JTA – Cameron Kasky est candidat au Congrès dans le West Side de Manhattan. Mais ces derniers temps, c’est plutôt la Cisjordanie qui était au centre de ses préoccupations.
Kasky, un progressiste juif âgé de 25 ans, s’est en effet récemment rendu en Cisjordanie, dans le cadre d’une mission de solidarité. Une expérience qu’il a partagée sur les réseaux sociaux, évoquant notamment des échanges avec des Palestiniens confrontés aux contrôles de sécurité et aux incursions de résidents d’implantations israéliens. Il a également participé à des activités sportives avec des enfants palestiniens, comme en témoignent plusieurs vidéos.
Parmi la dizaine de candidats en lice dans la 12e circonscription électorale de New York, Kasky se positionne à gauche de l’establishment démocrate. Son programme prévoit, entre autres, des sanctions contre Israël, qu’il accuse de commettre un « génocide ».
Cette position qu’il a choisie, dans l’une des circonscriptions les plus juives du pays, pourrait lui aliéner une partie de l’électorat. La circonscription, qui englobe l’Upper West Side et l’East Side ainsi que Midtown Manhattan, est depuis longtemps représentée par Jerry Nadler, le membre juif le plus pérenne du Congrès.
Survivant juif de la fusillade du lycée de Parkland et militant pour le contrôle des armes à feu, Kasky estime toutefois que sa position sur Israël n’a rien d’exceptionnel, comme il l’a expliqué lors d’un entretien.
« Je ne suis pas une anomalie », a déclaré Kasky à la Jewish Telegraphic Agency (JTA). « La prochaine génération de Juifs américains est en train de changer ses opinions sur l’État d’Israël et son fonctionnement. »
Alors qu’Israël devrait jouer un rôle central dans plusieurs scrutins à l’occasion des élections de mi-mandat, la candidature de Kasky permettra de tester la réaction des électeurs face à une position radicalement anti-Israël. Mais Israël n’est pas l’unique préoccupation juive de Kasky, qui a également fait part de son intention d’améliorer l’enseignement de la Shoah et de lutter contre la montée de l’antisémitisme à droite.
Kasky ne semble pas non plus se tromper au sujet de l’évolution des sentiments des jeunes Juifs. Selon une enquête réalisée en 2024 par le Pew Research Center, les Américains âgés de 18 à 29 ans sont le seul groupe d’âge plus favorables aux Palestiniens qu’aux Israéliens. La moitié des Juifs américains âgés de 18 à 34 ans estiment qu’Israël a commis un « génocide » à Gaza, et ce pourcentage oscille autour de 30 % chez les groupes plus âgés, a révélé un sondage réalisé en septembre 2025 par le Washington Post.
Dans ce contexte, Kasky affirme ne pas connaître, parmi les membres de la génération Z, d’autres Juifs partageant ses opinions et se présentant à des élections nationales. Il s’attend toutefois à ce que cela évolue.
« J’imagine que nous en verrons bientôt beaucoup plus, d’autant plus que nombre de Juifs américains de notre génération sont alignés sur les positions de politique étrangère en faveur de la paix qui sont au cœur de mon engagement », a-t-il souligné.
Si la génération Z n’a pas encore atteint l’âge typique des candidats aux élections nationales, de jeunes Juifs progressistes aux opinions pro-palestiniennes affirmées commencent toutefois à émerger sur la scène politique et à remporter des scrutins.
De l’autre côté de l’Hudson, face au district de Kasky, c’est un socialiste démocrate juif nommé Jake Ephros qui a été élu au conseil municipal de Jersey City le mois dernier. Ephros est également un fervent défenseur de la cause palestinienne. En octobre 2023, il a co-organisé une lettre ouverte intitulée “Not in Our Name! Jewish Socialists Say No to Apartheid and Genocide” (« Pas en notre nom ! Les socialistes juifs disent non à l’apartheid et au génocide »), qui comparaît Israël à l’Allemagne nazie.
Morris Katz, un stratège politique juif âgé de 26 ans, a quant à lui fait sensation en coulisses, en participant à la campagne victorieuse de Zohran Mamdani à la mairie de New York. Il travaille désormais comme conseiller dans la campagne sénatoriale d’un autre progressiste antisioniste, Graham Platner, du Maine. Katz a expliqué avoir été « radicalisé » par l’AIPAC, le lobby pro-Israël.
