».

À travers Charmian, l’épouse de Ferdie, issue d’une famille farouchement « socialiste et pro-juive », Jacobson souhaitait aussi rappeler que le sionisme n’a pas toujours été considéré comme un anathème par une grande partie de la gauche. Bien au contraire.

Ferdie lui-même en offre une défense simple et éloquente, quand il explique à sa femme ce que sa mère lui a appris : « Un sioniste, m’a dit un jour ma mère, c’est un Juif qui a un endroit où vivre ».

« Ce qui voulait dire à la fois un espace intérieur de dignité et une patrie. »

« Peut-on être antisioniste sans être antisémite ? », demande alors Charmian.

« Le sionisme était le seul espoir qu’avaient les Juifs d’Europe de sortir vivants d’Europe de l’Est », répond Ferdie. « Quiconque leur refuse cela est antisémite. »

La montée inquiétante des juifs antisionistes

Jacobson ne cache pas son mépris pour certaines figures de l’extrême gauche britannique, comme l’ancien chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn ou le nouveau chef des Verts Zack Polanski, Juif antisioniste revendiqué.

Il décrit Polanski comme un « clone méprisable de Jeremy Corbyn », ajoutant que Corbyn a au moins l’excuse de l’ignorance.

« C’est vraiment un homme ignorant qui n’a aucune idée de ce qu’était le sionisme et qui croit sincèrement qu’il s’agissait dès le départ d’un projet colonial », explique Jacobson. « Zack Polanski, lui, n’a pas cette excuse. »

Jacobson reconnaît que « le cœur sioniste s’est endurci ». Mais cette évolution lui paraît inévitable, « parce qu’aucun grand idéal […] ne reste éternellement fidèle à ses principes fondateurs », mais aussi en raison « de l’énorme pression qui s’est exercée sur lui une fois que le monde a décidé de se retourner contre le sionisme ».

Il demeure cependant profondément attaché à ce qu’il considère comme la noblesse du projet sioniste fondateur, qu’il qualifie de « libération de l’esprit juif, ainsi que de la libération du corps juif ».

Si Charmian tente désespérément d’aider son mari à garder la raison – « tout ne peut pas être une catastrophe, Ferdie », lui dit-elle –, la mère de Ferdie, elle, porte une vision du monde façonnée par les heures les plus sombres de l’histoire.

« Elle n’a jamais cru que l’humanité avait tiré les leçons du passé ni qu’elle le ferait un jour », raconte Ferdie, citant les paroles sombres d’Agata : « Je ne perdrai pas mon temps à dire ‘Plus jamais ça’ ».

Le chef du Parti vert, Zack Polanski (au centre), et l’ancien chef du Parti travailliste, Jeremy Corbyn (à l’extrême gauche), se joignent aux manifestants brandissant des pancartes et agitant des drapeaux lors d’une marche contre l’extrême droite dans le centre de Londres, le 28 mars 2026. Illustration (Crédit : Henry Nicholls/AFP)

Ces deux dernières années confirment-elles cette vision ? Jacobson se souvient avoir perçu, dans les jours ayant suivi le 7-Octobre, une forme « d’exubérance » dans certains milieux universitaires, « sur les campus du monde occidental [et] dans les rues de nos grandes villes ».

Après quatre-vingts années de retenue supposée au lendemain de la Shoah, estime-t-il, la « permission » semblait enfin avoir été donnée de « faire aux Juifs, puis de dire à leur sujet, toutes les choses qu’on nous avait appris à ne pas faire ».

Pour Jacobson, les conséquences sont effrayantes. « Les murs moraux érigés autour de Belsen et d’Auschwitz sont enfin en train de s’effondrer, et c’est terrifiant », dit-il.

« Les murs moraux érigés autour de Belsen et d’Auschwitz [sont] enfin en train de s’effondrer, et c’est terrifiant »

Le « caractère violent » des manifestations en Grande-Bretagne, la manière dont les gens « hurlaient et vociféraient » lorsqu’on leur refusait leur « droit » hebdomadaire de manifester exactement comme ils l’entendaient, n’a pas seulement heurté sa sensibilité juive.

« Cela m’a aussi troublé en tant qu’Anglais », dit Jacobson, ajoutant que cette atmosphère lui semblait étrangère à « la vie libre et insouciante qui a toujours caractérisé Londres… et l’Angleterre ».

Pourtant, comme Howard Jacobson l’a récemment constaté, la sympathie de la majorité silencieuse anglaise ne va pas nécessairement à la minorité la plus bruyante.

Alors qu’il se rendait en taxi à une interview consacrée à la promotion de Howl, un chauffeur londonien lui a demandé de quoi il allait parler à la radio. Jacobson lui a répondu qu’il s’agissait de son nouveau roman.

Le chauffeur lui a alors demandé à s’arrêter un instant, s’est tourné vers Jacobson et lui a dit : « Je veux juste que vous sachiez qu’ici, dans ce pays, nous sommes avec vous, vous savez. »

Perplexe, Jacobson lui a demandé ce qu’il voulait dire.

« On n’y croit pas », a répondu le chauffeur. « On ne croit pas tous à ces horribles propos [antisémites] sur les Juifs, vraiment pas. On est avec vous. »

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