Canada : Annamie Paul veut être la première Juive noire à la tête d’un parti
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Annamie Paul (Crédit : CC BY-SA 4.0)
Annamie Paul (Crédit : CC BY-SA 4.0)
Interview

Canada : Annamie Paul veut être la première Juive noire à la tête d’un parti

Vantant des études montrant que la diversité entraîne des politiques publiques plus fortes, cette avocate pourrait devenir la 1è Juive à diriger un parti en plus de 50 ans

TORONTO (JTA) — Annamie Paul ouvrira une nouvelle page de l’Histoire du Canada si elle remporte la prochaine course au leadership du parti des Verts : Elle serait la première Juive noire à diriger un parti fédéral ou provincial dans le pays.

Et cette réalité ne représente pas rien pour elle – c’est même une grande partie de sa motivation.

« Nous avons un manque profond de diversité au plus haut-niveau chez nos responsables politiques et cela a toujours été le cas », explique Paul, âgée de 47 ans, qui est née et a grandi à Toronto. « Il faut que nous fassions quelque chose à ce sujet – pas seulement pour des raisons d’équité mais aussi parce que des décennies de recherche confirment qu’on obtient des résultats meilleurs en termes de politiques publiques quand la diversité est invitée à la table ».

Pour Paul, les études consacrées aux bénéfices que présente la diversité, dans le secteur public, sont plus que de simples chiffres et autres statistiques – elles sont toute son expérience. C’est une avocate qui a consacré toute sa carrière aux affaires publiques. Elle a travaillé auprès de la mission du Canada au sein de l’Union européenne, elle a conseillé la Cour pénale internationale et occupé le poste de directrice du Plan d’action politique international de Barcelone, qui a pour objectif d’aider au développement des ONG et autres centres de politique publique.

Paul s’est convertie au judaïsme en l’an 2000, alors qu’elle préparait son diplôme de maîtrise à l’université de Princeton. Avec l’aide du directeur de l’association Hillel, sur le campus – un rabbin conservateur – elle a appris à lire l’hébreu et elle a été interrogée par un beit din – ou cour rabbinique – avant de s’immerger dans le mikvé, le bain rituel qui accompagne en partie la cérémonie de conversion.

« Il y avait plein de monde. J’étais très engagée », explique-t-elle. « C’est une foi qui m’a réellement parlé : L’universalité, les valeurs humanistes… L’idée qu’en sauvant une personne, on peut sauver le monde, c’est une idée qui m’a beaucoup guidée dans ma vie ».

Annamie Paul à son domicile de Toronto, en 2010 (Crédit : Rene Johnston/Toronto Star via Getty Images/ via JTA)

Paul est mariée depuis presque 25 ans à Mark Freeman, un avocat juif, spécialisé dans la défense des droits de l’Homme dans le monde entier. Mais elle souligne que la seule raison justifiant une conversion est « de se sentir, au plus profond de soi, dans l’absolue nécessité de le faire ». Elle ajoute se sentir parfois agacée par les questions d’autres membres de la communauté juive, qui lui demandent si elle s’est convertie par amour pour son mari.

« Il leur semble inconcevable que j’aurais pu aussi être née Juive, alors qu’il y a de nombreux Juifs de couleur. Ces questions-là ne me seraient pas posées si j’étais blanche », note Paul. « Nous devons éviter de faire des distinctions entre les Juifs et des questions comme celle-là suggèrent que certains sont plus Juifs que d’autres ou que le judaïsme est intrinsèquement blanc ».

Paul explique que créer un foyer juif a été « l’une des grandes joies » de sa vie. Ses deux fils – Malachai, 19 ans, et Jonas, 16 ans – ont passé une grande partie de leur enfance dans des externats juifs, en Belgique et en Espagne, en fonction de l’endroit où vivait la famille. Ils ont fait leurs bar mitzvahs à Toronto et à Barcelone.