« C’est quelque chose que nous voyons partout », a confié Kasky à propos de ses sentiments à l’égard d’Israël.
Dans le sillage de la victoire de Mamdani, des candidats progressistes commencent à émerger, se positionnant comme les principaux adversaires des démocrates plus modérés pour les élections de mi-mandat qui auront lieu cette année. La question d’Israël devrait également jouer un certain rôle dans ces différentes courses au Congrès. Et cela pourrait s’avérer particulièrement vrai dans la course à la succession de Nadler, dans laquelle Kasky devra, parmi de nombreux adversaires, affronter plusieurs autres Juifs.
Le 12e district comprend des quartiers plus jeunes, comme Chelsea, qui ont massivement voté pour Mamdani, et dans lesquels Kasky, socialiste démocrate et partisan de Mamdani, pourrait être en phase avec les opinions politiques des électeurs. Toutefois, même parmi ceux qui partagent ses idées, sa jeunesse et son manque d’expérience pourraient constituer un frein.
« J’examine ses positions, et je me dis que s’il était expérimenté, je serais très emballée », confie Arlene Geiger, coordinatrice du Upper West Side Action Group.
Geiger, qui est juive, échange également avec une quinzaine de progressistes du district sur un groupe Signal, parmi lesquels des membres des Socialistes démocrates d’Amérique se disant « réellement enthousiastes » à l’égard de Kasky.
« Mais il est encore trop jeune, et il n’a pas fait ses preuves. Donc, je ne sais pas », a ajouté Geiger.
Eric Alterman, journaliste et auteur du livre publié en 2022 We Are Not One, qui analyse la fracture croissante autour d’Israël parmi les Juifs américains, doute que Kasky puisse remporter l’élection, malgré l’évolution de l’opinion publique sur Israël.
Aux élections générales, Mamdani a réussi à remporter l’Upper West Side avec des opinions similaires à celles de Kasky sur Israël, a souligné Alterman.
« Mais l’argument de Mamdani n’était pas Israël. C’était le pouvoir d’achat », a poursuivi Alterman, qui vit dans l’Upper West Side. « Si nombre de membres du DSA étaient là [pour soutenir Mamdani] à cause d’Israël, ce n’était pas le cas de la majorité des gens, qui étaient là pour dire : ‘Je suis plutôt d’accord avec certaines de ses idées, mais pas avec toutes’, ou ‘Qui se soucie de la politique étrangère du maire ?’ »
Brad Lander, autre candidat juif progressiste au Congrès et allié de Mamdani, conteste le soutien apporté par l’AIPAC au représentant sortant Dan Goldman. Israël devrait d’ailleurs jouer un rôle majeur dans leur primaire. Mais pour Alterman, il y a une différence fondamentale entre le message de Länder sur Israël et celui de Kasky, qui insiste sur l’accusation de génocide.
« Sa position est la suivante : ‘J’aime Israël et j’aimerais qu’il se comporte mieux’ », a indiqué Alterman à propos de Länder.
Dans sa campagne, Kasky s’est positionné comme le candidat socialiste démocrate dans un champ très encombré – et résolument juif –, comprenant les membres de l’Assemblée de l’État Micah Lasher, qui est juif et considéré comme le successeur favori de Nadler, et Alex Bores, dont la femme est juive. Y figurent également Jack Schlossberg, le petit-fils de John F. Kennedy, qui a déclaré être « au moins à 100 % à moitié juif », Laura Dunn, avocate spécialisée dans les droits civiques, Matthew Shurka, militant pour les droits des LGBTQ, qui est juif israélo-américain, Jami Floyd, journaliste de télévision, George Conway, ancien avocat républicain et anti-Trump et Alan Pardee, qui a précédemment travaillé dans la finance.
Kasky a déclaré vouloir engager le dialogue avec les électeurs qui, s’ils ont été séduits par une grande partie du programme de Mamdani, ont toutefois été rebutés par les opinions très critiques de l’actuel maire à l’égard d’Israël.
« Je souhaite aller à leur rencontre dans leurs lieux de culte, lors de réunions communautaires, et simplement échanger avec eux sur ce sujet », a-t-il déclaré. Selon lui, s’opposer à Mamdani uniquement en raison du conflit israélo-palestinien est « ridicule », dans la mesure où un maire n’a pas de rôle à jouer en matière de politique étrangère.
