Boycott d’Israël: A Khartoum, « la prospérité préférable à un idéalisme affamé »
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Un enfant sur une bétaillère au Soudan, au mois de novembre 2020.  (Crédit : Ziv Genesove)
Un enfant sur une bétaillère au Soudan, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)
Reportage

Boycott d’Israël: A Khartoum, « la prospérité préférable à un idéalisme affamé »

En visite dans la capitale, quelques semaines après l’annonce de l’accord de normalisation, un journaliste du ToI a rencontré le pragmatisme – et une famille d’origine juive

KHARTOUM — Ahmed, un soudeur de Khartoum, la capitale du Soudan, est perplexe. « Je ne comprends pas ce qu’attendent de nous les Palestiniens », explique-t-il. « Ils entretiennent toutes sortes de liens avec Israël : Que ce soient les relations commerciales, la coordination sécuritaire et la coopération médicale. Si les Palestiniens peuvent profiter de tous ces liens, pourquoi nous les refuserait-on à nous ? », interroge-t-il.

Ma visite au Soudan, ce mois-ci, survient dans un contexte qui n’est rien de moins qu’historique. Elle a lieu quelques semaines seulement après l’annonce faite par les gouvernements soudanais et israélien de la normalisation des liens entre les deux pays, le 23 octobre, et un an et demi après la chute du dictateur Omar al-Bashir qui gouvernait le Soudan depuis trois décennies, au mois d’avril 2019.

Le Soudan n’a pas été, au cours de l’Histoire, un pays ami de l’Etat juif et il avait intégré, depuis des décennies, le boycott arabe d’Israël qui avait suivi la guerre des Six jours, en 1967. Les leaders arabes s’étaient alors rassemblés à Khartoum pour annoncer ce qui était devenu connu sous le nom des trois « non » : non à la paix, non à la reconnaissance et non aux négociations avec Israël.

Des décennies plus tard, certains responsables soudanais doutent encore de la nécessité d’abandonner ces « non » pour des accords qui seront conclus dans l’agriculture, dans le commerce, l’aviation, les migrations et d’autres domaines. « La normalisation entre en contradiction avec la loi nationale soudanaise et l’engagement national arabe », a déclaré l’ancien Premier ministre Sadiq al-Mahdi, en référence au boycott d’Israël qui reste en vigueur en vertu de la loi soudanaise jusqu’à la formation d’un gouvernement provisoire. Le pays n’a pas de parlement en place depuis le mois d’avril 2019 et l’accord entre Israël et le Soudan doit encore être formellement signé.

Toutefois, le général Abdel-Fattah Burhan, chef du conseil souverain au pouvoir, considère l’accord de normalisation avec l’Etat juif comme la bouée de sauvetage qui lui permettra de revenir au sein de la communauté internationale commerciale. « Nous désirons tous voir s’établir un Etat palestinien dans les frontières de 1967… mais nous ne voulons pas que le Soudan en porte toute la responsabilité », a déclaré Buhran en date du 26 octobre.

La circulation sur une route de Khartoum, au Soudan, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)

En déambulant dans les rues de Khartoum et en parlant avec les citoyens, il devient évident qu’il y a un réel sentiment de changement qui flotte dans l’air. Et même si de nombreux Soudanais ne semblent pas sûrs de ce qu’ils veulent exactement, ils savent très bien, en revanche, ce dont ils ne veulent pas.

« Le dernier gouvernement a été très occupé à transmettre des idées et des idéologies de haine et d’extrémisme », dit Ahmed. « Mais il ne s’est pas préoccupé des vies quotidiennes des citoyens. Les discours sur de nobles objectifs, on n’en peut plus. Je veux pouvoir nourrir ma famille avant tout le reste », s’exclame-t-il.

Ahmed, un soudeur de Khartoum, au Soudan, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)

Dans les rues du Soudan, tout le monde ne voit pas d’un bon œil l’idée de la normalisation avec Israël. Après l’annonce, il y a eu plusieurs manifestations contre cette initiative et des images de drapeaux israéliens brûlés par des protestataires ont été diffusées par les médias. Des séquences qui n’ont guère ému Ahmed.

« Alors, quelques idiots ont brûlé le drapeau israélien », dit-il. « Regardez les photos des manifestations – vous ne verrez pas plus de 200 personnes qui ont participé à ces manifestations. Et encore, ils étaient moins nombreux que ça dans la majorité des cas. La plus grande partie du public, au Soudan, est indifférente à la politique étrangère ».

Un modèle du Dôme du rocher après de l’aéroport de Khartoum, au Soudan, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)

Selon Ahmed, la normalisation avec Israël est une excellente opportunité offerte au Soudan, qui permettra au pays de prendre une nouvelle trajectoire.

« Israël est un pays avancé », dit-il. « Les Israéliens pourront nous aider dans de nombreux secteurs, ils nous aideront à développer notre agriculture, nos infrastructures. Ils nous apporteront leurs connaissances, leurs technologies ».

Nasser, un vendeur de voitures d’Omdurman — une ville de presque 3 millions d’habitants qui jouxte Khartoum — estime, lui aussi, que la normalisation avec Israël est une bonne initiative.

Nasser d’Omdurman, au Soudan, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)

« Ce conflit, c’est celui de l’ancienne génération », explique Nasser. « La génération actuelle n’a connu aucun affrontement direct avec Israël. En plus, de nombreux autres pays arabes entretiennent des relations avec Israël, alors où est le problème ? »

Cela fait longtemps qu’on défend les Palestiniens

Saed Omar, l’un des dirigeants de l’Amicale soudano-israélienne, a pris place face à moi dans un coin tranquille du lobby de mon hôtel. Il se refuse également à faire un drame des images de citoyens soudanais brûlant des drapeaux israéliens.

