Kibboutz Ramat Rachel : Un siècle entre batailles et empire immobilier à Jérusalem
De poste frontière assiégé à acteur immobilier majeur, le kibboutz fête ses 100 ans
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KIBBOUTZ RAMAT RACHEL — A voir le vaste complexe aquatique et les vergers florissants de ce havre de paix, difficile d’imaginer que cet endroit fut un jour un poste frontière endeuillé par les combats.
Lorsque les fondateurs de Ramat Rachel ont commencé la construction du kibboutz dans les environs de Jérusalem, en 1926, ils l’ont fait cerné de villages arabes hostiles. Avant de créer une société agricole socialiste d’un nouveau genre, ils ont dû se battre pour exister.
A l’occasion du 100e anniversaire du kibboutz, en août dernier, ses membres sont revenus sur son histoire et la trajectoire qui a fait de cette communauté pionnière exposée aux tirs croisés, du temps de la guerre d’indépendance d’Israël, à un géant de l’immobilier à la tête d’un patrimoine terrien parmi les plus recherchés en Israël, qu’il a en partie vendu.
« Les fondateurs de Ramat Rachel ne connaissaient rien à l’agriculture. Ils ne savaient pas comment faire pour élever des vaches, cuire du pain ou cultiver des légumes », rappelle David Drumlevich, membre de longue date du kibboutz et historien officieux des lieux.
« C’était des pionniers : ils ont dû tout apprendre lorsqu’ils sont arrivés dans le désert. Ils voulaient ériger une société équitable et égale en Israël », ajoute-t-il.
De par sa situation en lisière de la Ville sainte, ses transactions immobilières, couplées à ses activités touristiques et agricoles, ont fait du kibboutz « non pas l’un des kibboutzim les plus riches d’Israël, mais un endroit qui se situe dans la moyenne ». Ses membres y bénéficient d’une grande qualité de vie et débattent de l’avenir du collectif, explique le coordinateur économique du kibboutz, Ofer Cohen.
« C’est magnifique de pouvoir fêter ainsi un siècle de succès ici, mais il est difficile de se projeter dans les cent prochaines années », confie M. Cohen. « Nous nous contentons de tenter de préparer les dix prochaines années. »
Lutter pour ses frontières
Pour comprendre ce qu’est le kibboutz Ramat Rachel aujourd’hui, « il ne faut pas se précipiter sur les bâtiments construits sur nos vergers », souligne David Drumlevich. « Il faut commencer par les pionniers qui ont créé cette communauté par-delà de sombres collines, en dehors de Jérusalem. »
Lorsque les membres – idéalistes – du Gdud HaAvodah (Bataillon du travail) s’installent à Jérusalem, dans les années 1920, ils vivent dans un premier temps dans un camp de travail temporaire, taillent des pierres et portent des sacs de potasse à la gare de Jérusalem.
En 1926, par l’intermédiaire du Keren Kayemeth LeIsrael-Fonds National Juif, le groupe rachète une colline rocailleuse au Patriarcat orthodoxe grec et lui donne le nom de la matriarche biblique Rachel, dont la tombe se trouve près de Bethléem.
Le tout jeune kibboutz est détruit lors des émeutes de 1929 par des pillards arabes venus attaquer la communauté ; ses membres reviennent dans les années qui suivent et remettent les maisons, la boulangerie et les champs en état.
Pendant la guerre d’indépendance de 1948, la position stratégique de Ramat Rachel, en surplomb de la route d’Hébron, en fait un point défensif clé au sud de Jérusalem.
« Les forces arabes qui remontent vers le nord passent par Hébron pour occuper Jérusalem », souligne M. Drumlevich. « Après la chute du Gush Etzion, Ramat Rachel est le dernier rempart de Jérusalem. »
Les membres du kibboutz et d’autres groupes de combat israéliens parviennent à contenir les forces égyptiennes et jordaniennes lors de batailles parmi les plus féroces de la guerre. Lorsque l’armistice est signé en 1949, Ramat Rachel est en territoire israélien, cerné sur trois côtés par la Jordanie.
Nombre de membres rescapés des combats estiment qu’il est impossible de reconstruire Ramat Rachel une troisième fois : ils partent fonder le kibboutz Carmel, près de Haïfa. D’autres Israéliens, notamment des diplômés de mouvements de jeunesse comme David Drumlevich, arrivent les uns après les autres, et prennent leur place.
En 1954, le sculpteur polonais David Polus offre au kibboutz une statue qui représente Rachel en pleurs, flanquée d’une inscription empruntée à une prophétie de Jérémie : « Et les enfants retourneront dans leurs frontières. »
En 1967, pendant la guerre des Six Jours, Ramat Rachel est à nouveau la proie d’intenses bombardements jordaniens. Sa situation stratégique en fait une fois de plus un poste défensif de l’armée israélienne et une zone de préparation pour une contre-attaque.
