Berlin : Une expo dans un ancien bunker nazi pour rappeler l’expérience juive post 7-Octobre
Les œuvres du dessinateur de 'Maus' Art Spiegelman, de l'ex-apparatchik de Poutine devenu galeriste Marat Gelman et d'autres artistes dénoncent les étiquettes collées aux Juifs ces 2 dernières années
C’est une visite fortuite dans un ancien bunker nazi, alors qu’il réfléchissait aux complications liées au fait d’être juif dans le Berlin d’après le 7 octobre 2023, qui a inspiré l’artiste Yury Kharchenko à monter l’exposition « Bad/Good Jews » (Mauvais/ Bons juifs).
Cette exposition de deux semaines, qui fermera ses portes jeudi, rassemble les œuvres de cinq artistes, dont le dessinateur Art Spiegelman, auteur de Maus, le galeriste russe Marat Gelman, ainsi que les artistes plasticiens Alexander Melamid, Michail Grobman et Kharchenko. Tous ont réfléchi à la question de l’identité juive aujourd’hui.
Cette exposition se tient au Bunker West, une ancienne fortification nazie à Berlin qui a été rénovée en 2017 pour accueillir des événements et des rassemblements.
L’idée initiale de Kharchenko, élaborée avec Gelman, était de réunir plusieurs artistes juifs pour exposer des œuvres liées au monde juif. Les deux artistes considèrent désormais « Bad/Good Jews » comme une initiative continue qui, espèrent-ils, rassemblera divers artistes juifs au sein d’une communauté proactive et solidaire, avec des projets d’expositions futures.
L’exposition a favorisé les discussions entre les visiteurs sur la mémoire, la culture juive et l’antisémitisme, en particulier dans un contexte de montée des sentiments anti-juifs et anti-Israël dans le monde entier depuis le 7-Octobre, a expliqué Kharchenko.
« La plupart des œuvres ont été créées avant le 7-Octobre et n’ont pas de lien direct avec les événements de cette journée », a-t-il précisé.
« Mais le 7-Octobre est lié à l’Histoire juive. »
Les personnes souhaitant voir l’exposition doivent convenir d’un rendez-vous par courriel pour planifier leur visite.
Les œuvres présentées dans « Bad/Good Jews » sont originales, insolites et profondément juives. Le nom de l’exposition fait référence aux étiquettes collées aux Juifs à la suite du pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.
« L’exposition n’est pas politique, car je ne suis pas une personne politique, je ne me considère ni comme étant de gauche ni comme étant de droite », a déclaré Kharchenko.
« Mais après le 7-Octobre, le monde a divisé les Juifs en bons juifs et mauvais juifs, et cela montre qu’il existe de nombreux types de Juifs différents. »
Melamid, un artiste d’origine russe vivant à New York, a contribué à l’œuvre « Les dix autres Juifs du XXᵉ siècle », en référence à la célèbre série d’Andy Warhol des années 1980, « Dix portraits de Juifs du XXᵉ siècle ».
Contrairement à Warhol qui exposait des personnalités juives de premier plan telles que Louis Brandeis et Martin Buber, Melamid représente dans ses portraits des gangsters et des criminels, tels que Bugsy Siegel et Meyer Lansky.
Le travail de Kharchenko consiste à placer des figures de la culture pop dans des contextes tragiques. Dans l’exposition, Superman, qui représente son propre grand-père, héros de l’armée russe, est photographié devant les portes d’Auschwitz.
Une autre montre un tyrannosaure à l’entrée du camp d’extermination, symbole de l’extermination de six millions de Juifs pendant la Shoah, a indiqué Kharchenko.
Spiegelman, quant à lui, réinterprète Le Juif errant de l’illustrateur français Gustave Doré en y ajoutant des visages de souris, faisant écho au motif de son roman graphique Maus, qui raconte l’expérience de ses parents pendant la Shoah.
Cette exposition est née de la rencontre entre Kharchenko et Gelman, un galeriste devenu artiste, qui fut autrefois conseiller du président russe Vladimir Poutine, mais qui a été banni de Russie en raison de son opposition à la guerre contre l’Ukraine et qui s’est finalement installé à Berlin.
« Il a été bouleversé par le 7-Octobre et a commencé à se sentir juif », a souligné Kharchenko.
Gelman a fait appel à son ami Spiegelman, lauréat du prix Pulitzer en 1992 pour Maus.
Ils ont également ajouté des œuvres de Melamid, un conceptualiste et artiste de performance d’origine russe installé depuis longtemps à New York, ainsi que de Grobman, un artiste et poète ayant travaillé en Israël et en Russie. Grobman est décédé dimanche à Tel Aviv. Il avait 86 ans.
Kharchenko, qui vit actuellement à Berlin, a fait ses études et a grandi en Allemagne de l’Ouest.
Après avoir été passé à tabac par des néo-nazis, il a étudié dans une yeshiva, puis a été victime d’un « racisme fou » de la part de Juifs ultra-orthodoxes en raison de ses origines russes. Il conserve néanmoins un lien fort avec le judaïsme.
Le choix du bunker comme lieu d’exposition est ironique, a expliqué Kharchenko, en évoquant l’histoire de sa famille dont deux grands-pères ont été décorés pour leur héroïsme au sein de l’Armée rouge russe.
« Ils étaient mes super-héros, ils ont tué des nazis », a-t-il déclaré.
« Mais leurs actions ont finalement conduit ma famille à quitter la Russie pour s’installer en Allemagne. »
Kharchenko affirme que l’espace du bunker est essentiel à l’exposition, tout comme les cinq artistes juifs qui y participent et leurs diverses interprétations du thème.
« Nous sommes maintenant dans le bunker, Hitler n’est plus là, et nous parlons de la vie après le 7-Octobre. Il y a un lien entre le fait qu’il y ait des artistes juifs dans le bunker, mais pas de nazis », a-t-il ajouté.