Pendant des millénaires, des centaines de bas-reliefs aux couleurs vives ont orné les murs du palais du légendaire roi assyrien du VIIIe siècle avant l’ère commune, Sennachérib, à Ninive, donnant à voir de riches illustrations des audacieuses conquêtes rapportées par les sources assyriennes et la Bible hébraïque.
En 2016, des terroristes de l’État islamique (EI) ont pénétré dans ce palais, située dans l’actuelle Mossoul en Irak, pour y détruire tous les artefacts. Depuis le XIXe siècle, ces sculptures avaient permis aux chercheurs modernes de comparer les informations sur Sennachérib contenues dans la Bible avec les sources historiques et les découvertes archéologiques. Si elles n’avaient pas été détruites, elles auraient sans doute eu bien plus à offrir.
Parmi les trésors brisés par les terroristes se trouve une dalle de pierre qui ornait l’opulente salle du trône de Sennachérib et qui, selon les chercheurs, représentait le siège assyrien de la ville philistine d’Eltekeh.
Selon de récentes études adossées à l’analyse des photographies et dessins de ce bas-relief, qui n’avait jamais vraiment attiré l’attention avant sa destruction, il se pourrait qu’il représente Jérusalem, ce qui en ferait la plus ancienne représentation connue.
Les études récentes estiment que la carte de Madaba, mosaïque découverte dans une église byzantine du VIe siècle de notre ère dans l’actuelle Jordanie, est la plus ancienne représentation de Jérusalem qui nous soit parvenue. Mais cette nouvelle étude, publiée en octobre dernier dans le prestigieux Journal of Near Eastern Studies par le chercheur Stephen Compton, de l’Université d’Afrique du Sud, suggère que le palais du sud-ouest à Ninive abritait une représentation 1 200 ans plus ancienne que celle de Madaba.
« C’est une image unique de l’armée assyrienne en train de quitter une ville étrangère, laissée intacte ; ce qui correspond à la fois au récit de Sennachéib sur ce qui s’est passé à Jérusalem et à celui de la Bible », explique Compton au Times of Israel par téléphone.
La salle du trône contenait pas moins de 33 panneaux sculptés représentant les exploits de Sennachérib, dont le règne dura de 705 à 681 avant notre ère.
« La salle du trône de Sennachérib était la plus grande salle du palais, d’une longueur de 50 mètres », précise Compton.
Les archéologues britanniques ont fouillé le site dès le milieu du XIXe siècle, en fixant leurs découvertes sous forme de dessins détaillés. Les dalles les mieux conservées ont été transportées à Londres et sont aujourd’hui encore exposées dans les collections du British Museum.
Elles comprennent des bas-reliefs provenant d’une autre pièce du palais et représentent la destruction par Sennachérib de la ville judéenne de Lachish, probablement lors de cette même campagne, en 701 avant notre ère, au cours de laquelle il assiégea Jérusalem.
Les Annales de Sennachéib rapportent cette campagne militaire — la troisième du roi assyrien — au cours de laquelle son armée a balayé la Phénicie et la côte levantine, avant d’attaquer le royaume intérieur de Judée, soutenu par l’Égypte, un grand rival assyrien.
Selon des études bien établies, cette campagne est représentée sur le mur droit de la salle du trône sur plusieurs dalles donnant à voir trois des sites conquis, même si l’identité des lieux est discuté par les spécialistes.
La section comprend la dalle 28, qui représente un mur de ville élaboré et un personnage tenant un objet au sommet d’un bâtiment majestueux. Les spécialistes associaient généralement cette gravure à la victoire assyrienne sur l’Égypte à Eltekeh, ville des basses terres de Judée où Sennachérib a remporté une importante victoire militaire contre les Égyptiens et les Philistins.
Il y a de cela une vingtaine d’années, le chercheur suisse Christoph Uehlinger a laissé entendre que la dalle 28 pourrait représenter Jérusalem, sans toutefois tirer de conclusions définitives dans un sens ou dans l’autre.
Dans son étude, Compton reprend cette idée et propose une nouvelle interprétation des illustrations de cette dalle aujourd’hui brisée allant dans le sens de la représentation de Jérusalem, de son mur d’enceinte cerné par l’armée assyrienne, de son palais royal à l’intérieur de ce même mur et de la figure solitaire, celle du roi biblique Ézéchiel.
