L’affaire Macklemore ou ce dilemme dont les militants pro-israéliens ne parviennent pas à s’extraire
Les retombées de l'annulation de la participation du rappeur pro-palestinien à la tournée d'Ed Sheeran se font toujours sentir - mais il est difficile de faire taire les propos anti-israéliens sans attirer encore davantage l'attention
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Tous ceux qui ont suivi de près la carrière de Macklemore, au cours des deux dernières années, n’ont guère été surpris par sa prestation du 4 septembre – une prestation au cours de laquelle il a hurlé « Libérez la Palestine ! » alors qu’il se tenait sur scène, tandis qu’un drapeau palestinien géant apparaissait sur l’écran qui était placé derrière lui. Il s’est ensuite lancé dans une chanson où il s’en prenait à Israël.
Rien d’inhabituel pour le chanteur, qui mène ce genre d’action depuis le mois de mai 2024 au moins. À ce moment-là, il avait sorti ce même titre anti-israélien, intitulé « Hind’s Hall », en soutien aux camps de protestation pro-palestiniens qui avaient été dressés sur le campus de l’université de Columbia. Il y accuse Israël, entre autres choses, d’avoir commis un génocide, d’avoir mis en place un apartheid, dénonçant un état « colonial » dirigé par des « suprématistes blancs ».
Il a depuis sorti une chanson qui fait suite à la première et qui aborde les mêmes thématiques. Il a placé l’activisme pro-palestinien au cœur de son image publique.
Et pourtant, après sa prestation d’il y a deux semaines — il assurait la première partie du concert de la pop star britannique Ed Sheeran — Internet s’est enflammé. Des militants pro-israéliens ont accusé Macklemore d’avoir pris la scène « en otage » et d’avoir pris au dépourvu les fans israéliens et pro-israéliens venus assister à un concert qui, selon eux, devait être apolitique. Les militants pro-palestiniens l’ont acclamé. La polémique n’a fait que s’amplifier quand Macklemore a offert très exactement le même spectacle lors d’un concert ultérieur de Sheeran.
Dans un premier temps, les groupes pro-israéliens ont eu le sentiment d’avoir obtenu ce qu’ils voulaient. Robert Kraft, un philanthrope juif qui s’est avéré être le propriétaire de l’un des stades qui accueillait la tournée, est parvenu à exercer des pressions sur Sheeran, le sommant d’exclure Macklemore de ses futurs concerts. L’Israeli-American Council, qui avait lancé une pétition réclamant que Macklemore soit écarté, a affirmé que ses membres « ont prouvé que lorsqu’ils sont unis, leur voix est entendue ».
StopAntisemitism, un groupe militant dont la publication consacrée au concert sur les réseaux sociaux était devenue virale, amplifiant le tollé, s’est réjoui : « C’est comme ça qu’il faut procéder ».
Mais s’il y a au moins une vérité durable dans le monde du militantisme pro-israélien, c’est qu’une réaction entraînera toujours une contre-réaction. L’affaire, c’est sûr, est encore dans tous les esprits, mais deux choses apparaissent clairement : aucun des principaux acteurs, dans cette polémique, n’est en mesure de véritablement revendiquer la victoire. Et, près de trois ans après le 7 octobre 2023, les militants pro-israéliens ont toujours des difficultés à mener une guerre culturelle épuisante — s’efforçant de faire taire les invectives anti-israéliennes pour finalement attirer encore plus l’attention sur leurs adversaires lorsqu’ils y parviennent.
Un exemple flagrant de « l’effet Streisand »
Tout comme les prestations de Macklemore étaient prévisibles, les répercussions de l’annulation de ces dernières l’ont été tout autant. Il s’est présenté, dans deux longues déclarations, comme un martyr, affirmant qu’il a été victime d’une véritable curée parce qu’il a « osé prononcer des mots qui, d’une manière ou d’une autre, sont devenus trop dangereux à dire ».
Sheeran, qui espérait apaiser les critiques dont il faisait l’objet, n’a fait que les exacerber quand il a lui-même émis un long communiqué dans lequel il a expliqué ne pas souhaiter prendre parti. Il y présentait aussi les raisons pour lesquelles il avait, selon lui, accédé à la demande de Kraft. Des raisons qui n’ont guère été convaincantes puisqu’elles ont amené quatre autres artistes à se retirer de sa tournée, y compris le groupe qui l’accompagnait, mettant ainsi en péril la suite de ses concerts.
