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Le Canada, longtemps un havre pour les Juifs de la diaspora, rattrapé par l’antisémitisme

Face aux attaques, quelques-uns des 400 000 Juifs canadiens questionnent leur avenir sur place, même si pour l'essentiel, "la majorité des Canadiens sont de bonnes personnes"

Des manifestants pro-palestiniens et pro-Israël ont pris position de part et d’autre dans une rue de Toronto, dans la province de l'Ontario, au Canada, le 10 septembre 2025. (VALERIE MACON / AFP)
Des manifestants pro-palestiniens et pro-Israël ont pris position de part et d’autre dans une rue de Toronto, dans la province de l'Ontario, au Canada, le 10 septembre 2025. (VALERIE MACON / AFP)

Suite aux attaques dont a été victime sa synagogue, à Toronto, ce mois-ci – les dixièmes en l’espace de dix-huit mois -, Joe Kanofsky, le rabbin de Kehillat Shaarei Torah se dit déçu de ces actes d’hostilité répétés mais confiant dans les forces de sa communauté.

« Ces attaques n’ont pas empêché les gens de venir prier », explique Kanofsky au Times of Israel. « Au contraire, cela les encourage à se montrer plus solidaires. Ils comprennent l’importance de faire passer le message que nous sommes unis. »

Lors de la dernière attaque en date, un vandale a été filmé en train de briser les vitres de Shaarei Torah avec un marteau. Les précédentes attaques, attribuées à différents auteurs, ont donné lieu à des jets de pierres, des graffitis et des tentatives d’incendie criminel.

« J’en plaisante avec mes fidèles en disant que j’aimerais que tout le monde ait autant envie de venir à la synagogue que ces gars-là », poursuit Kanofsky. « Ils escaladent les murs et les clôtures, alors même que nous avons renforcé nos mesures de sécurité. Autrefois, la porte des synagogues n’était même pas fermée à clé, mais les temps que nous vivons sont incertains. »

Quelques années déjà avant que le Hamas ne commette un pogrom en Israël le 7 octobre 2023, qui a fait 251 otages et plus de 1 200 morts en Israël et déclenché la guerre, l’antisémitisme y avait enregistré un net regain.

Mais depuis, les actes antisémites ont redoublé. Pour nombre de Canadiens, les autorités en ont certes peu fait pour réprimer ces attaques mais la montée de l’extrémisme s’explique surtout par les agissements d’un petit nombre de personnes malveillantes, non par un changement radical dans la tolérance qui a fait la renommée de ce pays.

Selon un rapport de B’nai Brith Canada publié en avril dernier, les Canadiens ont enregistré 6 219 actes antisémites en 2024, soit 17 cas de harcèlement, vandalisme ou violence chaque jour, en moyenne. Ce qui représente 125 % de plus qu’en 2022, et environ 7 % de plus qu’en 2023, date à laquelle l’antisémitisme s’est répandu, dans le sillage du 7-Octobre.

Le rabbin Joe Kanofsky devant sa synagogue Kehillat Shaarei Torah, à Toronto, en 2019 (Autorisation)

L’antisémitisme avait déjà atteint des niveaux records avant le 7-Octobre, explique Noah Shack, président du Centre for Israel and Jewish Affairs, qui représente les fédérations juives canadiennes.

« Aujourd’hui, ce sont des synagogues qui sont incendiées à l’aide de cocktails Molotov, des fusillades qui ont lieu dans des écoles, des personnes qui se font agresser, sans oublier les discriminations et la haine dans les écoles, les universités ou encore sur le lieu de travail », poursuit-il.

« Il ne s’agit pas seulement de notre communauté ; cet extrémisme menace également le mode de vie canadien dans son ensemble. »

« Cela n’a pas seulement à voir avec les agissements d’Israël à Gaza »

En effet, depuis qu’Israël a conclu un accord de cessez-le-feu avec le Hamas, le mois dernier, les attaques contre les Juifs canadiens ont encore augmenté, au lieu de diminuer, et les extrémistes se montrent de plus en plus audacieux, souligne Shack. Un document communiqué par le Centre for Israel and Jewish Affairs fait état d’une dizaine d’attaques contre des Juifs rien que le mois dernier à Toronto.