« Comme un oiseau en cage »
Parmi les arguments avancés par le doctorant figure le fait que l’illustration semble correspondre aux récits du siège de Jérusalem par Sennachérib. Bien que le récit biblique et les annales assyriennes divergent quelque peu sur la réalité des événements, les deux sources font référence à un conflit à l’issue duquel Jérusalem est intacte.
« Normalement, dans les reliefs assyriens, on verrait des villes pillées et incendiées, et [des soldats assyriens] en train d’emporter des trésors et des prisonniers », explique Compton.
Mais sur la dalle 28, on voit une ville intacte, sans scène de bataille.
Selon la Bible, Ézéchiel aurait versé un lourd tribut à Sennachéib pour qu’il quitte la ville. Après que le roi assyrien eut tout de même assiégé Jérusalem et juré de la détruire, son armée fut frappée par un ange de Dieu et perdit 185 000 de ses hommes en une seule nuit.
« Ainsi, le roi Sennachéib d’Assyrie leva le camp, se retira et resta à Ninive », lit-on dans le verset 19:36 de Rois II.
Dans les Annales de Sennachéb, le roi se vante d’avoir séquestré le roi Ézéchiel à l’intérieur-même de la ville, mais sans la piller, en disant : « J’ai piégé Ézéchiel dans sa ville royale, Jérusalem, comme un oiseau en cage. »
Compton relève que le personnage que l’on aperçoit au sommet d’un bâtiment semble être une figure monarchique, seule, debout.
« Sur cette image, à droite du trône, se tient un individu qui porte un étendard – un symbole de royauté », explique Compton. « Normalement, il devrait y avoir des défenseurs à l’intérieur de la ville en train de tirer des flèches, de lancer des pierres. Mais là, on a ce qui ressemble à un roi, seul. »
Compton souligne par ailleurs le style architectural représenté sur la dalle 28, avec des encorbellements, ces pierres saillantes utilisées pour soutenir une surface surélevée plus grande que la base sur laquelle elle repose.
« C’est quelque chose d’assez sophistiqué », dit-il. « Il y a ces tours qui s’élèvent et soutiennent une pièce, au sommet, plus large que la base, d’où les encorbellements. Il y a un second niveau de créneaux de soutien au sommet de la tour. Il y a donc un double niveau d’encorbellement. »
« Si vous regardez les reliefs de Sennachérib, il existe toutes sortes de styles architecturaux, mais il n’y a que trois reliefs qui illustrent ce style », ajoute-t-il.
Selon Compton, en-dehors de la dalle 28, ce style se retrouve dans le bas-relief qui représente Lachish, avec des tours identiques à double encorbellement.
Il n’existe pas encore de consensus scientifique sur l’interprétation de la troisième ville, mais l’image présente ce que Compton qualifie d’éléments aquatiques intéressants, sans doute un fossé et une rivière, ce qui, pour certains chercheurs, pourrait correspondre à l’ancienne Gath.
Du temps de Sennachérib, Gath était culturellement judéenne et les inscriptions concernant Sennachéib parlaient d’une ville un temps philistine, mais à la main d’Ézéchiel.
Selon Compton, si les deux autres villes présentant le même style architectural sont considérées comme étant judéennes, il est raisonnable de penser que celle qui figure sur la dalle 28 l’est également.
Sur l’image, un grand espace sépare le mur d’enceinte de la ville du bâtiment intérieur sur lequel se tient le personnage, ce qui pourrait représenter le fossé sec qui, selon les archéologues, séparait le Mont du Temple de la Cité de David et du palais royal en contrebas. C’est ainsi que les assaillants assyriens qui, selon des sources anciennes ultérieures, se seraient approchées de Jérusalem par le nord, auraient perçu la ville.
« Les Assyriens avaient tendance à représenter les villes avec leurs traits les plus distinctifs », souligne Compton. « Nous savons, grâce à Ésaïe 10 et [l’historien romain-juif] Josèphe, que les Assyriens sont arrivés par le nord, ce qui correspond à la perspective choisie par l’artiste. »
« Sous cet angle, on voit le Mont du Temple au premier plan, et l’ancienne Cité de David, l’établissement originel de Jérusalem, en arrière-plan », ajoute-t-il.