Comme dans le choix de sa religion, Paul s’est mise en quête de valeurs communes lorsqu’elle a voulu s’engager dans un parti politique, au moment où son travail ne lui a plus interdit de le faire. Elle explique partager l’attachement du parti libéral des Verts à l’urgence climatique ainsi qu’à la démocratie participative.

Elle s’est présentée comme représentante de la formation à Toronto lors des élections fédérales et, même si elle a échoué à remporter le siège, – le petit parti, dirigé par Elizabeth May, a remporté ce jour-là un résultat historique, gagnant trois fauteuils au Parlement.

Paul a récemment passé six mois au poste de cheffe des affaires internationales du cabinet fantôme des Verts. Mais elle ne s’est jamais privée de critiquer son mouvement, qui a présenté la liste la moins avancée en termes de diversité au cours des derniers scrutins.

C’est le parti des Verts qui présente le programme et les politiques liées à la justice sociale et raciale les plus progressistes… Mais nous ne le reflétons pas au sein de la formation. On ne peut pas prêcher ces valeurs si on ne les applique pas en interne

« C’est le parti des Verts qui présente le programme et les politiques liées à la justice sociale et raciale les plus progressistes… Mais nous ne le reflétons pas au sein de la formation. On ne peut pas prêcher ces valeurs si on ne les applique pas en interne », déplore Paul.

Le problème n’existe néanmoins pas seulement chez les Verts.

Actuellement, 13 dirigeants provinciaux et territoriaux sont des hommes. Seule une poignée des 338 membres du Parlement sont noirs. Et jusqu’à cette année, presque 50 ans s’étaient écoulés depuis qu’une femme noire ne s’était pas présentée à la barre d’une formation nationale.

Même si le Canada compte l’une des populations juives les plus importantes dans le monde, le pays n’a compté qu’un chef de parti fédéral appartenant à la communauté – David Lewis, qui avait été élu à la tête du Nouveau parti démocrate en 1971.

« Et nous sommes en 2020 », s’exclame Paul, qui ajoute qu’elle pense que c’est là l’une des raisons expliquant pourquoi « le Canada est tellement en retard sur les problèmes liés au racisme systémique ».

La frustration que je ressens en ce moment concernant le Canada, c’est que nous avons la certitude que nous faisons mieux… mais les statistiques disent le contraire

La frustration que je ressens en ce moment concernant le Canada, c’est que nous avons la certitude que nous faisons mieux », déclare-t-elle. « Nous pensons que la sécurité des populations de couleur et indigène s’est améliorée… mais les statistiques disent le contraire », continue-t-elle.

En réponse aux affirmations récentes des Premier ministres du Québec et de l’Ontario, qui ont nié ou minimisé l’existence d’un racisme systémique au Canada, Paul évoque un rapport établi par les Nations unies en 2017 selon lequel le « racisme anti-noir » est « ancré dans les institutions, les politiques et les pratiques du Canada ».

Sur le site de l’avocate, où elle collecte des signatures pour obtenir des soutiens en faveur de la mise en place d’une base de données nationale des victimes de violences policières, Paul souligne que les résidents noirs de Toronto sont 20 fois plus susceptibles d’être la cible de tirs de la part des forces de l’ordre que les blancs, selon la Commission des droits humains de l’Ontario, et que plus de 35 % des individus tués par la police montée canadienne, entre 2007 et 2017, étaient des indigènes, même si ces derniers ne représentent que 5 % de la population, selon le Globe and Mail.

Paul dit être consciente que son identité de femme noire et juive en politique lui offre une opportunité unique aujourd’hui. Elle explique que « les gens se montrent très curieux de ce que je peux penser ».

« Je tente d’être aussi claire que possible au sujet de ce que je considère comme important… au nom de tous ceux auxquels on ne demande pas habituellement ce qu’ils pensent des choses », continue-t-elle.

Ce qui comprend de relayer les voix du groupe Young Black Greens sur les réseaux sociaux, où Paul a posté une série de vidéos présentant des personnalités comme Kiara Nazon, fondatrice de l’organisation Young Greens à la Carleton University.

