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Après un tollé, le vice-gouverneur du Texas estime que les écoles peuvent étudier des livres sur la Shoah

Dan Patrick précise à la JTA que les écoliers texans devraient lire les mémoires d’Elie Wiesel et le « Journal d’Anne Frank », deux ouvrages qu’il avait pourtant inscrits sur sa liste de « livres obscènes, répugnants et vulgaires »

Le vice-gouverneur du Texas, Dan Patrick, prend la parole lors de la convention républicaine, le 10 septembre 2026, à Dallas. (Crédit : AP Photo/Julio Cortez)
Le vice-gouverneur du Texas, Dan Patrick, prend la parole lors de la convention républicaine, le 10 septembre 2026, à Dallas. (Crédit : AP Photo/Julio Cortez)

JTA — Le vice-gouverneur du Texas a affirmé que son récent appel lancé aux écoles publiques de l’État à retirer « plus de 2 000 ouvrages » jugés « obscènes, répugnants et vulgaires » ne visait pas les livres traitant de la Shoah.

Cette déclaration de Dan Patrick, communiquée en exclusivité à la Jewish Telegraphic Agency vendredi, a été faite au terme d’un mois de confusion déclenché par une conférence de presse au cours de laquelle lui-même et un militant chrétien conservateur avaient menacé les établissements scolaires de leur retirer tout financement public s’ils refusaient de se conformer à son injonction de purger leurs bibliothèques.

« Je pense que les élèves du Texas doivent étudier la Shoah, ce qui implique de lire des ouvrages tels que « La Nuit » d’Elie Wiesel, « Le Journal d’Anne Frank«  et d’autres livres sur la Shoah », a expliqué Patrick à la JTA, citant deux ouvrages inscrits sur la liste de retrait qu’il avait lui-même promue – dont l’un, « La Nuit », qu’il avait auparavant explicitement demandé de retirer des collèges.

Patrick a ajouté que son initiative « visait les œuvres inappropriées pour l’âge des élèves et à caractère sexuellement explicite disponibles dans les bibliothèques des écoles publiques du Texas ». Lors de sa précédente conférence de presse, il avait invité les spectateurs à consulter une liste en ligne établie par un groupe militant, qui contenait plusieurs ouvrages sur les thèmes de la Shoah et de l’identité juive.

Les menaces de Patrick étaient sérieuses. Au Texas, les vice-gouverneurs sont plus puissants que dans de nombreux autres États ; ils jouent en effet un rôle central dans l’élaboration du budget et la définition du programme législatif.

Patrick a aussi semblé revenir sur certains des propos les plus virulents qu’il avait tenus lors de sa conférence de presse du 19 août, au cours de laquelle le républicain avait déclaré : « Nous allons nous occuper des livres. »

« Comme le prévoit la loi, les collectivités locales ont le droit de prendre leurs propres décisions concernant les bibliothèques de leurs écoles publiques », a-t-il indiqué vendredi à la JTA.

Le vice-gouverneur, qui brigue un nouveau mandat cet automne, s’était présenté à la conférence aux côtés de Bonnie Wallace, la présidente du groupe militant « Recover America », et il avait invité les téléspectateurs à « se rendre sur RecoverAmerica.com ». Ce groupe a diffusé une liste de plus de 2 100 « livres nocifs dans les bibliothèques ». Cette liste qui, selon lui, regroupait « des livres au contenu préjudiciable, sexuellement explicite et vulgaire », incluait plus d’une dizaine d’ouvrages particulièrement importants pour les lecteurs juifs.

Parmi les ouvrages signalés par Recover America, les deux tomes de Maus d’Art Spiegelman, une adaptation en bande dessinée du journal intime d’Anne Frank, ainsi que le roman de Bernard Malamud sur une accusation de meurtre rituel, « The Fixer » – autant d’ouvrages qui avaient déjà été retirés des districts scolaires du Texas et d’autres États par le passé, dans le cadre de guerres culturelles généralisées menées par les conservateurs contre les bibliothèques. Si certains de ces livres avaient finalement été réintégrés dans les districts à la suite d’un tollé général, cet épisode avait néanmoins suscité un débat plus approfondi sur l’état de l’enseignement de la Shoah et de la sensibilisation à l’antisémitisme dans les écoles publiques.

Par ailleurs, la dernière initiative de Patrick irait bien au-delà de quelques districts : elle concernerait plus de 5,5 millions d’élèves des écoles publiques de tout l’État.

