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Le rabbin Reuven Yaacobov parlant de la section hebdomadaire de la Torah dans cette capture d’écran d’une vidéo publiée le 8 juin 2023. (Capture d’écran YouTube ; utilisé conformément à l’article 27a de la Loi sur les droits d’auteur)
Le rabbin Reuven Yaacobov parle de la section hebdomadaire de la Torah dans cette capture d’écran d’une vidéo publiée le 8 juin 2023. (Capture d’écran YouTube / utilisé conformément à l’article 27a de la Loi sur les droits d’auteur)

Berlin : Un rabbin, soupçonné de multiples agressions sexuelles, (enfin) limogé

Reuven Yaacobov a été renvoyé le 31 mai lorsque les accusations ont été rendues publiques, mais les victimes déplorent que les plaintes ont longtemps été ignorées

Le rabbin Reuven Yaacobov parle de la section hebdomadaire de la Torah dans cette capture d’écran d’une vidéo publiée le 8 juin 2023. (Capture d’écran YouTube / utilisé conformément à l’article 27a de la Loi sur les droits d’auteur)

BERLIN (JTA) — Adolescente, Adelle, une Berlinoise, s’est sentie flattée qu’un rabbin s’intéresse à son développement spirituel.

Le fait que le rabbin Reuven Yaacobov lui propose – à elle, l’immigrante russophone sans preuve ni trace de son ascendance juive – de lui prodiguer une instruction religieuse était une opportunité unique.

Petit à petit, les leçons privées cèdent la place à des appels téléphoniques et des SMS et, finalement, à une invitation à dîner pour Shabbat à son domicile, si loin de chez elle qu’elle n’a d’autre choix que de rester pour ne pas enfreindre l’interdiction de voyager pendant Shabbat.

Adelle s’étonne de l’absence de l’épouse de Yaacobov, et aussi d’être la seule et unique invitée.

Après avoir installé le canapé pour Adelle, Yaacobov lui dit qu’elle a besoin d’un massage. Certains points de son corps, lui dit-il, bloquent son énergie.

Il commence par lui masser le dos, avant de lui dire que les points qui requièrent une attention particulière – il les appelle les chakras, un terme hindou, et sefirot, selon la terminologie mystique juive – se trouvent dans son utérus.

« Il m’a dit : ‘Si je ne m’en occupe pas maintenant, tout ce que j’ai fait’ – une demi-heure de massage du dos – ‘tout ce travail n’aura servi à rien. Si on ne va pas au bout du soin, ça ne marchera pas’ », se rappelle Adelle.

« Le judaïsme était tout nouveau dans ma vie. Je n’en connaissais pas grand-chose », confie-t-elle.

« J’avais des doutes bien sûr, mais comme c’est le rabbin qui me disait que quelque chose n’allait pas chez moi, je l’ai accepté. »

Après sa conversion au judaïsme, les attouchements se transforment en menaces pour obtenir des rapports sexuels, ce qui, lui assure Yaacobov, est autorisé par la loi juive à condition de faire d’elle sa deuxième épouse secrète.

Il dit à Adelle qu’en se convertissant, elle a absorbé l’esprit de Batsheva, la femme que le roi David a prise pour épouse après avoir fait tuer son mari.

Yaacobov prétend descendre de David et disposer de pouvoirs spéciaux de guérison.

Quand elle refuse, il lui dit qu’elle « restera nulle, comme en ce moment » et que son développement spirituel sera retardé.

« Il m’a très clairement dit que je n’étais rien à ce moment-là », se souvient-elle.

« Pour moi, qui avais alors 19 ans et venais d’un milieu familial difficile, cela avait l’accent de la vérité. »

L’emprise de Yaacobov est si forte, confie Adelle, que lorsque son école orthodoxe pour filles fait savoir que les élèves ne doivent plus voir le rabbin, elle refuse d’obéir.

« Ils m’ont convoquée et dit des choses terribles sur lui, mais j’étais alors dans le déni total », dit-elle.

« Je leur ai dit : ‘Non, non, ça ne peut pas être vrai, c’est un saint. C’est impossible, c’est faux, vous avez tort ! »

Je me suis révoltée contre eux.

C’était en 2010.

Pendant des années, Adelle garde l’histoire pour elle.