Kraft, lui aussi, a diffusé ses propres déclarations, expliquant qu’il n’avait pas écarté Macklemore simplement pour avoir dit « Libérez la Palestine » mais dans le sillage « d’antécédents plus larges en matière de rhétorique et d’imagerie antisémites » – des propos qui pourraient bien faire référence à un déguisement antisémite que le rappeur avait endossé sur scène, en 2014, et pour lequel il s’était ensuite excusé. Kraft a ajouté : « Soutenir le peuple palestinien et s’opposer au Hamas, à l’antisémitisme et à la haine ne devraient pas s’exclure mutuellement ».
Mais qui sort donc gagnant de cette affaire ?… Pour les militants pro-israéliens, force est de reconnaître que cette dernière a pris tous les aspects d’un exemple particulièrement flagrant du dit « effet Streisand ». Ce terme — issu d’une affaire judiciaire de 2003 au cours de laquelle Barbra Streisand avait tenté de faire retirer d’internet une photo de son habitation, ce qui, in fine, avait amené des centaines de milliers de personnes à aller la consulter, ce qu’elles n’auraient pas fait le cas échéant – désigne une tentative de censure qui, au final, ne fait qu’attirer davantage l’attention sur l’objet en question.
Macklemore – qui est surtout connu pour une chanson sortie en 2012, « Thrift Shop », et dont aucun single ne s’est classé dans le top 100 depuis sept ans – avait encore huit concerts à donner dans le cadre de la tournée de Sheeran. Aujourd’hui, en raison des efforts qui ont été déployés pour l’écarter de la scène, il fait l’objet, depuis plusieurs jours, d’une couverture médiatique internationale, certains milieux lui rendant hommage en saluant un défenseur de la liberté d’expression.
« Les gens doivent comprendre que les tentatives qui visent à sanctionner un discours politique ont presque toujours pour effet de le mettre en avant », a écrit Greg Lukianoff, président-directeur-général de la Foundation for Individual Rights and Expression, sur le réseau social X. « Serait-on en train d’évoquer les opinions de Macklemore sur Israël en ce moment s’il n’y avait pas eu cette campagne dont l’objectif était de l’exclure de la tournée ? Probablement pas ».
Serait-on en train d’évoquer les opinions de Macklemore sur Israël en ce moment s’il n’y avait pas eu cette campagne dont l’objectif était de l’exclure de la tournée ? Probablement pas.
Sur CNN, Lukianoff a qualifié cette polémique « d’effet Streisand sous stéroïdes ».
Mais les défenseurs de Macklemore ne sont pas uniquement venus du monde progressiste. Jesse Watters, de Fox News — une chaîne qu’il est difficile de classer à gauche — a ironisé cette semaine, disant : « Tout ce que j’ai entendu, c’était ‘Libérez la Palestine’. Je ne pense pas que ce soit un discours de haine ».
« Ce n’est pas à vous de décider les choses à notre place »
Certains ont affirmé qu’en refusant d’accueillir, dans son stade, un homme qui avait tenu des propos anti-israéliens, Kraft n’avait pas restreint la liberté d’expression d’autrui – mais qu’il avait exercé la sienne. Et certains défenseurs d’Israël ont rétorqué que le fait d’empêcher des foules d’écouter et d’applaudir des accusations de génocide dans des stades de 80 000 places valait largement la polémique.
Par exemple, lorsque Macklemore s’est adressé à ses « frères et sœurs juifs » depuis la scène, affirmant que « critiquer l’apartheid, s’opposer au génocide, n’est en aucun cas une critique à votre égard », la pop star juive Pink a répondu sur Instagram. Elle a écrit que Macklemore « a dédié une chanson au mouvement de son choix, puis il a pris le micro pour dire à tous les Juifs présents dans le stade que cela ne les concernait pas. Mais ce n’est pas à vous de décider les choses à notre place. »
Ces militants pro-israéliens doivent toutefois désormais faire face à une réalité : celle selon laquelle les propos de Macklemore ont été diffusés dans le monde entier, tandis que Kraft et ses soutiens sont désormais devenus les visages humains de la censure.
