Ce médecin qui a combattu la « fièvre thyphoïde » à Bergen-Belsen, il y a 75 ans
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L'incendie qui a brûlé le dernier baraquement de Bergen-Belsen en Allemagne, en 1945 (Crédit : Domaine public)
L'incendie qui a brûlé le dernier baraquement de Bergen-Belsen en Allemagne, en 1945 (Crédit : Domaine public)

Ce médecin qui a combattu la « fièvre thyphoïde » à Bergen-Belsen, il y a 75 ans

La fille d’une survivante décrit comment H. L. Glyn Hughes, premier médecin allié à entrer dans le camp nazi, s’était battu pour sauver des vies

BERGEN-BELSEN, Allemagne – Quelques jours après être devenu le premier médecin-officier allié à pénétrer dans le « camp de l’horreur » de Bergen-Belsen, le Brigadier H. L. Glyn Hughes avait entrepris de créer le plus important hôpital de toute l’Europe.

Alors qu’il s’efforçait de combattre le typhus et la faim à Bergen-Belsen, l’officier britannique avait commencé à mettre en place une liste – inhabituelle à l’époque – de paramètres visant à mettre en oeuvre son
plan : les taux de mortalité ainsi que le nombre de charniers et de baraquements touchés par le virus.

Officier qui s’était largement distingué pour ses services pendant la Première Guerre mondiale, Hughes s’était trouvé, dans l’horreur du camp nazi, dans l’obligation de prendre des décisions quotidiennes de vie et de mort.

Dans son nouveau livre écrit en anglais All the Horrors of War: A Jewish Girl, a British Doctor, and the Liberation of Bergen-Belsen, l’autrice Bernice Lerner juxtapose les prouesses orchestrées par Hugues et les malheurs vécus par sa propre mère, l’une des détenues que l’officier a libérées.

Quand Rachel Genuth, alors âgée de 15 ans — qui devait devenir la mère de Bernice Lerner — avait été envoyée à Bergen-Belsen depuis Auschwitz, le camp entrait alors dans sa phase la plus meurtrière. Camp de concentration initialement construit pour 4 000 prisonniers, 60 000 victimes y étaient entassées – des Juifs en majorité.

Au début du printemps 1945, des milliers de cadavres avaient été empilés autour du camp. Anne et Margot Frank figuraient parmi les 35 000 victimes ayant péri durant le dernier hiver du camp, lorsque le typhus avait achevé la tâche qu’avaient initié les conditions d’hygiène catastrophiques.

« Rachel devait apprendre que lorsque les kapos se présentaient avec des récipients remplis d’une soupe qui ressemblait à une eau de vaisselle, seuls les détenus suffisamment forts pour aller en chercher pouvaient en avoir », écrit Lerner. « Un grand nombre bousculait et piétinait les plus faibles, les malades ; ceux qui se ruaient dans la queue pouvaient être battus à mort », ajoute-t-elle dans son livre.

‘All the Horrors of War,’ de Bernice Lerner, publié en 2020 (Autorisation)

Au début de l’année 1945, un convoi de prisonniers avait introduit le typhus dans le camp. Se caractérisant par des éruptions cutanées de couleur pourpre, des maux de tête et des phases de délire, le typhus est plus meurtrier au cours des famines et en temps de guerre. Les détenus de Bergen-Belsen devaient s’avérer donc être des proies faciles pour cette « fièvre typhoïde ».

Quand Hugues était arrivé aux côtés de l’armée britannique, il avait été dans l’obligation de prendre des décisions immédiates en termes de tri. En plus des corps sans vie qui avaient été empilés partout, il y avait 60 000 survivants qui nécessitaient une prise en charge médicale d’urgence.

« Son plan très ciblé impliquait de diviser les prisonniers en trois catégories », écrit Lerner. « Ceux qui survivraient probablement, ceux qui mourraient probablement et ceux dont la vie ou la mort dépendraient de soins immédiats ».

Médecine à la chaîne

Avec l’aide de militaires et de 97 étudiants en médecine britannique, Hughes devait assister à des centaines de morts au quotidien et ce, bien après la libération du camp survenue le 15 avril. Il avait demandé aux personnels qui travaillaient avec lui d’entrer dans chaque baraquement et de faire « une détermination rapide des critères diagnostiques », raconte Lerner.