Elle découvre alors qu’ « il y a plusieurs Batshevas », des femmes comme elle que Yaacobov sait vulnérables et prêtes à lui accorder des faveurs sexuelles, et dont il exploite l’ignorance du judaïsme.

La juive berlinoise Elena Eyngorn a réuni des femmes se plaignant d’avoir subi des pressions pour avoir des relations sexuelles avec le rabbin Reuven Yaacobov. (Crédit : Toby Axelrod/JTA)

Yaacobov a été limogé de son poste de rabbin de Tiferet Israël, la synagogue séfarade de Berlin, sur la base de ces soupçons.

Il a été démis de ses fonctions un jour après qu’Adelle et d’autres femmes – réunies par une autre victime de Yaacobov nommée Elena Eyngorn – eurent rendu leur histoire publique auprès de la Communauté Juive de Berlin, organisation qui chapeaute la plupart des institutions juives berlinoises et recrute une partie de ses rabbins.

« La gravité de ces accusations a profondément choqué le Conseil exécutif, qui a limogé le rabbin Yaacobov sans préavis en date du 31 mai », explique Ilan Kiesling, porte-parole de l’organisation, dans une déclaration à la Jewish Telegraphic Agency.

Il ajoute que Tiferet Israël sera « fermé jusqu’à ce que la situation soit clarifiée ». Les fidèles pourront aller prier dans une synagogue voisine. Il précise que des mesures seront prises pour empêcher la survenue « de tels incidents » et que le tribunal religieux, connu sous le nom de beit din, pourra juger Yaacobov, comme le prévoit la loi juive.

« La communauté a promis aux victimes de leur apporter tout le soutien nécessaire », conclut Kiesling.

Yaacobov n’a pas répondu aux questions que la JTA lui a adressées via Facebook Messenger et WhatsApp.

Intérieur de la synagogue séfarade Tiferet Israel de Berlin, en 2016. (Crédit : MaorX via Wikimedia Commons)

Les femmes et leurs défenseurs se réjouissent du limogeage de Yaacobov – qui n’a pas été annoncé publiquement –, mais il soulève des interrogations sur la communauté et ses garde-fous.

Comment de tels agissements ont-ils pu perdurer si longtemps ? Personne n’aurait-il pu faire quelque chose plus tôt ?

La Communauté Juive de Berlin, la police et un tribunal rabbinique orthodoxe de Moscou ont en effet chacun reçu des plaintes de femmes au sujet de Yaacobov.

Ces plaintes sont antérieures à la prise de conscience qui a eu lieu autour des agressions sexuelles, connue sous le nom de #MeToo, et qui a commencé en 2017 lorsque le producteur juif hollywoodien Harvey Weinstein a été accusé de multiples agressions sexuelles.

« Si Elena a pu faire faire ça en l’espace de deux semaines – persuader le chef de la communauté de le limoger – comment se fait-il que toutes les personnes influentes qui le connaissent depuis des années n’aient pas pu le faire tomber? » demande Adelle. « Qu’on m’explique ».

Yaacobov a longtemps été un chef spirituel très apprécié au sein de la grande communauté juive russophone de Berlin.

Selon la biographie – depuis retirée – du site Internet de la Communauté Juive de Berlin, Yaacobov, né en Ouzbékistan et ordonné par la Yeshiva Sepharadi du Midrash à Jérusalem, âgé de 46 ans et père de trois enfants, a également étudié à la Yeshiva de Moscou, en Russie, et à la Yeshiva Shavei Gola, à Jérusalem, avant d’être recruté par la Communauté Juive de Berlin il y a de cela 17 ans.

En plus de la direction de Tiferet Israël, Yaacobov a travaillé comme sofer, ou scribe rituel, comme shochet ou abatteur rituel et comme mohel, chargée de pratiquer la brit milah, ou circoncision, sur les nourrissons de sexe masculin.

Des sources internes à la communauté affirment qu’il a pratiqué des circoncisions depuis son renvoi de la synagogue. Sur ses réseaux sociaux, il publie régulièrement des vidéos inspirantes et des contenus en russe.

« Ne laissez jamais, jamais les autres vous convaincre que quelque chose est difficile ou impossible », a-t-il écrit la semaine dernière.

« Quand vous savez ce que vous voulez, et que vous le voulez vraiment, alors vous trouvez le moyen de l’obtenir. »

Les accusations portées contre Yaacobov sont toujours d’actualité.