Noah Shack, PDG du Centre for Israel and Jewish Affairs (Autorisation)

« Pour ces extrémistes, cela n’a pas seulement à voir avec les agissements d’Israël à Gaza », ajoute Shack. « Le conflit au Moyen-Orient a sans doute servi de charnière à leurs activités extrémistes, mais même maintenant, alors qu’il existe un espoir de paix, les attaques ne font que redoubler, car ce n’est pas la paix qui les intéresse, mais d’en finir avec Israël et le peuple juif. »

Le Canada n’a pas encore connu d’attaque meurtrière antisémite majeure, comme les attentats aux États-Unis ou en France qui ont fait les gros titres, mais selon Shack, la police aurait déjoué une demi-douzaine de complots terroristes contre des communautés juives ces deux dernières années.

L’été dernier, le ministère des Affaires de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme qualifiait le Canada de « champion mondial de l’antisémitisme », évoquant une hausse de 670 % des attaques en 2024 – des chiffres dont l’origine questionne encore à ce jour.

« Heureusement, nous n’avons pas eu d’événement catastrophique comme ceux de Manchester, Washington, DC, ou encore Boulder, dans le Colorado. Mais nous nous demandons pour encore combien de temps » ajoute Shack.

Dégâts causés par une bombe incendiaire à la synagogue Beth Tikvah, à Montréal, le 18 décembre 2024. (B’nai Brith Canada via la JTA)

C’est au 18e siècle que les Juifs sont arrivés au Canada, pays qui compte aujourd’hui la quatrième plus importante communauté juive au monde, avec plus de 400 000 personnes, soit 1,4 % environ de la population canadienne, selon les derniers chiffres du recensement canadien. La moitié d’entre eux vivent à Toronto et un quart à Montréal, le reste se répartissant entre Vancouver, Ottawa, Winnipeg et d’autres communautés.

A partir des années 1980, les Juifs canadiens ont connu un âge d’or au niveau de leur acceptation sociale et de l’absence d’oppression, jouissant d’une sécurité, d’une visibilité publique et d’une mobilité sociale sans précédent.

Il y a peu, des Premiers ministres tels que Stephen Harper ou Justin Trudeau faisaient encore officiellement état de leur relation spéciale avec Israël, même si ce dernier s’est souvent montré critique envers les politiques israéliennes, surtout à la fin de son mandat.

Un ouvrage publié en 2021 par l’University of Toronto Press, intitulé « No Better Home ? », se demande si le Canada est réellement le meilleur endroit pour les Juifs.

Plus récemment encore, l’actuel Premier ministre canadien, Mark Carney, a changé de ton diplomatique avec Israël.

En septembre, le Canada a ainsi officiellement reconnu un État palestinien, après avoir déclaré des années durant qu’il ne le ferait qu’au moment où un accord de paix serait conclu avec Israël.

Le mois dernier, Carney a par ailleurs déclaré qu’il ferait arrêter le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’il venait au Canada, en exécution du mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI).

Le Premier ministre canadien, Mark Carney, donne une conférence de presse après une réunion du Conseil des ministres pour évoquer les négociations commerciales avec les États-Unis et la situation au Moyen-Orient, dans les locaux du National Press Theatre d’Ottawa, dans la province de l’Ontario, au Canada, le 30 juillet 2025. (Dave Chan/AFP)

Les mots ne valent pas grand chose

Carney et ses prédécesseurs ont tous eu des mots forts face au regain d’antisémitisme, mais pour nombre de Juifs canadiens, les autorités n’en ont pas fait assez pour freiner la montée de la haine.

« Nos élus répètent à qui veut l’entendre que la violence n’a rien à faire dans notre société, mais cela me fait à chaque fois lever les yeux au ciel », explique Kanofsky.

« Ils feraient mieux de dire : ‘Nous ne le tolérerons plus et nous allons tout mettre en œuvre pour que cela cesse.’ Il faut que les gens sachent que s’ils s’en prennent à une synagogue, une église ou une mosquée, ils iront en prison. Cela changerait la donne. »

L’envoyée canadienne pour la lutte contre l’antisémitisme, Deborah Lyons (à gauche), avec le président israélien Isaac Herzog à Jérusalem, en décembre 2023. (Autorisation)

En mars dernier, les organisations juives ont été déçues lorsque le Forum national sur la lutte contre l’antisémitisme, mis en place à la suite d’attaques très médiatisées contre des institutions juives, a finalement débouché sur un très petit nombre de mesures pour endiguer la vague de haine.