Le lien avec Ushu
La théorie de Compton passe par ailleurs par une nouvelle interprétation de la première pierre de la séquence, considérée jusque dans les années 1990, avant un revirement total, comme figurant la ville phénicienne de Tyr. Compton rejette tout autant la théorie concurrente selon laquelle la dalle représente la ville philistine de Jaffa et suggère qu’il pourrait s’agir de la ville d’Ushu, un autre important centre phénicien, le mur représentant selon lui les trois royaumes dans leur ordre de conquête.
« La Phénicie fut le tout premier royaume que Sennachérib conquit lors de sa troisième campagne militaire », explique-t-il. « [L’historien de l’art] John Malcolm Russell avait déjà identifié le deuxième royaume sur ce mur comme étant la Philistie, le deuxième royaume conquis par Sennachérib. »
« Par défaut, le troisième royaume pourrait être celui de Judée », ajoute-t-il.
Il précise qu’Ushu et Jérusalem apparaissent liées en d’autres endroits de la salle.
« Dans la salle du trône, il y avait deux taureaux avec des inscriptions près de l’entrée principale », dit-il. « Les inscriptions ne mentionnent qu’une seule ville phénicienne, Ushu, et une ville de judée, Jérusalem. Si on regarde le mur, on y voit Ushu et Jérusalem. »
Certains chercheurs ne sont pas d’accord avec l’idée de Compton selon laquelle la plaque 28 représente Jérusalem.
« Je pense qu’il a tort », estime le professeur Danel Kahn de l’Université de Haïfa, expert en histoire assyrienne qui a écrit un livre sur la campagne de Sennachérib contre la Judée pour la Cambridge University Press en 2020.
Kahn, qui croit qu’une autre gravure dans le palais de Ninive représente Jérusalem, explique avoir lui aussi, en son temps, caressé l’idée de la dalle 28, mais avoir depuis changé d’avis.
« [Compton] ne prend pas en compte le fait que cette dalle se trouve sur le même mur que la bataille contre les Égyptiens qui a eu lieu sur la plaine d’Eltekeh, et que l’image est supposée représenter une ville proche de cette plaine », explique-t-il au Times of Israel par téléphone.
Kahn pense que la ville est Écron, une autre ville philistine des basses terres de Judée, dont le roi avait prêté allégeance à Sennachéib, selon des sources assyriennes.
« On voit une plaine et non des montagnes, ce qui plaide davantage en faveur d’Écron que de Jérusalem », explique Kahn.
Compton lui rétorque que les artistes assyriens dépeignaient souvent en une seule scène des événements supposés s’être produits très loin les uns des autres, et qu’il n’était aucunement nécessaire qu’ils se soient déroulés dans les basses terres.
Son article donne une analyse de la plus grande image tirée d’une autre salle du palais de Sennachérib, qui présente des événements s’étant déroulés à différentes époques et en différents lieux sans aucune séparation, un style qualifié de narration continue, très répandu dans le monde antique, dont il estime qu’il a été utilisé dans la salle du trône.
« Quand on regarde ce mur, sur la même image, on voit la Philistie et la ville à sa droite ; il n’y a aucune séparation entre les deux endroits, juste l’armée [assyrienne] en train de se rendre d’un endroit à l’autre. Ce qui laisse penser que la ville sur la dalle 28 fait partie de la bataille de Philistie [dans la plaine d’Eltekeh], » explique-til.
Les chercheurs modernes, disait-il, étaient biaisés par les conventions artistiques « où nous exprimons visuellement différents événements en mettant des blocs de style cartoon autour, puis nous avons un carré après l’autre. »
« Si vous regardez la salle du trône de Sennachérib, vous avez un événement, cette bataille en Phénicie, puis l’armée voyageant entre les deux, et cette autre image de la ville », dit-il.
« Cela ne veut pas dire que la ville fait partie de cette scène de bataille. Le voyage entre les deux montre le passage du temps et sépare les deux événements. Ce sont deux endroits différents, l’un est Phénicie et l’autre Juda, Jérusalem. »
L’assyriologue allemand Stefan Maul, professeur à l’université de Heidelberg, ne s’estime pas non plus convaincu par l’interprétation de Compton.
« Je ne trouve pas ses arguments convaincants », dit-il.
