Les signes avant-coureurs sont là, une fois de plus
La campagne électorale devient toxique ; Le Premier ministre, qui affirme n’avoir joué aucun rôle dans les incitations à la haine qui avaient créé le climat empoisonné précédant l’assassinat d’Yitzhak Rabin, doit tirer les leçons de 1995 - et vite
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David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le 5 octobre 1995 – ce jour où la Knesset avait ratifié de justesse les accords d’Oslo II qui avaient été conclus avec l’OLP de Yasser Arafat – le chef de l’opposition du Likud, Benjamin Netanyahu, debout sur le balcon d’un hôtel situé sur le kikar Zion, à Jérusalem, avait pris la parole lors d’un rassemblement. Il avait dénoncé avec hargne le gouvernement du Premier ministre Yitzhak Rabin, l’accusant de capituler devant les Palestiniens, et il s’était engagé à empêcher tout nouveau partage de Jérusalem.
En contrebas, la foule, composée de plusieurs dizaines de milliers de personnes, avait entonné des slogans enragés : « Rabin est un traître », « Rabin est un assassin » et « Mort à Rabin ». Des affiches représentant Rabin en uniforme SS ou portant un keffieh avaient circulé. Des témoins, à l’époque, avaient confié que Netanyahu avait, semble-t-il, levé la main pour tenter de faire taire ces clameurs venimeuses.
Ce rassemblement devait marquer le paroxysme des incitations à la haine à l’encontre de Rabin, qui devait être assassiné par Yigal Amir, un extrémiste juif de droite, à Tel Aviv, un mois plus tard.
Dans un discours à la Knesset qui avait été prononcé il y a dix ans lors de la cérémonie qui commémore, chaque année, l’assassinat de Rabin, Isaac Herzog, alors chef de l’opposition – il est dorénavant devenu le président de l’État d’Israël – avait établi un lien direct de cause à effet. « Nous sommes ici aujourd’hui parce qu’en 1995, sur ce balcon maudit, sur cette place, à l’occasion de ces défilés qui étaient alors empreints d’incitations à la haine, ces mots avaient été lancés, touchant le meurtrier, lequel les avait transformés en balles qui avaient été tirées dans le dos du Premier ministre d’Israël et dans le dos de notre démocratie », avait-il dit.
« Vous ne l’aviez pas voulu », avait ajouté Herzog. « Mais vous ne l’aviez pas empêché non plus ».
Netanyahu a toujours nié avec véhémence s’être livré à des incitations à la haine à l’encontre de Rabin et il a rejeté toute responsabilité dans cet assassinat.
Dans une interview qui avait été accordée à l’auteur de ces lignes en 2015, la fille de Rabin, Dalia, avait formulé les choses ainsi, avec une extrême prudence et beaucoup de nuance : « Netanyahu a surfé sur cette vague d’opposition menée par le mouvement sioniste-religieux nationaliste, et il l’a prise sous son aile. Ces gens s’appuient sur ce commandement divin qui stipule de ne pas céder ne serait-ce qu’un centimètre de la Terre sainte, une Terre qu’ils considèrent comme sacrée, et ils accordent plus de valeur à un centimètre de terre qu’à une vie humaine. [Netanyahu] s’est emparé de ça, et il en a fait un usage politiquement cynique. »
Trente et un ans après cet assassinat – et six semaines avant des élections qui seront, sans doute, les plus décisives de toute l’Histoire d’Israël – la rhétorique de campagne n’a cessé de s’intensifier. Et Netanyahu, qui était arrivé au pouvoir pour la première fois en 1996, quelques mois après l’assassinat de Rabin, est à nouveau en son cœur.
Son parti, le Likud, a lancé une campagne contre son principal rival, Gadi Eisenkot, en affirmant que le parti Yashar, chef de file de l’opposition, a l’intention de former un gouvernement « qui va s’appuyer sur les Frères musulmans et sur les partis arabes antisionistes » — cette référence incendiaire aux Frères musulmans faisant allusion aux racines du parti Raam, des racines ancrées au sein du Mouvement islamique du Sud.