L’un des ouvrages les plus controversés de la liste de Recover America est « La Nuit », le best-seller autobiographique d’Elie Wiesel qui raconte sa survie à Auschwitz et à Buchenwald, et qui est enseigné dans les écoles depuis des décennies. Après qu’un article du Houston Chronicle a signalé l’inscription de ce livre sur la liste des ouvrages « nocifs » de Recover America, Patrick avait dans un premier temps réitéré sa position sur « La Nuit », jugeant cet ouvrage inapproprié pour les collèges en raison de sa « violence ».

« Si « La Nuit » d’Elie Wiesel était adapté au cinéma, il serait probablement classé R », avait écrit Patrick sur le réseau social X le 26 août. « « La Nuit », qui comporte des descriptions très réalistes de violence et de fusillades de bébés, ne devrait pas être accessible aux élèves de sixième dans les bibliothèques des collèges. Le lycée serait plus adapté. »

Le lauréat du prix Nobel de la paix Elie Wiesel au Capitole, à Washington, aux Etats-Unis, le 2 mars 2015. (Crédit : Win McNamee/Getty Images via JTA)

Ce tweet semblait contradictoire avec la liste des lectures obligatoires pour les élèves du primaire et du secondaire (K-12) adoptée cet été par l’État, qui impose que « La Nuit » soit étudiée en quatrième à partir de 2030.

Aujourd’hui, en réponse aux questions de la JTA, le vice-gouverneur a indiqué qu’il s’en remettrait au Conseil de l’éducation de l’État du Texas pour déterminer le niveau scolaire approprié pour étudier « La Nuit ».

« C’est au Conseil de l’éducation de l’État qu’il appartient de décider du niveau scolaire adapté pour chaque ouvrage. Il déterminera si « La Nuit », d’Elie Wiesel, convient au niveau pour lequel il est prévu », a précisé Patrick dans sa déclaration à la JTA.

Le vice-gouverneur a continué d’insister sur le fait que les livres utilisés dans les écoles devaient satisfaire aux « normes de la FCC », l’agence fédérale des communications, qui réglemente les contenus audiovisuels – mais qui n’intervient pas dans le domaine de l’édition.

Le président de la Commission consultative du Texas sur l’Holocauste, le génocide et l’antisémitisme – un groupe d’experts nommé par le gouverneur et chargé de conseiller l’État sur l’inclusion de « La Nuit » et d’autres ouvrages sur la Shoah dans la liste des lectures obligatoires – n’a pas répondu à la demande de commentaires de la JTA.

Dans un communiqué, l’Autorité éducative du Texas, qui a rédigé la liste des lectures obligatoires, a fait savoir à la JTA : « Lorsque les élèves texans étudieront l’Holocauste, ils seront confrontés aux horreurs de l’Holocauste. C’est pourquoi le SBOE a placé ce livre au programme de 4e, afin de s’assurer qu’il soit adapté à l’âge des élèves. »

Cette semaine, aux Emmy Awards, lorsque « The Librarians », un documentaire sur des bibliothécaires confrontés à des menaces de retrait de livres, a remporté un prix, Carolyn Foote, bibliothécaire à la retraite du Texas, a rejoint les producteurs sur scène, brandissant un exemplaire de « La Nuit » en signe de protestation.

« J’ai trouvé très symbolique d’apporter « La Nuit » », a raconté Foote, qui apparaît dans le film, à la JTA. Foote est également cofondatrice du groupe militant de bibliothécaires FReadom Fighters. « Après l’avoir lu, j’ai compris à quel point il est important de ne pas oublier notre passé. Et ce souvenir fait partie intégrante de l’héritage d’Elie Wiesel. C’est pour cette raison qu’il m’a semblé très important, en tant que Texane, de porter ce livre. » Une autre bibliothécaire également montée sur scène pour la remise du prix a quant à elle brandi « Anne Frank’s Diary: The Graphic Adaptation ».

Extrait de « Anne Frank, le roman graphique ». (Autorisation)

Elisha Wiesel, fils d’Elie et président de la Fondation Elie Wiesel, a déclaré à la JTA que « le Texas mérite d’être félicité pour avoir reconnu que l’enseignement de la Shoah a sa place dans le programme scolaire de quatrième ». Pourtant, a ajouté le jeune Wiesel, les inquiétudes de Patrick concernant la violence présente dans le livre sont injustifiées.

