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Pourquoi, trois ans après le 7-Octobre, l’antisémitisme conserve un niveau alarmant au Canada

Face à la vague d'attaques visant des cibles liées à la communauté juive à Toronto et Montréal, nombreux sont les Juifs canadiens et leurs alliés qui se demandent si le gouvernement en fait assez

Illustration : Les dégâts causés par une bombe incendiaire à la synagogue Beth Tikvah, Montréal, 18 décembre 2024. (Crédit : B'nai Brith Canada via JTA)
Illustration : Les dégâts causés par une bombe incendiaire à la synagogue Beth Tikvah, Montréal, 18 décembre 2024. (Crédit : B'nai Brith Canada via JTA)

The Conversation via Reuters Connect — Depuis le pogrom perpétré par des terroristes menés par le Hamas contre le festival Nova et les habitants de plusieurs kibboutzim du sud d’Israël le 7 octobre 2023 – qui a fait plus de 1 200 morts et 251 otages -, les actes antisémites au Canada ont connu une hausse spectaculaire.

Selon l’organisation de défense des droits des Juifs Bnai Brith Canada, sur les 6 800 incidents antisémites signalés en 2025, 6 248 se sont produits en ligne. Le bilan établi par Bnai Brith, qui se fonde sur les incidents signalés directement à l’organisation, englobe un éventail plus large de comportements, notamment le harcèlement en ligne.

Les chiffres les plus récents de l’organisme gouvernemental Statistique Canada, qui ont été rendus publics en juillet 2026, montrent que les crimes de haine commis contre des Canadiens juifs et rapportés à la police sont tombés à 788 en 2025, soit une baisse de 16 % par rapport aux 943 enregistrés en 2024 (ce qui s’inscrit dans le cadre d’un recul national plus général des crimes de haine à motivation religieuse cette année-là).

Mais malgré cette baisse entre deux années consécutives, ce bilan reste bien supérieur aux niveaux d’avant le 7-Octobre : il a en effet augmenté d’environ 60 % entre 2021 et 2025. La communauté juive du Canada a continué d’être le groupe religieux le plus visé, représentant près de 70 % de l’ensemble des crimes de haine à caractère religieux rapportés à la police, tant en 2024 qu’en 2025.

Selon une étude réalisée en 2026 par les sociologues Robert Brym et Rhonda Lenton, certains Canadiens ont attribué cette hostilité croissante à la réponse militaire d’Israël à Gaza, qui a fait environ 71 000 victimes palestiniennes (un bilan qui ne fait pas la distinction entre civils et hommes armés), ainsi qu’à la polarisation politique à propos de ce conflit.

Par ailleurs, un rapport des services de renseignement fédéraux a conclu que les menaces pesant sur la communauté juive se sont également intensifiées depuis le début du conflit entre Israël, l’Iran et les États-Unis en février 2026, avec une radicalisation en ligne venant aggraver le risque.

Le Centre de la Torah, synagogue d’Hampstead, ville canadienne du Québec située dans l’agglomération de Montréal, le 14 novembre 2023. (Crédit : Alexis Aubin / AFP)

Une chose est claire : cette montée de l’antisémitisme est un phénomène qui préoccupe le Canada. Et la manière dont nous réagissons en tant que pays en dit long sur la santé de notre société civile et sur la sécurité de toutes les communautés.

Deborah Lyons, ancienne envoyée spéciale du Canada chargée de la préservation de la mémoire de la Shoah et de la lutte contre l’antisémitisme de 2023 à 2025, a été l’une des voix parmi les plus déterminées à dénoncer ce phénomène. Pourtant, rares sont ceux qui auraient pu prévoir à quel point les chiffres allaient grimper, ni à quel point l’hostilité envers les Juifs et les entreprises juives au Canada allait s’installer durablement.

Ainsi que le soulignent Brym et Lenton : « L’impact des crimes de haine est plus important pour les Juifs que pour tout autre groupe ethnique, racial ou religieux au Canada. Les Juifs sont le seul groupe du pays à avoir désormais besoin de caméras de surveillance, de barrières de protection, de bornes anti-véhicules et d’agents de sécurité dans leurs lieux de culte, leurs écoles et autres institutions communautaires. »

Définir l’antisémitisme

Nous sommes des chercheurs spécialisés dans les sciences sociales et humaines et nous consacrons nos travaux à l’enseignement de la Shoah. Il est difficile de dissocier les débats sur la Shoah de ceux sur l’antisémitisme. Par ailleurs, la haine elle-même est aussi ancienne que le peuple juif.

L’antisémitisme s’est souvent manifesté de manière violente. Deux incidents récents témoignent de cette tendance : des fusillades et des actes de vandalisme ont visé deux boulangeries tenues par des Juifs à Toronto, tandis que dans le quartier montréalais d’Outremont, des habitants juifs hassidiques ont été harcelés et ont vu leurs chapeaux traditionnels en fourrure (streimels) leur être arrachés de la tête.

Un agent de sécurité se tient devant l’entrée principale de la synagogue orthodoxe Machzikei Hadas, le 8 octobre 2023, à Ottawa, au Canada. (Crédit : Dave Chan/AFP)

Les signalements d’incidents et les données policières sont des outils importants pour évaluer l’état de l’antisémitisme dans la société canadienne. Il en va de même pour la désignation et l’identification de ce qui constitue effectivement l’antisémitisme.