La JTA s’est entretenue avec deux femmes qui affirment avoir été victimes des stratagèmes de Yaacobov pour obtenir des faveurs sexuelles et ainsi qu’avec une troisième, qui affirme s’être enfuie avant qu’il ne la touche. A leur demande, ces femmes portent des pseudonymes.

Des personnes ont déclaré à la JTA connaitre l’existence d’autres victimes. Mme Eyngorn dit avoir elle-même parlé avec neuf femmes, dont les trois avec lesquelles la JTA s’est entretenue, et compter de nouvelles plaignantes, à mesure que l’information se répand.

Ce qui est clair, c’est que les révélations faites à la Communauté Juive de Berlin ont donné lieu à une action immédiate, ce qui contraste avec ce qui s’est passé à plusieurs reprises lorsque des femmes s’étaient plaintes des agissements de Yaacobov.

Par deux fois au moins, des femmes se sont adressées aux forces de l’ordre, sans que cela ne débouche sur une accusation formelle. Dans un de ces cas, le procureur général de Berlin a refusé d’enquêter, disant à un avocat que dans la mesure où la plaignante était majeure et libre de partir au moment des faits, il n’y avait aucune raison d’ouvrir une enquête criminelle.

Le rabbin Pinchas Goldschmidt assistant à la remise du Breakthrough Prize 2017 au centre de recherche Ames de la NASA à Mountain View, en Californie, le 4 décembre 2016. (Crédit : Kimberly White/Getty Images North America/AFP)

Selon le rabbin Pinchas Goldschmidt, alors grand rabbin de Moscou, une femme qui a, depuis, quitté l’Allemagne pour Moscou a fait une déclaration au tribunal rabbinique il y a de cela plus de dix ans.

Président de longue date de la Conférence des rabbins européens, Goldschmidt assure avoir transmis la plainte à Lala Susskind, alors présidente de la Communauté Juive de Berlin, sans avoir eu d’information sur les suites données.

Susskind a déclaré à JTA qu’elle ne se souvenait pas d’avoir entendu Goldschmidt, mais qu’elle avait reçu une autre information sur le comportement de Yaacobov – qu’elle a rejetée comme une rumeur.

Elle a déclaré qu’un rabbin berlinois, qu’elle n’a pas voulu nommer, lui avait fait part d’irrégularités sexuelles commises par Yaacobov pendant son mandat, qui a duré de 2008 à 2012.

« J’ai dit : ‘Alors amenez-moi les femmes’. Personne n’est venu. Personne n’a fait quoi que ce soit », a déclaré Mme Susskind. « Je suis quelqu’un qui ne réagit pas aux rumeurs et qui ne les répand pas. Je n’avais aucun fait ».

Lala Susskind, ancienne présidente de la communauté juive de Berlin, à Berlin, le 28 février 2008. (Crédit : AP Photo/Fritz Reiss)

Le tournant contre Yaacobov s’est produit ce printemps après que Liza Khurgin, bénévole lors d’une conférence à Berlin pour les juifs russophones qui s’est tenue en mars, a fait part de ses inquiétudes quant à son comportement à la suite d’une conférence qu’il a donnée sur le thème du « sexe casher ». Elle a déclaré à JTA qu’elle s’était opposée aux commentaires « sexistes » de Yaacobov et qu’elle était partie plus tôt – puis elle a commencé à recevoir des messages répétés du rabbin.

« Je ne sais pas comment il a obtenu mon contact Telegram », a-t-elle déclaré, en faisant référence à une plateforme de messagerie sécurisée. « Il a commencé à me dire que j’avais l’air triste, que quelqu’un m’avait brisé le cœur et qu’il pouvait m’aider. Il a commencé à m’appeler sur Telegram et a essayé de me contacter à nouveau sur Facebook, mais je n’ai pas répondu ».

« Ce n’était pas approprié. C’était très bizarre. On ne s’attend pas à ce qu’un rabbin agisse de la sorte », a-t-elle ajouté.

Mme Khurgin a demandé aux organisateurs de la conférence de ne plus jamais recevoir Yaacobov. Les organisateurs ont à leur tour informé Mme Eyngorn, ancienne présidente de la Fédération des étudiants juifs d’Allemagne, qui l’avait désigné comme conférencier. Connaissant Yaacobov depuis des années – il a même pratiqué la circoncision de son fils – elle a été choquée.

