Canada : le poste d’envoyé spécial contre l’antisémitisme vacant alors que les attaques se multiplient

Depuis la démission de Deborah Lyons en juillet, le Canada n’a toujours pas nommé de successeur

L'ancienne représentante spéciale du Secrétaire général de l'ONU pour l'Afghanistan et ancienne envoyée spécial du Canada pour la préservation de la mémoire de l’Holocauste et la lutte contre l’antisémitisme, Deborah Lyons, prononce une déclaration lors de la conférence des donateurs pour l'Afghanistan de 2020, organisée par les Nations Unies à Genève le 24 novembre 2020. (Photo : Fabrice COFFRINI / AFP)

Depuis la démission de Deborah Lyons en juillet dernier, le poste d’envoyé spécial du Canada pour la préservation de la mémoire de l’Holocauste et la lutte contre l’antisémitisme demeure vacant.

Deborah Lyons, qui avait pris ses fonctions quelques jours seulement après l’attentat sans précédent du Hamas contre Israël en octobre 2023, devait initialement rester en poste jusqu’à l’automne 2025. Dans un communiqué annonçant son départ anticipé, elle ne précise pas les raisons de sa démission, mais elle explique dans une entrevue accordée au Canadian Jewish News avoir été épuisée « physiquement et émotionnellement » par la charge de travail.

Ce vide suscite de vives inquiétudes, notamment chez l’ancien ministre fédéral de la Justice Irwin Cotler, premier à avoir occupé ce mandat lors de sa création en 2020. Lors de son propre mandat, initialement prévu pour un an, Cotler avait dû prolonger ses fonctions deux années consécutives faute de successeur. « Si je n’avais pas étiré mon mandat, le poste serait resté vacant pendant deux ans », confie-t-il à Radio-Canada.

Contrairement à la représentante spéciale chargée de la lutte contre l’islamophobie, créée en 2023 et limitée aux enjeux nationaux, le rôle d’envoyé spécial pour la lutte contre l’antisémitisme combine un volet national et international. Le titulaire doit dialoguer avec les gouvernements, ministères, parlementaires et la société civile au Canada, mais également avec des États étrangers et des organismes intergouvernementaux tels que l’ONU, l’Union européenne ou l’Organisation des États américains. À cela s’ajoute la mission de préservation de la mémoire de l’Holocauste, qui demande des efforts constants à l’échelle nationale et internationale.

Le Premier ministre canadien, Mark Carney, donne une conférence de presse après une réunion du Conseil des ministres pour évoquer les négociations commerciales avec les États-Unis et la situation au Moyen-Orient, dans les locaux du National Press Theatre d’Ottawa, dans la province de l’Ontario, au Canada, le 30 juillet 2025. (Dave Chan/AFP)

Selon l’ancien ministre, le fait que Deborah Lyons ne soit pas juive jouait en sa faveur.

L’urgence de nommer un successeur se fait d’autant plus sentir à la lumière de l’attentat antisémite survenu le 14 décembre à Bondi Beach, en Australie, qui a fait 15 morts. « L’attentat de Sydney était une bombe à retardement. Je suis très inquiet qu’un événement similaire se produise ici, au Canada », avertit M. Cotler.

Ces craintes sont renforcées par une série d’attaques répétées au Canada, notamment contre la synagogue Kehillat Shaarei Torah, à Toronto.

Ce mois-ci, la synagogue a été visée pour la dixième fois en dix-huit mois. « Ces attaques n’ont pas empêché les gens de venir prier », a déclaré le rabbin Joe Kanofsky au Times of Israel. « Au contraire, cela les encourage à se montrer plus solidaires. Ils comprennent l’importance de faire passer le message que nous sommes unis. »

Lors de la dernière attaque, un vandale a été filmé en train de briser les vitres avec un marteau. Les précédentes attaques ont impliqué jets de pierres, graffitis et tentatives d’incendie criminel.

Selon un rapport de B’nai Brith Canada publié en avril dernier, les Canadiens ont enregistré 6 219 actes antisémites en 2024, soit 17 cas par jour en moyenne, représentant une augmentation de 125 % par rapport à 2022 et 7 % par rapport à 2023.

« Aujourd’hui, ce sont des synagogues incendiées avec des cocktails Molotov, des fusillades dans des écoles, des agressions, sans oublier la haine et la discrimination dans les écoles, universités et lieux de travail », souligne Noah Shack, président du Centre for Israel and Jewish Affairs. « Cela ne concerne pas seulement notre communauté ; cet extrémisme menace le mode de vie canadien dans son ensemble. »

Un graphique montre l’augmentation des actes antisémites au Canada ces 30 dernières années (B’nai Brith Canada)

Même depuis l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas le mois dernier, les attaques au Canada n’ont pas diminué. Un document du Centre for Israel and Jewish Affairs recense une dizaine d’attaques à Toronto rien que le mois dernier. « Pour ces extrémistes, il ne s’agit pas seulement des actions d’Israël à Gaza », précise Shack.

Le gouvernement canadien a présenté en septembre un projet de loi créant de nouvelles infractions criminelles liées à la haine, incluant l’intimidation ou l’entrave à l’accès aux lieux de culte, aux écoles et centres communautaires, ainsi que la promotion publique de symboles de terrorisme ou de haine. Cependant, interrogé sur la raison pour laquelle le poste d’envoyé spécial demeure vacant, cinq mois après le départ de Mme Lyons, Ottawa n’a fourni aucune explication. « Une annonce sera faite en temps opportun », a simplement répondu Pierre-Alain Bujold, porte-parole du Bureau du Conseil privé.

Pour Deborah Lyons, le manque de mesures concrètes et de soutien gouvernemental a pesé sur son engagement. « Cela m’a affectée et déçue de voir qu’il était difficile que les gens s’expriment et disent les choses clairement, avec conviction, au sujet de ce qui se passe ici-même, sur le sol canadien », a-t-elle confié au Canadian Jewish News.

Alors que la communauté juive du Canada fait face à une recrudescence d’attaques et que le nombre de crimes haineux ne cesse de croître, la nomination d’un envoyé spécial pour la lutte contre l’antisémitisme apparaît plus urgente que jamais.

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