(Raam, faction placée sous la direction de Mansour Abbas, a fait partie intégrante du gouvernement Bennett-Lapid qui a pris la tête du pays en 2021 et 2022, après avoir été courtisé en vain par Netanyahu. La branche du nord du Mouvement islamique en Israël est interdite, ce qui n’est pas le cas de la branche du sud.)
Cherchant désespérément à se décharger de toute responsabilité dans les atrocités du 7 octobre 2023, Netanyahu en est venu à affirmer – un mensonge éhonté – que les chefs des services de sécurité israéliens avaient délibérément choisi de ne pas le réveiller quelques heures avant la prise d’assaut du Hamas, alors même que « tous les signes indiquaient » que le groupe terroriste au pouvoir à Gaza s’apprêtait à attaquer. Son épouse Sara a faussement insinué, de son côté, que le chef du parti d’opposition HaDemocratim, Yair Golan, ancien chef d’état-major adjoint de l’armée israélienne qui était parti en toute hâte se battre à la frontière de Gaza le 7 octobre, avait eu connaissance de l’attaque à l’avance — une théorie du complot susceptible de laisser croire à une trahison au cœur même de l’appareil de sécurité.
Le partenaire de coalition sortant de Netanyahu, le Parti Hatzionout HaDatit de Bezalel Smotrich, en difficulté dans les sondages, a diffusé, dans la journée de mardi, une vidéo générée par IA en soutien à son programme radical visant à soumettre les autorités judiciaires à la toute-puissance des politiques. Sur ces images, la procureure-générale, le président de la Cour suprême et un autre juge de la plus haute institution judiciaire israélienne sont emmenés de force par des agents de sécurité lors d’une manifestation imaginaire contre Smotrich.
Mardi encore, dans le cadre de l’une des déclarations de campagne les plus clivantes et incendiaires à avoir été faites à ce jour – des propos qui ont entraîné, malgré elle, l’armée israélienne au cœur de la politique politicienne – Amichay Eliyahu, ministre sortant du parti d’extrême droite Otzma Yehudit, a estimé que les Israéliens ayant pris part aux manifestations massives qui avaient été organisées par les opposants au gouvernement ne devaient pas être autorisés à s’engager comme soldats de combat, affirmant qu’ils refuseraient la lutte contre l’ennemi quand ce serait pourtant nécessaire.
« Je ne veux pas que quelqu’un ayant arpenté la place Kaplan soit appelé à s’engager dans des missions de combat », a dit Eliyahu lors d’un événement qui était organisé dans un lycée de Tel Aviv, faisant référence à la place qui s’était trouvée au centre des mouvements de protestation anti-gouvernementaux, ces dernières années. « Au final, ils ne se précipiteront pas au combat », a-t-il accusé, suscitant des cris d’indignation, notamment de la part de parents de soldats tombés au champ d’honneur.
Toutes les élections israéliennes ont toujours été âprement disputées. Le scrutin à venir se déroulera, pour sa part, dans l’ombre du 7-Octobre et des conflits sur plusieurs fronts qui ont suivi – Netanyahu étant le seul, parmi les dirigeants politiques et militaires israéliens, à ne pas avoir démissionné ou à ne pas avoir été démis de ses fonctions dans le sillage du 7-Octobre. Le Premier ministre s’est, de surcroît, toujours opposé à la mise en place d’une commission d’enquête nationale qui aurait été chargée de déterminer ce qui avait mal tourné ce jour-là, et qui devait en assumer la responsabilité.
Les résultats des élections du 27 octobre pourraient ne pas être définitifs. Dans l’état actuel des choses, la plus grande partie des sondages indiquent que ni le bloc pro-Netanyahu, ni le bloc anti-Premier ministre n’obtiendront la majorité des sièges – deux partis arabes, Raam et la Liste arabe unie, s’avérant être déterminants dans le futur rapport de force. Ce qui pourrait entraîner de longues manœuvres, les rivaux s’efforçant, tant bien que mal, de former une coalition au pouvoir – ou ce qui pourrait ouvrir la porte à un nouveau scrutin. Entre le mois d’avril 2019 et le mois de novembre 2022, Israël avait organisé cinq élections en moins de quatre ans.