L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) propose la définition la plus largement utilisée (celle que 46 pays, dont le Canada, ont adopté) : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs, qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations verbales et physiques de l’antisémitisme peuvent viser des personnes juives ou non juives et/ou leurs biens, ainsi que les institutions communautaires juives et les lieux de culte juifs. »

En 2024, afin d’aider à contextualiser cette définition, le gouvernement canadien a publié le Canadian Handbook on the IHRA Working Definition of Antisemitism (Guide canadien sur la définition de travail de l’antisémitisme de l’IHRA).

La présence et la banalisation croissante de l’antisémitisme sont révélatrices du type de société auquel nous accordons de la valeur : ce que signifie être Canadien, quel modèle de société civile nous souhaitons cultiver, et ce que nous sommes prêts à tolérer ou non.

Ce qu’Ottawa a fait, et n’a pas fait

En juin 2026, le Premier ministre Mark Carney a directement soulevé la question. S’exprimant au Holy Blossom Temple de Toronto, il a déclaré à l’assemblée que « le pacte civique du Canada abandonne les Canadiens juifs », ajoutant que « si ce pacte fait défaut à l’une de nos communautés, c’est à nous tous qu’il fait défaut ».

Le Premier ministre canadien Mark Carney s’adresse à des responsables locaux lors d’un événement organisé à la synagogue Holy Blossom Temple à Toronto, le 1er juin 2026. (Crédit : Chris Young/The Canadian Press via AP)

Beaucoup de Juifs canadiens, tout comme leurs alliés, doutent que les efforts de Carney aillent suffisamment loin pour rétablir ce contrat social, lequel exige une approche immédiate, à plusieurs volets et durable. La lutte contre l’antisémitisme au Canada ne se limite pas à la présence policière dans les rues et à la protection renforcée des institutions juives, comme l’a proposé Carney – même si ces éléments restent essentiels.

Une approche véritablement diversifiée, comme le soulignent clairement les rapports de la Chambre des communes et du Sénat, impliquerait de travailler en partenariat avec les provinces à la coordination d’initiatives dans les domaines de l’éducation, du système judiciaire et d’autres secteurs clés, en vue de mettre en place un cadre national global pour lutter contre l’antisémitisme au Canada.

En décembre 2024, la commission permanente de la Chambre des communes sur la justice et les droits de l’Homme, présidée par la députée Lena Metlege Diab, a présenté un plan d’action pour lutter contre l’antisémitisme au Canada. Ce document présentait 19 recommandations de fond destinées à faire face à l’évolution de l’antisémitisme dans le pays.

En avril 2026, la commission permanente du Sénat sur les droits de l’Homme a publié son rapport, lequel contenait 22 recommandations. La première préconisait le retour du poste d’envoyé spécial chargé de « préserver la mémoire de la Shoah et de lutter contre l’antisémitisme ».

Ces rapports ont donné lieu à des réactions mitigées de la part du gouvernement.

La haine sans frontières

Parmi les questions approfondies par la commission sénatoriale figuraient la haine en ligne, l’extrémisme et le rôle des entités étrangères. Aujourd’hui, notre connexion permanente au monde entier a donné naissance à une nouvelle tribune, largement accessible, où peuvent s’exprimer les discours de haine et les menaces de violence.

Les dégâts causés par le feu à la synagogue Temple Emanu-El-Beth Sholom de Montréal, photographiés le 5 juin 2026, à la suite d’un incendie criminel. (Crédit : Capture d’écran YouTube CTV)

Il faut donc prévenir la propagation de la désinformation et des discours de haine, tout en veillant à ce que la radicalisation en ligne ne se développe pas hors de tout contrôle. La désinformation diffusée sur Internet et les réseaux sociaux semble en outre jouer un rôle essentiel, même lorsque les agressions antisémites se produisent dans le monde réel plutôt qu’en ligne.

Les plateformes de réseaux sociaux permettent aux discours de haine de circuler sans passeport ; les idéologies extrémistes ne s’arrêtent pas aux frontières. La violence antisémite peut se manifester sur le sol d’un pays, tout en étant façonnée par des contenus provenant du monde entier.

Le politologue Kawser Ahmed s’est penché sur ce phénomène. Il a montré comment la haine et l’antisémitisme peuvent désormais être « externalisés » auprès d’agresseurs engagés contre rémunération, qui n’ont aucun intérêt personnel dans ces actes.

L’antisémitisme n’est pas simplement un phénomène qui n’affecte qu’une partie de la société canadienne. Il sert également de baromètre de la santé d’une société démocratique. Lorsque l’antisémitisme est banalisé, les principes d’égalité, de pluralisme et d’État de droit qui définissent les valeurs canadiennes s’en trouvent compromis.

Le combattre ne revient pas seulement à protéger les Canadiens juifs : il s’agit de défendre le type de pays que nous aspirons à être.

Carson Phillips est enseignant au sein du programme d’études sur la Shoah et les génocides du Gratz College et délégué canadien auprès de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Regan Lipes est maître de conférences en littérature comparée et en anglais à l’université MacEwan.

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