Des gens se rassemblent pour la prière du vendredi à Khartoum, au Soudan, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)

« Certaines personnes, dans notre nation, s’opposent à la normalisation avec Israël et certains la soutiennent », dit Omar. « Tout va bien : Il n’y a aucun pays dans le monde où tout le monde pense à 100 % la même chose ».

Il se dit néanmoins persuadé que la majorité des Soudanais comprennent les profits à tirer de cette initiative.

« Le gouvernement précédent était un gouvernement terroriste qui soutenait des organisations comme le régime iranien et le Hamas », dit Omar. « C’était un gouvernement dont les intérêts étaient vils. Se lier avec Israël peut bénéficier au Soudan dans tant de domaines – ils pourront nous apporter leurs connaissances, nous aider à nous développer dans le domaine médical, dans l’agriculture et l’industrie et dans de nombreux autres domaines ».

L’un des groupes ayant aidé à renverser le pouvoir de l’ancien président al-Bashir était le Mouvement pour la libération du Soudan. Le porte-parole du Mouvement, Muhammad Hassan, explique au Times of Israel ce qu’il pense de cette initiative de normalisation.

Un service de prière musulmane dans une rue de Khartoum, au Soudan, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)

« Nous, en tant qu’Etat, nous devrions renforcer nos liens avec tous les Etats de la région », dit Hassan. « Cela fait longtemps que nous défendons les Palestiniens et nous continuerons à le faire, mais nous devons aussi nous occuper de notre pays natal ».

Un antisémitisme persistant

Tandis qu’il devient de plus en plus commun, ces jours-ci, de rencontrer des personnes favorables à la normalisation des relations avec l’Etat d’Israël, « Israël » était encore, il n’y a pas longtemps, considéré comme un gros mot au Soudan. Mansour Itzhak Asrail, un pharmacien d’Omdurman dont le nom de famille signifie Israël, le sait mieux que personne.

Asrail est né et a été élevé musulman mais son grand-père, Asrail Daoud, était un Juif qui avait fui au Soudan depuis l’Irak. Même s’il avait été obligé de se convertir à l’islam, Daoud était fier de ses origines juives : Il avait conservé le nom Asrail (Israël) et il avait donné à ses enfants des noms hébraïques.

Mansour Itzhak Asrail dans sa pharmacie, à Khartoum, au Soudan, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)

« A chaque fois que des gens entendaient le mot ‘Asrail’, ils disaient ‘Dieu nous en préserve’, » dit Asrail, assis dans sa modeste officine dont les rayons sont pour la plupart vides. « Les Frères musulmans ont volé notre pays, ils m’ont violenté et harcelé personnellement simplement parce que mon nom est Asrail ».

Asrail explique au Times of Israel avoir plein de bonnes raisons d’être en colère. Il dit avoir subi des harcèlements et des menaces antisémites pendant toute son enfance et jusqu’à une date récente. Il affirme aussi que le gouvernement d’al-Bashir et les administrations qui l’avaient précédé volaient systématiquement tous les avoirs et toutes les richesses de sa famille.

« Quand on est arrivés au Soudan, on était les plus riches du secteur. Aujourd’hui, on est les plus pauvres », s’exclame-t-il.

Mohammed Itzchak et Abu-Bakr Asrail, au mois de novembre 2020. (Crédit : Ziv Genesove)

Les neveux d’Asrail, Mohammed Itzchak Asrail et Abu-Bakr Ishaq Asrail, ont également eu leur part de désagréments.

« Si on découvre que votre nom de famille est Asrail, ça va rompre les liens très souvent, les gens pensent que vous êtes peut-être un espion », disent-ils au Times of Israel.

Ils expliquent que la maison dans laquelle ils vivent appartenait à la famille depuis trois générations. Aujourd’hui, ajoutent-ils, le bien immobilier a été récupéré par l’Etat et il est devenu la propriété, dans les faits, du gouvernement. Et, selon eux, c’est en raison de leurs origines juives.

Le dernier vestige

Malgré leurs souffrances passées, Mansour Asrail et ses neveux espèrent que la perspective de la normalisation avec Israël ouvrira une nouvelle ère au Soudan.

« J’aimerais voir des touristes juifs venir d’Israël pour visiter Khartoum. Pourquoi pas ? », interroge Mohammed Asrail.

Le cimetière juif de Khartoum, au Soudan, est tombé en ruines mais un projet de restauration gouvernemental récent cherche à sauver tout ce qui sera possible. (Crédit : Ziv Genesove)

Son oncle, Mansour Asrail, se dit optimiste, lui aussi. « Dites aux Israéliens qu’ils sont les bienvenus avec leurs savoirs et leurs technologies », déclare-t-il. « Et avec leur argent, bien sûr », ajoute-t-il avec un sourire.

En revenant de la pharmacie d’Asrail, je vais voir ce qui pourrait être le dernier vestige de la communauté juive qui avait prospéré ici dans le
passé : Le cimetière juif de Khartoum.

Jusqu’à une date récente, le site était une décharge. Mais, ces dernières semaines, le gouvernement soudanais a lancé un projet de restauration qui comprend son nettoyage et prévoit de sauver et de préserver les stèles et les tombes qui pourront l’être.

C’est clair : Les temps changent.

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