« Avant d’accuser quelqu’un, il faut vérifier », a déclaré Eyngorn à JTA. « J’ai commencé à enquêter et j’ai réalisé que cette histoire remontait à bien plus longtemps et qu’elle était plus terrible que je ne l’imaginais. »

Les histoires ont commencé à se répandre, s’étalant sur plusieurs années et suivant toutes une trajectoire similaire. Selon Mme Eyngorn, plusieurs femmes lui ont raconté comment Yaacobov les avait « préparées » pendant des semaines et des mois – après avoir vérifié leur âge, il gagnait progressivement leur confiance et leur fidélité, et finissait par les convaincre d’accepter des attouchements intimes et de se soumettre à des actes sexuels en prétendant qu’un tribunal juif secret leur avait prescrit ce traitement ou – dans une autre variante – en affirmant que lui seul, censé être un descendant du roi David, pouvait sauver leur âme.

Les invocations déformées des textes sacrés et de la loi religieuse sont courantes chez les prédateurs sexuels qui se trouvent être des rabbins, a déclaré le rabbin Yosef Blau, conseiller en orientation spirituelle et rosh yeshiva au séminaire théologique Rabbi Isaac Elchanan de l’université Yeshiva de New York, et défenseur de longue date des victimes d’inconduite sexuelle dans le monde orthodoxe.

Blau se souvient avoir été consultée au sujet d’un autre rabbin qui avait été accusé d’avoir abusé d’adolescents.

« Il s’agissait de personnes qui, à ce stade, connaissaient très peu la loi juive, et il était donc possible pour lui de les manipuler et de leur faire croire que ce qu’il leur disait était permis », a déclaré Blau. « Il est le rabbin qui les fait entrer dans le judaïsme, qui définit le judaïsme en ses termes, et cela lui donne un certain contrôle sur eux ».

Bien que les deux femmes qui ont rencontré JTA ne furent pas légalement mineures au moment de l’inconduite présumée, elles se décrivent rétrospectivement comme impressionnables et vulnérables.

Sara, qui est tombée sous son emprise pour la première fois à l’âge de 18 ans, se souvient que Yaacobov est passé de leçons sur la Kabbale et la loi juive à des conseils sur la façon de marcher, de se coiffer et de se faire les ongles pour être attirante aux yeux des hommes. L’étape suivante semblait suivre logiquement : la photographier en sous-vêtements, soi-disant pour vérifier ses « chakras ». Il lui a également dit qu’il était physiothérapeute, ce qui a encore renforcé son scepticisme, se souvient-elle.

Par la suite, « je suis partie en état de choc », a déclaré Sara à JTA. « Je me suis dit qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas du tout chez moi, que c’était la raison pour laquelle il m’arrivait toutes ces choses que je trouvais si difficiles. Il va donc les réparer, n’est-ce pas ? Et c’est l’inconfort que je vais devoir endurer ».

Lors de leur dernière rencontre, il lui a dit qu’un tribunal juif secret exigeait qu’elle lui fasse une fellation. Il a insisté sur le fait qu’il n’agissait que pour répondre aux besoins spirituels de la jeune femme, tout en lui faisant jurer de n’en parler à personne en raison du risque de conséquences dans le « monde spirituel ».

Estie était un peu plus âgée que les autres femmes qui ont parlé à JTA, elle n’était plus adolescente, lorsque Yaacobov a commencé à discuter avec elle après qu’elle a assisté à une conférence qu’il avait donnée sur les valeurs familiales.

Elle traversait une phase difficile et venait de mettre fin à une relation. « Il m’a dit : ‘Je vais t’aider’ et il a immédiatement commencé à me donner des conseils sur la manière de trouver un bon garçon », raconte-t-elle. Après s’être rencontrés une fois en public, il l’a invitée à une « formation ».

À partir de là, son histoire a ressemblé à celle d’Adelle et de Sara.

« Il disait : ‘Tes chakras sont fermés, tu dois t’ouvrir' », se souvient Estie. Il l’a ensuite invitée chez lui. Elle se réjouissait de rencontrer la femme et les enfants dont il parlait si chaleureusement, et acheta des bonbons casher en guise de cadeau. Mais lorsqu’elle est arrivée à son appartement, elle s’est aperçue qu’elle était seule avec lui.