« Oui, il a dit qu’il arrêterait [Benjamin] Netanyahu. Netanyahu peut aussi empêcher cela en se rendant lui-même à La Haye, et en se présentant devant la justice », a indiqué Kasky, en référence au Premier ministre israélien, que Mamdani s’est engagé à faire arrêter s’il venait à New York.
Kasky, contrairement à Mamdani, aurait son mot à dire dans la politique étrangère américaine s’il était élu au Congrès. Son programme concernant Israël inclut l’opposition à « l’envoi d’argent ou d’armes à l’État d’Israël, à des fins ‘défensives’ ou autres », ainsi que le soutien à « des sanctions significatives contre Israël et les Émirats arabes unis pour leur soutien continu aux génocides à Gaza et au Soudan ».
Kasky s’est attiré les critiques de personnalités pro-Israël comme Adam Louis-Klein, qui a récemment lancé le Movement Against Antizionism (mouvement contre l’antisionisme). Louis-Klein a qualifié Kasky de « jeune figure de proue » ayant « récemment pris conscience des avantages politiques que procure la haine anti-juive ».
Ro Khanna, le député progressiste de Californie, a pour sa part fait l’éloge de Kasky sur X. « Merci pour votre audace, @camkasky ! Vous êtes une inspiration pour beaucoup de gens », a-t-il écrit.
Suite à son récent voyage en Cisjordanie, Kasky a affirmé, dans une vidéo, avoir été témoin des « conséquences humaines dévastatrices des actions illégales encouragées ici même » dans le 12e district.
« Cet enfer que notre gouvernement et l’État d’Israël ont créé pour les peuples qui y vivent est bien pire que vous ne l’imaginez », a rapporté Kasky à l’issue de son voyage.
Kasky a annoncé qu’il donnerait davantage d’informations sur son voyage. Jusqu’à présent, il n’a partagé que des vidéos de lui pratiquant des sports avec des enfants palestiniens, ainsi que des photos d’une marche pour la paix à Bethléem, à Noël. « Nous devons mettre fin à ces colonies qui violent le droit international et cesser d’encourager les New-Yorkais à s’y installer. C’est cruel », a-t-il en outre écrit.
Il a également enregistré une vidéo, dans laquelle il s’adresse à la caméra, qu’il dit avoir filmée à 5 heures du matin, pendant une garde de nuit pour se protéger des résidents d’implantations israéliens.
Le programme de Kasky ne se concentre pas uniquement sur Israël. Il cite également la mise en place d’une assurance maladie pour tous, l’abolition de l’ICE, la lutte contre les oligarques de l’intelligence artificielle et la prévention de la violence par les armes à feu.
Évoquant son évolution personnelle sur la question israélienne, Kasky a expliqué le cheminement progressif qui l’y a conduit, après avoir grandi avec une image idéalisée du pays.
« Cela s’est fait petit à petit, au fil des années, en suivant de près l’actualité et en voyant les frappes à Gaza. J’ai alors compris que la réalité ne correspondait pas au récit de la ‘terre de lait et de miel’ avec lequel j’avais été élevé », a-t-il confié.
Kasky a grandi dans un quartier juif du sud de la Floride, qu’il décrit comme « un second Long Island ». Il fréquentait une synagogue réformée, la Congregation B’nai Israel et une école privée à forte population juive à Boca Raton, avant que sa famille ne déménage à Parkland.
Il a également fréquenté une école hébraïque. Une expérience qu’il décrit comme déterminante, même s’il se plaint d’avoir été choisi « tous les ans » pour jouer le rôle de Haman dans le spectacle de Pourim, alors qu’il aurait préféré incarner Vashti.
Le programme scolaire hébraïque, a indiqué Kasly, comprenait l’enseignement des fêtes et des traditions juives, mais aussi une initiation précoce à la Shoah. Il a ainsi pu comparer cette approche à celle des cours d’histoire suivis au collège et au lycée.
« L’enseignement de la Shoah, du moins dans le système scolaire public de Floride, n’est pas très approfondi », a confié Kasky, précisant avoir quitté le lycée Marjory Stoneman Douglas avant de pouvoir suivre le cours consacré à la Shoah. (Après la fusillade, Kasky avait en effet quitté le lycée pour se consacrer à March for Our Lives avec ses camarades de classe.)