Le célèbre streamer anti-Israël Hasan Piker, par exemple, s’en est réjoui. Dans un épisode récent de son émission, il a fait défiler les communiqués des groupes qui ont quitté la tournée de Sheeran. L’un d’entre eux dénonçait « le musellement de Macklemore par les lobbies sionistes ». Un autre terminait son communiqué par « FREE PALESTINE », la formule célèbre étant écrite en majuscules. Piker était clairement aux anges, allant même jusqu’à hurler – au sens littéral du terme – de joie à un moment donné.
« Voilà à quoi ressemble la solidarité ! », s’est-il exclamé, accentuant chaque mot. Puis, reprenant presque mot pour mot les propos de StopAntisemitism, il a ajouté : « C’est comme ça qu’il faut procéder ».
Macklemore n’est pas non plus le vainqueur incontesté dans cette affaire. Certes, il est devenu la cause célèbre du moment pour un grand nombre d’individus qui le considèrent comme un artiste courageux, pour un homme prêt à sacrifier sa renommée sur l’autel de ses principes. Mais il a également perdu l’occasion de partager l’affiche avec l’un des chanteurs les plus populaires au monde — et il a peut-être compromis de futurs concerts de ce type.
Il est clairement désireux de s’associer à la cause pro-palestinienne et anti-israélienne. Mais la prochaine fois qu’un grand artiste cherchera une première partie, voudra-t-il de cette rhétorique dans sa tournée, après avoir été témoin de cette saga ?… Et pour Sheeran, bien sûr, cela a été, selon les mots d’un commentateur de la BBC, un « désastre », dans la mesure où les initiatives qui ont été prises pour sauver sa tournée pourraient finalement être en train de la détruire. Les prix des billets pour ses dates restantes se sont effondrés.
Pour Kraft, les conséquences seront très certainement moins graves. L’octogénaire miliardaire, qui est surtout connu pour être le propriétaire des New England Patriots, une franchise emblématique de la NFL, a déjà surmonté des controverses dans le passé et il en surmontera probablement encore.
Pourtant, les choses semblent l’avoir suffisamment affecté pour qu’il juge utile de diffuser deux communiqués sur le sujet – des communiqués qui soulignent tous les deux que le fait d’être un philanthrope pro-israélien ayant consacré des millions à la lutte contre l’antisémitisme ne signifie pas pour autant qu’il soutienne « l’idée de minimiser les souffrances des Palestiniens innocents ou de refuser à qui que ce soit le droit de défendre leur cause ».
Préparation de la prochaine bataille
Une détente pourrait se profiler à l’horizon. Kraft a proposé à Macklemore de le recontrer. Puis, après que Macklemore a annoncé qu’il ferait don de son revenu issu de la tournée à diverses associations pro-palestiniennes – ce qui correspond à environ un million de dollars – Kraft a fait savoir que Sheeran l’avait appelé et qu’il lui avait demandé « de s’engager à verser 2 millions de dollars pour égaler son don destiné à aider la région à lutter contre cette crise humanitaire ».
Parmi les associations auxquelles Macklemore a fait des dons figure, bien sûr, une organisation qui soutient l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens qui est accusée, par Israël, de collaborer avec le Hamas — ce qui pourrait déclencher une nouvelle vague de polémiques.
Plus largement, ce genre de débats, qui reviennent régulièrement depuis le pogrom qui avait été commis par le Hamas, le 7 octobre 2023, et le début de la guerre à Gaza, constituent un piège dont les militants pro-israéliens ne parviennent pas encore à s’échapper. La polémique entraînée par Macklemore montre qu’ils ne semblent avoir que deux options à leur disposition : garder le silence alors qu’un nombre croissant de célébrités accusent Israël de génocide dans des instances toujours plus en vue, en espérant que la vague passe, ou utiliser les moyens permettant de faire taire ce genre de discours — au risque d’amplifier le problème tout en étant qualifiés d’ennemis de la liberté d’expression.
Il est difficile de dire comment ou quand cette saga s’éteindra. Ce qui est sûr, c’est que quel que soit le débat qui suivra, il ne sera pas le dernier et il empruntera la même pente glissante.
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