Indépendamment des résultats, indépendamment de la date à laquelle ils seront révélés, ils susciteront un immense sentiment de colère, d’amertume et de désespoir chez un grand nombre de ceux qui se retrouveront du côté des vaincus, avec des allégations de tricherie qui vont être quasiment inévitables.
Imaginez un grand nombre de partisans farouches de Netanyahu, ces femmes et ces hommes qui la chaîne de télévision à laquelle ils font confiance a, pendant des mois, assuré qu’il serait réélu et qui ont été sans cesse mis en garde contre les dangers graves que représenterait son éviction pour Israël. Imaginez-les s’ils découvrent qu’ils ont perdu. Comment vont-ils réagir ? Vont-ils contester le résultat des élections ? Beaucoup d’entre eux pourraient très certainement le faire. Netanyahu lui-même pourrait bien le faire, d’ailleurs. Vont-ils recourir à la violence ? Une minorité pourrait le faire, et c’est un réel danger
Ajoutez à ce mélange explosif le fait que la Quatorzième chaîne, qui est pro-Netanyahu – son journal télévisé est le deuxième le plus regardé d’Israël, après celui de la chaîne d’information N12 – n’a cessé d’assurer à ses téléspectateurs que le bloc de partis dirigé par Netanyahu se dirigeait vers une nette majorité à la Knesset. Elle lui attribue actuellement ainsi 62 à 64 sièges au parlement, qui est fort de 120 membres, ce qui représente environ 10 sièges de plus que ce qu’indiquent la plupart des autres instituts de sondage.
(L’écart concerne presque exclusivement le Likud de Netanyahu lui-même, que la Quatorzième chaîne présente comme le parti en tête du scrutin, récoltant 31 à 33 sièges ; la majorité des autres sondages le situent dans la fourchette basse des 20 sièges, le parti Yashar d’Eisenkot le devançant légèrement ou se situant au même niveau. Les sondages de la Quatorzième chaîne sont réalisés par Next Data, une société qui a été enregistrée l’année dernière par un représentant du propriétaire de la chaîne et qui est contrôlée par l’intermédiaire de sa holding, selon un article de Haaretz dont la teneur a été contestée par la chaîne de télévision de droite. Si les résultats diffusés auprès du grand public indiquent la taille de l’échantillon et la date des enquêtes d’opinion, ils ne fournissent ni marge d’erreur, ni détails sur la manière dont les personnes interrogées ont été sondées. Ils sont analysés à l’antenne par Shlomo Filber, conseiller chez Next Data. Filber est un ancien directeur général du ministère des Communications qui était devenu témoin de l’accusation dans le cadre du procès pour corruption de Netanyahu – il est toutefois revenu sur des éléments essentiels de son témoignage lorsqu’il s’est présenté à la barre).
Imaginez un grand nombre de partisans farouches de Netanyahu, ces femmes et ces hommes qui la chaîne de télévision à laquelle ils font confiance a, pendant des mois, assuré qu’il serait réélu et qui ont été sans cesse mis en garde contre les dangers graves que représenterait son éviction pour Israël. Imaginez-les s’ils découvrent qu’ils ont perdu.
Comment vont-ils réagir ? Vont-ils contester le résultat des élections ? Beaucoup d’entre eux pourraient très certainement le faire. Netanyahu lui-même pourrait bien le faire, d’ailleurs. Vont-ils recourir à la violence ? Une minorité pourrait le faire, et c’est un danger.
Vont-ils recourir à la violence ? Une minorité pourrait le faire, et c’est un réel danger.
Netanyahu affirme catégoriquement qu’il n’a joué aucun rôle dans les incitations à la haine qui avaient été proférées à l’encontre de Yitzhak Rabin, il y a trois décennies – ces incitations qui avaient créé un climat toxique, avec un Premier ministre qui devait finalement être abattu par l’un de ses propres concitoyens. C’est une affirmation douteuse. Il y a dix ans, le chef de l’opposition de l’époque, aujourd’hui président de la République, avait déclaré : « Vous ne l’aviez pas voulu, mais vous ne l’aviez pas empêché non plus ».
Netanyahu ne semble pas avoir tiré cette leçon. Il doit le faire de toute urgence, car les signes avant-coureurs sont déjà là, une fois de plus.
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