Après avoir survécu à l’attaque, Kasky a cofondé le groupe militant pour le contrôle des armes à feu Never Again MSD. Il a déclaré n’avoir appris que « l’Amérique rejetait les Juifs » que lorsqu’il était « beaucoup plus âgé ». Les cours qu’il a suivis, a-t-il ajouté, étaient assez manichéens et ne mentionnaient pas les collaborateurs nazis au sein du gouvernement américain – un point qu’il a fini par considérer comme important après avoir lu un livre sur le sujet.
Depuis les années 1990, la Floride impose l’enseignement de la Shoah dans ses écoles publiques, ce qui en fait l’un des premiers États à avoir adopté une telle obligation. Aujourd’hui, cet enseignement est requis dans 30 États. C’est d’ailleurs dans une salle consacrée à la Shoah que le tireur du lycée Marjory Stoneman Douglas avait ouvert le feu, tuant deux élèves et en blessant quatre autres ; il avait également tracé une croix gammée sur l’un de ses chargeurs.
Aujourd’hui, Kasky dit vouloir renforcer l’enseignement de la Shoah, annonçant qu’il rencontrait des experts en politique de l’enseignement et des dirigeants de la communauté juive à ce sujet.
Dans un email, Kasky a détaillé ses propositions, parmi lesquelles l’augmentation du financement de la loi Never Again Education Act de 2020 ; le « développement et la promotion de la formation des enseignants du primaire et du secondaire à la lutte contre l’antisémitisme et à la prévention du négationnisme auprès de nos enfants, qui sont déjà exposés à une haine des Juifs en forte augmentation dans le monde entier, et en particulier sur les réseaux sociaux » ; ainsi que l’augmentation des « subventions fédérales accordées aux États qui sont à la pointe du développement des normes d’enseignement de la Shoah et sur le génocide ».
Il a également fait part de son inquiétude au sujet de personnalités d’extrême droite telles que Nick Fuentes qui, si elles s’adressent à un public de la génération Z très critique à l’égard d’Israël, mêlent à ces critiques une certaine sympathie pour Hitler et l’Allemagne nazie. Pour Kasky, « les dangereux acteurs antisémites » comme Fuentes « exploitent la souffrance du peuple palestinien pour répandre la haine des Juifs, sans éprouver une quelconque réelle sympathie pour les Palestiniens ».
Kasky, toutefois, a mis en garde contre la résolution du sénateur Chuck Schumer visant à condamner officiellement Fuentes au Congrès. Selon lui, une telle résolution aurait « des conséquences néfastes involontaires ».
« La base de Fuentes se nourrit de l’idée que s’ils sont attaqués, c’est parce qu’ils ont raison, et parce que l’establishment, les Juifs et les sionistes ne supportent pas qu’ils aient raison », a expliqué Kasky. « Le simple fait que le nom de Fuentes soit prononcé dans les couloirs du Congrès ne fait, à mon avis, que renforcer le message qu’il envoie à ses partisans. »
Lorsqu’il militait pour le contrôle des armes à feu, Kasky et sa famille ont été la cible de théories du complot antisémites en ligne. Il a critiqué des organisations pro-Israël telles que l’Anti-Defamation League (ADL), leur reprochant d’avoir « fait tout leur possible pour ne pas condamner la droite et le mouvement MAGA ».
Kasky s’en est également pris aux démocrates modérés, notamment Goldman et le représentant new-yorkais Ritchie Torres, tous deux bénéficiaires de financements de l’AIPAC et tous deux confrontés, lors des primaires, à des adversaires dénonçant ce soutien. Kasky a quant à lui reçu le soutien de Track AIPAC, le compte X qui publie les montants des dons de l’AIPAC aux candidats afin de « mettre fin à l’emprise de l’AIPAC et du lobby israélien sur la démocratie américaine », ainsi que le précise son site web.
Depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, a fait remarquer Alterman, la politique américaine à l’égard d’Israël a changé d’une manière qu’il « n’aurait pas pu imaginer » lorsqu’il écrivait son livre, et en particulier parmi les Juifs. Avant l’invasion d’Israël par le Hamas et la guerre qui a suivi à Gaza, l’élection de Mamdani en tant que maire antisioniste de New York aurait été absolument « inconcevable », a-t-il souligné.
« Les choses évoluent extrêmement rapidement, et mon rôle n’est pas de prédire l’avenir », a indiqué Alterman à propos de l’avenir de Kasky dans cette primaire. « Mais ce qui est certain, c’est que cela constitue une véritable base sur laquelle construire une carrière politique. »
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