Cet été, l’envoyée canadienne pour la lutte contre l’antisémitisme, Deborah Lyons, a mis fin à ses fonctions plus tôt que prévu, se disant déçue par le manque d’intérêt de la part des membres du gouvernement.

« Cela m’a affectée et déçue de voir qu’il était difficile que les gens s’expriment et disent les choses clairement, avec conviction, au sujet de ce qui se passe ici-même, sur le sol canadien », a-t-elle déclaré au Canadian Jewish News.

« La plupart des Canadiens sont de bonnes personnes »

En 2023, la police canadienne a signalé 959 actes antisémites, soit 45 % de plus qu’en 2022, la majorité signalée dans le sillage du 7-Octobre. Selon Statistique Canada, en 2024, ce chiffre a légèrement baissé, mais les Juifs demeurent 25 fois plus à risques de subir un crime haineux par rapport aux autres communautés.

Les Juifs commencent à s’inquiéter de leur avenir dans leur pays.

En septembre 2024, une enquête du Centre for Israel and Jewish Affairs concluait que pour 82 % des Juifs canadiens sondés, le Canada était moins sûr depuis le 7-Octobre. Quelques mois plus tard, la Jewish Medical Association of Ontario publiait à son tour une enquête montrant que 31 % des médecins juifs en Ontario envisageaient plus ou moins sérieusement de quitter le pays en raison de l’antisémitisme au sein des hôpitaux et du milieu universitaire. D’autres ont signalé de tels phénomènes.

Un graphique montre l’augmentation des actes antisémites au Canada ces 30 dernières années (B’nai Brith Canada)

En dépit de ces changements radicaux, nombreux sont les membres de la communauté juive à attribuer le regain d’antisémitisme à un petit nombre d’extrémistes, et non à un changement fondamental de la société canadienne.

« La grande majorité des Canadiens sont de bonnes personnes avec des valeurs fortes. Ce qui explique que, jusque-là, les Juifs aient vécu dans de bonnes conditions ici », poursuit Shack.

« Les Canadiens savent que c’est l’œuvre d’un petit groupe d’extrémistes avec des idées dangereuses, à commencer par la remise en cause des valeurs que défendent les Canadiens. Il nous faut avant tout nous unir contre ce qui menace les valeurs qui sont au cœur de notre mode de vie. »

Rachel Chertkoff, vice-présidente de la lutte contre l’antisémitisme et la haine à la Fédération UJA du Grand Toronto, acquiesce.

« Les gens d’ici tiennent aux valeurs canadiennes. Or, l’antisémitisme et la haine sont contraires aux valeurs canadiennes », explique-t-elle. « Nous avons davantage d’amis et d’alliés que nous le pensons et nous faisons tout notre possible pour les mobiliser et en faire nos alliés. »

Un manifestant est interpelé par la police après avoir franchi une barricade alors que des manifestants se font face, de part et d’autre de la rue devant le Roy Thomson Hall, où le documentaire « The Road Between Us : The Ultimate Rescue » a été projeté en avant-première au Festival international du film de Toronto, au Canada, le 10 septembre 2025. (Photo de Cole BURSTON / AFP)

Depuis que sa synagogue est la proie d’attaques répétées, Kanofsky estime que les forces de police locales se montrent plus serviables et attentives que jamais, mais que le gouvernement ne prend pas suffisamment de mesures.

« J’ai dit au chef de la police qu’il était là tellement souvent qu’on allait en faire un de nos membres », plaisante Kanofsky. « J’aimerais avoir autant de soutien de la part des gouvernements locaux et fédéraux. »

Kanofsky ajoute que suite aux dernières attaques, le conseil municipal de Toronto lui a proposé une subvention de plus, pour renforcer la sécurité de la synagogue.

« Comme si j’allais dire ‘Super, vous voulez qu’on rehausse encore notre mur ou qu’on en ajoute un autre ?’ » dit-il, exaspéré. « Quand comprendront-ils qu’il faut avoir une autre approche ? »

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