Le rabbin Reuven Yaacobov montre comment écrire une Torah à la main lors d’une exposition au Musée juif de Berlin, en Allemagne, le 10 juillet 2014. (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)

« Il m’a dit qu’il voulait me faire un massage », raconte-t-elle. « C’était une situation étrange et inconfortable. Je suis seule avec un rabbin dans son appartement et il veut me faire un massage – un massage complet. Il m’a dit : ‘Vous devriez être plus ouverte, vous devriez ouvrir vos boutons’. »

Estie raconte qu’elle a inventé une excuse et qu’elle est partie. « Je ne l’ai pas laissé faire. Je m’en suis sortie avec très peu de dégâts ». Par la suite, dit-elle, il l’a appelée sans cesse.

« Il m’a dit qu’il pouvait m’aider et que je refusais son aide, et il m’a fait me sentir très mal dans ma peau », a-t-elle déclaré.

Estie a déclaré qu’elle avait réussi à surmonter son traumatisme, en partie en appelant Yaacobov « Reuven le Masseur » en plaisantant. Mais elle s’est dite « choquée » lorsqu’elle a découvert, par l’intermédiaire d’Eyngorn, que d’autres jeunes femmes s’étaient retrouvées dans une situation similaire à la sienne.

« Je ne savais pas que c’était son hobby. Je ne savais pas qu’il était si mauvais, qu’il faisait des choses bien pires », a-t-elle déclaré.

« Je lui faisais vraiment confiance », a-t-elle ajouté. « Je lui ai raconté l’histoire de ma rupture et j’ai pleuré. Il cherche des gens qui sont faibles ou vulnérables à ce moment-là. Il m’a dit : ‘Je vais t’aider' ».

Adelle, Sara et Estie ont toutes trois immigré en Allemagne depuis l’ex-Union soviétique ; environ 90 % des Juifs allemands d’aujourd’hui ont des racines dans ce pays. Alors qu’Estie explorait seule ses racines juives, Adelle et Sara fréquentaient une école orthodoxe créée pour accueillir les jeunes femmes russophones dans le cadre d’une vaste campagne visant à rapprocher les immigrés du judaïsme auquel le communisme leur avait interdit l’accès.

Leur profil – de jeunes juives russophones à la recherche d’un épanouissement spirituel – a pu faire d’elles des cibles. « Selon mon humble compréhension, il s’agit de trouver des personnes vulnérables », a déclaré le rabbin Zsolt Balla de Leipzig, qui a conseillé Eyngorn et certaines des femmes qui se préparent à demander réparation devant un tribunal religieux.

« Quelqu’un qui veut préparer les gens doit trouver le dénominateur commun, et dans cette situation, a dit Balla, c’est la langue. »

Zsolt Balla, rabbin d’État de Saxe, à la synagogue de Leipzig, en Allemagne, le 21 juin 2021, après son intronisation au poste de rabbin militaire des forces armées. (Crédit : Hendrik Schmidt/dpa via AP)

Shana Aaronson, directrice exécutive de Magen-Israel, un groupe de défense des victimes d’inconduite sexuelle dans les communautés religieuses en Israël, a déclaré qu’il était significatif que l’inconduite présumée du rabbin ait eu lieu alors que les femmes étaient plongées dans le judaïsme orthodoxe, où le leadership rabbinique confère du pouvoir.

Dans les communautés orthodoxes, « nous sommes formés dès le plus jeune âge à faire ce que dit le rabbin », a déclaré Aaronson. La première étape d’un prédateur consiste à dépasser les limites, à s’impliquer dans des aspects de la vie de la personne qui ne relèvent pas du rôle du rabbin : « Laissez-moi vous guider et vous conseiller sur ceci, cela et l’autre chose qui n’est pas liée à l’observance spirituelle ».

Ensuite, dit-elle, ils font tomber les barrières émotionnelles et finissent par donner un raisonnement juridique juif ou « halachique pour expliquer pourquoi ce que je vous dis de faire est acceptable ou nécessaire ». Certains apportent même des textes pour justifier leurs actions.