Après la victoire d’Israël et la conquête de la Cisjordanie, Ramat Rachel se trouve, pour la première fois, soudainement sans voisin hostile à proximité, ce qui ne lui épargnera pas d’autres difficultés que ses fondateurs étaient loin d’imaginer.
Un nouveau genre de bâti
Après la guerre des Six Jours, Jérusalem se développe rapidement. La municipalité et l’État cessent de considérer les collines de Ramat Rachel comme une frontière agricole ou sécuritaire pour y voir des terrains propices au logement, sur l’un des espaces non développés les plus précieux de la ville.
Les décennies suivantes sont marquées par un changement radical : des dizaines d’hectares de terres agricoles sont retirées du Conseil régional rural de Mateh Yehuda et annexées à la municipalité de Jérusalem.
Au début des années 1990, alors que le pays fait face à une immigration massive en provenance de l’ex-URSS, Israël adopte une politique qui encourage les kibboutzim urbains à transformer leurs baux agricoles en des zones résidentielles. Ramat Rachel cède ses vergers du nord, qui permettront de faire naitre le quartier de Young Arnona, en échange de l’effacement de sa dette, de la propriété de quelques appartements dans les nouvelles tours et la concession de droits commerciaux qui posent les jalons de sa reconversion dans l’hôtellerie et les loisirs.
Des dizaines d’années plus tard, dans les années 2010, le kibboutz attribue des terres de son versant Est au projet Mordot Arnona, fort de 1 800 à 2 000 nouveaux logements. En contrepartie, le kibboutz obtient les droits de construction de 300 logements et deux complexes hôteliers, qu’il revendra par la suite à des promoteurs immobiliers pour près de 50 millions de NIS. Ce gain important permet à Ramat Rachel de financer l’agrandissement de son hôtel et la diversification de ses investissements commerciaux, relève Ofer Cohen.
À cette même époque, le kibboutz achète des bâtiments à Ashkelon, en guise d’investissement, ajoute M. Cohen. Il les a revendus en juin de cette année avec un bénéfice de 45 millions de NIS.
Un autre projet d’aménagement, connu sous le nom de plan de l’Aqueduc inférieur, va consister à faire du flanc sud de Ramat Rachel un quartier qui pourrait compter jusqu’à 1 800 logements. Le kibboutz n’en tirera que de maigres avantages. Ce projet permettra de relier Ramat Rachel aux quartiers voisins de Givat HaMatos et Har Homa, tout en rendant impossible toute forme de continuité entre Jérusalem-Est et Bethléem, au grand dam des organisations internationales.
La transformation de Ramat Rachel s’inscrit dans le cadre d’une histoire plus ancienne encore, rappelle David Drumlevich. Le kibboutz gère en effet le complexe archéologique d’un palais royal et d’une citadelle de plus de 2 700 ans, datant du royaume de Judée-Samarie, dans lesquels des archéologues ont découvert des jardins royaux et des installations hydrauliques très perfectionnées. Le lieu a servi de centre administratif du temps de la domination perse et a abrité, au fil des siècles, des bains rituels du Second Temple, un domaine de la Xe Légion romaine et un monastère byzantin, au Ve siècle.
Aujourd’hui, ces ruines sont proches du kibboutz, ce qui rappelle la formidable métamorphose du lieu à travers le temps.
Une communauté en pleine mutation
Coordinateur économique du kibboutz au moment des premiers accords immobiliers, David Drumlevich estime que la municipalité a eu tort de forcer Ramat Rachel à céder ses vergers. Néanmoins, la plupart des membres considèrent que le kibboutz a obtenu un bon accord compte tenu des circonstances, poursuit Ofer Cohen.
« Ces cessions ont considérablement amélioré notre situation économique, ce qui nous a permis de rembourser d’importantes dettes et d’aider d’autres kibboutzim », explique-t-il. « Lorsque l’argent a commencé à rentrer, les habitants ont pu s’installer dans des maisons plus grandes et nous avons pu investir davantage dans le tourisme. »
L’idée répandue selon laquelle le kibboutz serait devenu extrêmement riche grâce à l’immobilier est toutefois exagérée, nuance M. Cohen.
« Nous sommes dans la moyenne », insiste-t-il, observant que certains des 270 kibboutzim d’Israël ont développé des entreprises technologiques très florissantes. « Certains kibboutzim sont bien plus riches que nous, et d’autres sont en difficulté. »
Construite en 2000, la maison de David Drumlevich, dans le kibboutz, est plus grande que les 64 mètres carrés dans lesquels il a élevé ses enfants – une rareté à Jérusalem, reconnaît-il.