Maul et son équipe travaillent depuis 2018 au référencement et à la protection de ce qui reste de l’ancienne Ninive suite à la défaite du groupe terroriste de l’État islamique.
Parmi les objets détruits par l’organisation terroriste figure la dalle 28.
L’analyse de Compton repose sur des représentations du dessin datant du milieu du XIXe siècle, ainsi que sur des études plus modernes, dont une photo de la dalle prise par Russell, un historien de l’art, en 1990.
Kahn, qui travaille actuellement sur un article scientifique sur la campagne de Sennachérib contre la Judée à partir de ses annales et reliefs, pense que Jérusalem est représentée sur sept autres dalles de la salle du trône, disparues ou gravement endommagées avant même l’arrivée de l’EI.
« Ces dalles étaient dans la partie de la pièce la plus proche du trône, la plus proche du roi, donc elles étaient le point fort de la scène », assure-t-il. « C’est là que nous devrions chercher la capitulation d’Ézéchiel face à Sennachérib. »
Selon Kahn, certaines photos de haute résolution prises par une équipe d’archéologues en 2011 ont permis de fixer des restes des dalles, mais rien qui soit visible à l’œil nu.
« On y voit des personnes capturées sur un fond montagneux », explique-t-il. « Ce qui colle mieux avec Jérusalem. »
Trois ans après ces photos, Mossoul est tombée aux mains des terroristes de l’État islamique lorsque l’armée irakienne s’est effondrée. Le groupe extrémiste, membre d’al-Qaïda, a terrorisé la population et détruit les anciens trésors de Ninive, comme il l’a fait ailleurs dans son prétendu califat.
Selon Maul, les terroristes étaient opposés à ce que les Irakiens soient rattachés aux cultures pré-islamiques.
« L’Irak est un État dépourvu d’identité ethnique ou religieuse ; il y a des Kurdes, des Yézidis, des sunnites et des chiites », poursuit-il. « Lorsqu’il est devenu indépendant, il est évident que la seule chose qui unissait tous ces peuples était la fierté que l’Irak ait été le berceau de la civilisation humaine, et que les cultures anciennes du Proche-Orient soient devenues très importantes. »
« Lorsque les troupes de l’État islamique sont arrivées à Mossoul en 2014, elles ont immédiatement commencé à détruire le patrimoine culturel ancien du Proche-Orient et cette identité afin de créer une nouvelle identité islamique radicale », poursuit-il.
Maul rappelle que le premier lieu pris pour cible par l’État islamique a été le sanctuaire Nabi Younus, construit sur ce qui était, selon un récit ancien, le tombeau du prophète biblique Jonas. À la fin de l’Antiquité, le lieu était devenu un haut-lieu chrétien doté d’un monastère transformé en mosquée au XIIe siècle de notre ère et le tombeau, enfermé.
Mossoul a été reprise en 2017 par les forces irakiennes, kurdes et de la coalition soutenues par les États-Unis après des mois de combats intenses qui ont détruit de grandes parties de la ville qui jouxte le fleuve du Tigre.
Depuis, Maul et son équipe travaillent à la fois sur le sanctuaire, sous lequel ils ont découvert un autre palais assyrien, et sur le site de Sennachérib, ce qui leur vaut de passer près de 12 semaines par an en Irak, en deux fois. Le travail de terrain passe par la formation d’une nouvelle génération d’archéologues irakiens.
Dans les ruines du palais, ils ont trouvé des fragments de dalles – 8 500 de grande taille et plus de 10 000 de petite taille.
« [La salle du trône] n’était plus qu’un tas de débris », rappelle-t-il. « Nous avons décidé que nous ne pouvions que nettoyer, mesurer et numéroter chaque fragment et faire en sorte de les protéger. »
L’archéologue a construit un entrepôt spécial de plus de 20 mètres de long pour mettre à labri ces vestiges.
Son équipe et lui ont par ailleurs commencé à reconstruire quelques dalles, dans l’une des plus petites pièces, mais il faudra des années pour terminer.
« Nous avons décidé de ne pas commencer par la Salle du Trône mais par une petite pièce à côté, afin de nous faire la main avec un petit nombre de fragments », conclut-il.
« Sur le plan scientifique, on connait déjà bien les bas-reliefs mais il est de notre responsabilité de faire en sorte qu’au final, l’État islamique ait échoué dans sa mission. »
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