« « La Nuit » contient des scènes de violence parce que la Shoah était violente. Son but n’est pas de choquer les jeunes, mais de les aider à comprendre où peuvent mener la haine et l’indifférence », a-t-il écrit dans un e-mail. « À condition de leur fournir le contexte et un accompagnement, les élèves doivent être confrontés à cette histoire. Ils ont besoin d’être armés pour y faire face. »

Après avoir renvoyé les journalistes à la liste de livres de Recover America lors de sa conférence de presse, Patrick a indiqué dans sa nouvelle déclaration à la JTA : « Je n’ai pas de liste d’ouvrages. » Il a ensuite fait référence à une loi adoptée par l’assemblée législative de l’État en 2025 – une loi qui réglemente les manuels scolaires et que, selon lui, les districts sont tenus de respecter.

Certaines circonscriptions scolaires de l’État ont toutefois retiré de leurs bibliothèques tous les ouvrages figurant sur la liste de Recover America, par crainte de perdre des financements, a rapporté Foote à la JTA. Si cette liste comporte en théorie un système de catégorisation, de nombreux ouvrages ne sont pas notés.

Outre « La Nuit », « Maus », « Le Journal d’Anne Frank » et « The Fixer », d’autres ouvrages traitant du judaïsme et de la Shoah figurent sur la liste des « livres nocifs » de Recover America, notamment :

• « Annexed », un roman pour jeunes adultes consacré à Peter van Pels, lequel était caché dans l’annexe d’Amsterdam avec Anne Frank

• « The Berlin Boxing Club », un roman historique pour jeunes adultes inspiré du boxeur allemand Max Schmeling, qui a aidé de jeunes Juifs pendant l’ascension au pouvoir d’Hitler

• « Black, White and Jewish », un récit autobiographique de Rebecca Walker, fille métisse et juive de l’auteure Alice Walker

• « Caste : The Origins of our Discontents », un ouvrage documentaire analysant les « systèmes de castes » de l’Allemagne nazie. « Caste » figurait sur une précédente liste, initiée par Wallace, d’ouvrages à retirer d’une bibliothèque publique du Texas dans le cadre d’une affaire que la Cour suprême des États-Unis a refusé d’examiner en 2025, autorisant ainsi le retrait des ouvrages.

• « Kasher in the Rye », un récit autobiographique de l’humoriste juif Moshe Kasher

• « Pride: the story of Harvey Milk and the Rainbow Flag », un livre illustré pour enfants retraçant la biographie de ce législateur juif LGBTQ pionnier

• « Le Choix de Sophie », le roman à succès sur la Shoah destiné aux adultes

• « The Violin Maker’s Daughter », un roman historique sur une famille juive de musiciens pendant la Shoah

• « White Bird », un roman graphique destiné aux jeunes lecteurs, qui raconte l’histoire d’une jeune fille juive dans la France occupée par les nazis

En réponse à la publication par la JTA d’une liste des ouvrages précités, la déclaration de Patrick n’a fait mention que de « La Nuit » et d’Anne Frank. La liste de « Recover America » est principalement composée de romans d’amour et de fantasy, dont beaucoup abordent la thématique LGBTQ, tout en incluant des classiques tels que « La Ménagerie de verre » et « Cat’s Cradle », ainsi que quelques livres illustrés pour enfants.

Recover America n’a pas donné suite vendredi à la demande de commentaires de la JTA concernant la nouvelle déclaration de Patrick. Wallace, la dirigeante du groupe qui a également participé au podcast de Patrick, avait précédemment déclaré au Houston Chronicle qu’elle avait « longuement réfléchi » avant d’inclure « La Nuit » dans sa liste.

Son choix final, a-t-elle expliqué, s’explique par le fait qu’« un élève de quatrième a 13 ans. A-t-il besoin de lire des récits où des soldats commettent des massacres, lancent des bébés en l’air et les tuent à la mitrailleuse ? »

« Cela ne veut pas dire que cela n’arrive pas dans la vie », a-t-elle ajouté. « Par ailleurs, la Shoah a peut-être été la pire tragédie de l’histoire du monde. »

Pour Cameron Samuels, un ancien élève juif des écoles publiques du Texas et fondateur du groupe militant Students Engaged in Advancing Texas, de telles initiatives n’aident pas les élèves issus de la communauté juive.

« Des personnes non juives décident à notre place de ce qui est le mieux pour nous, et en font une politique publique », a souligné Samuels. « Nous n’avons pas facilement accès à ces livres et à ces récits. Les élèves se retrouvent alors isolés. De plus, cela signifie que nos camarades de classe n’apprennent pas à connaître les récits juifs authentiques. »

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