« Mais ce sont des maisons simples et normales, pas des palais », ajoute-t-il.
Les membres du kibboutz arrivés en des temps moins fastes, pour des raisons idéologiques par exemple, ont des sentiments mitigés face à cette réussite matérielle.
« Je sais que, de l’extérieur, les gens pensent que nous sommes des bourgeois », confie Arza Ginga-Navama, membre de Ramat Rachel depuis les années 1980. « Notre complexe aquatique est peut-être bourgeois, mais je ne gagne pas plus pour autant. »
La piscine de Ramat Rachel, dans laquelle travaille et enseigne Arza Ginga-Navama, est sans doute le symbole le plus visible de cette meilleure fortune. Construite par les membres en 1977 à la façon d’une oasis urbaine, elle a fait l’objet de travaux, en 2018, de façon à en faire un complexe moderne dédié au bien-être avec des bassins intérieurs et extérieurs, des spas et un club de remise en forme.
« A l’époque, nous avions décidé d’investir beaucoup d’argent pour en faire la meilleure piscine de tout Jérusalem », explique Ofer Cohen.
Mais avec un nombre d’abonnés qui a presque doublé, passant de 4 000 avant les travaux de rénovation à quelque 7 000 aujourd’hui, l’atmosphère familiale de la piscine a changé, dans un sens plus impersonnel, regrette Mme Ginga-Navama.
« Les membres apprécient la qualité des installations, mais beaucoup trouvent l’ambiance désormais très froide et impersonnelle », dit-elle.
Plus d’un siècle d’existence
Au moment où Ramat Rachel fête ses 100 ans, son avenir économique demeure incertain. La majeure partie de ses ressources immobilières ont été perçues et cette source financière sera presque totalement tarie d’ici la fin 2027, précise Ofer Cohen.
L’immobilier représente aujourd’hui près de 30 % des revenus du kibboutz, mais sa principale source de revenus est aujourd’hui le tourisme, avec un complexe hôtelier et sportif qui génère près de 40 % des recettes. Ses 20 hectares de vergers apportent 30 % supplémentaires, portés par les ventes de ses cerises – très recherchées – ainsi que d’autres fruits et cultures biologiques.
Le kibboutz perçoit d’autres revenus issus de la production et de la revente d’énergie solaire, souligne M. Cohen. La salle de réception du kibboutz, très prisée pour les mariages jusqu’à sa fermeture, il y a de cela quelques années, rouvrira ses portes dès que la municipalité aura validé la concession d’exploitation.
Toutes ces recettes servent à entretenir des infrastructures communautaires assez lourdes. Parmi les quelque 600 résidents, Ramat Rachel compte 220 membres officiels, dont 150 à 160 actifs et quelque 70 retraités. Les enfants, jeunes adultes et la plupart des conjoints ne sont pas considérés comme membres. Près de la moitié des membres actifs travaillent au kibboutz, l’autre moitié travaille à l’extérieur et verse son salaire sur un compte commun.
Les membres reçoivent des allocations mensuelles pour leurs dépenses et bénéficient de divers avantages communautaires, allant des activités aux infrastructures, en passant par un fort sentiment d’appartenance. Mais la plupart des jeunes font le choix de quitter le kibboutz, lequel manque de logements, sans compter les interrogations des membres sur la pérennité du modèle collectiviste.
La majorité des membres souhaite faire passer Ramat Rachel du modèle actuel — avec des revenus partagés et des biens en propriété collective — à un modèle privé, dans lequel les membres conservent la propriété individuelle et bénéficient de services communautaires en échange de cotisations mensuelles.
Depuis la crise de la dette qui a frappé le mouvement des kibboutzim dans les années 1980, près de 80 % d’entre eux sont passés à un modèle privé.
Mais cette démarche n’a pas encore atteint le seuil requis à Ramat Rachel. Près de 64 % des membres ont voté pour l’abandon du modèle coopératif, indique Ofer Cohen, ce qui reste inférieur aux 75 % requis pour adopter la résolution.
« Cette question suscite de vives tensions sociales entre nos membres », reconnaît Ofer Cohen.
Pour une communauté née de la volonté de pionniers bien décidés à bâtir une société plus égalitaire aux portes de Jérusalem, le débat sur la privatisation touche au cœur de l’identité de Ramat Rachel et de ce que ses membres souhaitent qu’il devienne.
Un défi que ses fondateurs n’auraient jamais pu imaginer.
« Aucun des pionniers n’aurait pu imaginer que le kibboutz évoluerait ainsi », conclut David Drumlevich.
« Nous avons de plus grandes maisons aujourd’hui, et davantage de ressources : nous le devons à leur travail acharné et aux sacrifices qu’ils ont consentis. Les choses ont changé, ici : nous allons bien voir comment la situation va évoluer. »
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