« Q’est-ce que c’est que d’être noir en ce moment ? Pour être totalement honnête, c’est à peu près toujours la même chose que cela a toujours été et c’est pour ça que ces problèmes ne sont pas nouveaux », commente Nazon dans un clip diffusé sur Twitter. « Nous avons besoin de dirigeants qui ne seront pas surpris à l’évocation de questions telles que les brutalités policières à l’encontre des gens de couleur, des noirs, des indigènes. Nous avons besoin de leaders qui ont vécu ces réalités ».

Paul note qu’elle se sentait davantage en danger dans son quotidien quand elle vivait aux Etats-Unis et qu’elle « tremble » pour les membres de sa famille qui vivent là-bas. Elle ajoute que son mari n’a pas voulu que leur fils aille à l’école aux Etats-Unis parce qu’il avait des craintes pour son intégrité physique.

Mais, ajoute-t-elle, « je ressens également ces dangers ici, c’est certain ».

Les mouvements de protestation organisés à Toronto ont été relativement pacifiques, des milliers de personnes descendant dans les rues pour réclamer que justice soit faite à George Floyd et à Régis Korchinski-Paquet. Korchinski-Paquet a fait une chute mortelle depuis un balcon, en présence d’agents de police, et sa famille s’est inquiétée du rôle tenu par cette dernière dans cet incident dramatique, qui a entraîné une enquête de la part de l’observatoire de la police de l’Ontario.

« J’espère que nous passerons de ce que je considère être des gestes vides de la part de notre Premier ministre et de certains autres de nos politiciens à une action réelle », commente Paul. « Je n’attends pas de lui qu’il ploie le genou. Je veux qu’il se dresse et qu’il dise qu’il va procéder aux changements qui ont été recommandés par les Nations unies pour le compte des Canadiens noirs ».

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau (Deuxième à gauche) ploie le genou pendant une manifestation Black Lives Matter à Ottawa, au Canada, le 5 juin 2020 (Crédit : Dave Chan / AFP)

Tout en menant une campagne qui a eu lieu pratiquement uniquement en ligne pour cause de coronavirus, Paul explique passer la plus grande partie de ses journées dans ce monde numérique où elle organise trois à quatre événements par semaine et notamment la « Tournée de la nouvelle normalité », une série de rencontres virtuelles dans les mairies où elle débat de la gestion de dossiers critiques.

Prochain sujet qui sera abordé, les maisons de retraite pour les séjours longs, qui ont enregistré 82 % des décès des suites de la COVID-19 au Canada. Parmi les malheureuses victimes, le père de Paul.

« C’était évitable », estime-t-elle. « Ces problèmes n’étaient jamais apparus comme ça, de manière aussi crue. Ils sont apparus comme cela n’avait jamais été le cas auparavant ».

En plus de prôner une assurance publique à destination de ces maisons de retraite sous les dispositions de la Loi de santé du Canada, Paul explique espérer que les importants investissements gouvernementaux entraînés par le coronavirus seront bien utilisés pour supprimer les disparités dans le filet de la sécurité sociale – sans, bien sûr, oublier le changement climatique.

« Je veux nous voir avancer vers la transition verte… l’urgence climatique, pour sa part, n’a pas pris de pause », dit Paul qui note l’enveloppe verte de redressement adoptée par la Commission européenne comme exemple d’action récente à visée globale.

Paul va affronter neuf autres candidats dans la course à la présidence du parti des Verts, l’élection étant prévue au mois d’octobre. Mais c’est elle qui bénéficie aujourd’hui de la plus longue liste de soutiens.

« Nous devons avancer aujourd’hui vers une société réellement plus juste et équitable en… nous assurant que tous les Canadiens – qu’ils vivent dans des maisons de retraite, qu’ils travaillent à temps partiel, qu’ils soient étudiants, noirs, indigènes – quelle que soit leur situation, qu’ils pourront vivre dans la dignité et la sécurité », s’exclame-t-elle.

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