« Oui, on nous enseigne que ce comportement est interdit, mais on en revient toujours au fait que c’est le rabbin qui sait le mieux », a expliqué Aaronson. « Cela semble absurde, mais même une jeune femme cultivée n’est certainement pas aussi bien informée qu’un rabbin. S’il dit que dans ce cas, c’est autorisé, qui est-elle pour le remettre en question ? »

Lorsqu’Adelle a compris qu’elle avait été victime, elle s’est excusée auprès de l’administration de son école pour ne pas avoir tenu compte de l’avertissement concernant Yaacobov. Elle a également commencé à comprendre qu’elle devait désapprendre la version tordue du judaïsme qu’il lui avait enseignée.

« J’ai commencé à me réveiller et à réévaluer tout ce qu’il m’avait appris, tout ce qu’il m’avait dit, jamais », se souvient Adelle. « Trois ans à me raconter des choses, trois ans d’absurdités, en plus de la Torah, des informations erronées, de la halakha erronée, de tout ce qui est erroné. C’était comme une renaissance ».

L’école de filles n’était pas la seule institution juive à tenir Yaacobov à distance. L’ORD, l’organisation rabbinique orthodoxe allemande, a rejeté sa demande d’adhésion plus d’une fois il y a au moins dix ans, après qu’une majorité de membres eut voté contre sa candidature. Leurs raisons ne sont pas publiques.

Aujourd’hui, l’ORD espère prendre des mesures pour éviter que d’autres femmes ne soient lésées. Le rabbin Avichai Apel, membre du conseil d’administration, a déclaré que le groupe souhaitait convoquer rapidement un tribunal religieux ou beit din pour statuer sur les demandes des victimes présumées de Yaacobov en vertu de la loi juive.

Un beit din ne peut pas mettre quelqu’un en prison, mais il peut émettre des déclarations qui affectent la place d’une personne dans la communauté. Il pourrait « émettre une déclaration publique disant que [l’accusé] n’est pas autorisé à interagir avec les femmes ou le déclarant inapte à exercer la fonction de rabbin », a déclaré M. Blau, qui a commencé à conseiller l’ORD sur la manière dont elle a traité le cas de Yaacobov. « Dans les faits, il aura été déclaré coupable. »

Le beit din peut arriver à cette conclusion, ont déclaré Blau et Goldschmidt, même si la personne faisant l’objet des allégations n’est pas présente lors de la procédure. De plus, contrairement au système juridique allemand, les tribunaux juifs ne font pas de différence entre les victimes présumées âgées de plus ou de moins de 18 ans.

Dans le contexte juif, a déclaré Blau, « un violeur présumé est responsable chaque fois qu’il profite d’un déséquilibre de pouvoir, quel que soit l’âge des victimes ».

Apel a refusé de commenter le cas spécifique de Yaacobov, mais il a déclaré qu’il savait que le fait de partager des témoignages avec des rabbins pouvait être difficile pour les femmes.

« C’est une situation que personne ne veut imaginer pour lui-même, tant elle est terrible, vraiment terrible », a-t-il déclaré. « Mais malheureusement, elles doivent en parler. »

Il a également déclaré qu’il prévoyait d’aborder le sujet des abus sexuels avec sa propre communauté, afin de l’aider à les reconnaître et à les prévenir, ainsi qu’à soutenir les survivants.

Selon Goldschmidt, plus il y a de témoins qui comparaissent devant un beit din, plus le tribunal rabbinique a de chances de leur donner raison.

« Lorsqu’il s’agit de l’histoire d’un homme contre une femme, c’est sa parole contre la sienne », a déclaré Goldschmidt. « Mais s’il s’agit de toute une série de personnes qui prétendent qu’une personne a eu des relations sexuelles inappropriées avec elles, dans 99 % des cas, il s’avère que là où il y a de la fumée, il y a du feu. »

Selon Mme Eyngorn, il ne s’agit pas seulement de feu, mais d’une véritable conflagration. Dans les jours qui ont suivi le licenciement de Yaacobov, elle a déclaré que son téléphone sonnait « à chaque seconde » avec des personnes furieuses qu’elle ait travaillé contre lui. »

Des femmes de sa synagogue m’accusaient : « Vous avez renvoyé un si grand rabbin ! Nous sommes des femmes et cela ne nous est jamais arrivé », se souvient-elle. J’ai répondu : « Cela ne m’est pas arrivé non plus, ce n’est pas du tout un argument ».

Depuis, dit-elle, certains d’entre elles ont rappelé ou écrit pour s’excuser, disant qu’ils avaient eux aussi des histoires à propos de Yaacobov.

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