Son plan très ciblé impliquait de diviser les prisonniers en trois catégories. Ceux qui survivraient probablement, ceux qui mourraient probablement et ceux dont la vie ou la mort dépendraient de soins immédiats

« Le malade avait-il une chance plus importante de survivre s’il était évacué pour recevoir des soins rudimentaires ? Tout son travail de secours a été basé sur ce principe », note l’autrice, une spécialiste du Centre de la responsabilité individuelle et sociale de l’université de Boston.

Peu après la libération du camp de Bergen-Belsen en Allemagne (Crédit : Domaine public)

La mère de Lerner avait vu ses amies mourir du typhus et elle avait été battue, pratiquement à mort, par les autres détenues de son baraquement. Elle avait également souffert de la tuberculose – une maladie qui devait affecter sa santé pendant des décennies.

« Rachel avait découvert la routine macabre : Chaque matin, un camion ouvert venait dans le camp des femmes pour collecter les corps – entièrement dépouillés de leurs vêtements et de toute autre chose – que les prisonnières avaient sorti des baraquements et qu’elles avaient empilés à l’extérieur », écrit Lerner. « Les cadavres, déjà rigides, étaient déchargés autour du camp ».

« Il y a quelque chose à faire pour eux »

La mère de Lerner n’a jamais rencontré Hugues. Elle a appris son existence – ainsi que des détails sur son propre sauvetage – grâce aux recherches menées par sa fille.

Pendant la décennie passée à travailler pour préparer son ouvrage, Lerner a pu interroger sa mère, aujourd’hui âgée de 90 ans, sur de nombreux détails. Et l’autrice a pu dresser un portrait précis de la vie de la famille de sa mère avant la guerre, et retrouver ce qui avait pu arriver à ses différents membres.

L’autrice Bernice Lerner (Autorisation)

De l’autre côté de l’Atlantique, Lerner s’est entretenue avec des personnes qui avaient connu Hugues avant sa mort survenue en 1973. De l’avis de tous, Hugues avait été un grand humaniste, un « Oskar Schindler » britannique pour son travail héroïque mené à Bergen-Belsen.

Interrogée sur les stratégies mises en oeuvre par Hugues pour mettre un terme à l’épidémie à Bergen-Belsen, Lerner souligne l’investissement des militaires britanniques.

« Les soldats sont sérieux et ils travaillent très vite », explique Lerner. « Il était impossible d’aller suffisamment vite ou d’avoir une main-d’oeuvre suffisante dans ce type de situation ».

En établissant ce qui devait devenir le plus grand hôpital de toute l’Europe, Hugues avait surveillé les soins délivrés à 13 000 anciens détenus parmi les survivants.

« Il menait une course contre le temps », note Lerner.

Parmi les actions décisives entreprises par Hugues, l’armée avait pris le contrôle d’un hôpital situé aux abords du camp et l’avait vidé de ses malades allemands de manière à laisser la place aux victimes du camp. Il avait également autorisé des « visites » de Bergen-Belsen pour les responsables allemands de la région. Des centaines d’entre eux avaient été ainsi obligés à reconnaître ce qui avait été fait en leur nom.

Un champ de tombes symboliques à Bergen- Belsen, en Allemagne, le 28 novembre 2019 (Crédit :Matt Lebovic/The Times of Israel)

« Belsen a été unique en ce qui concerne son traitement ignoble des êtres humains », avait déclaré Hugues après la guerre. « Rien de tel n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’humanité. Les victimes de ces comportements tristement célèbres avaient été réduites à mener une existence de sous-hommes et il n’y avait qu’une poignée d’hommes, lassés par la guerre, qui tentaient de sauver ceux qui pouvaient encore l’être, et d’apaiser l’horreur des souffrances et les profondeurs de l’agonie ».

Le Brigadier H. L. Glyn Hughes (Crédit : Domaine public)

Travaillant « méthodiquement et à la chaîne », explique Lerner, Hugues était parvenu à éliminer l’emprise du typhus et des autres maladies dans le camp. Du DDT avait permis de désinfecter les moindres recoins du camp.

« Puis il a fait incendier le camp tout entier », dit Lerner.

« C’est Hugues qui en a donné l’ordre », ajoute-t-elle. « Les photographes de l’armée ont capturé l’image du baraquement 47, avec l’effigie de Hitler en train de brûler et Hugues s’entretenant avec les autres officiers – la fumée s’élevant en arrière-plan. Un drapeau de l’Union Jack [surnom du drapeau du Royaume-Uni] flotte sur la photo, surplombant cette scène dramatique ».

Une croisade continue

Dans sa carrière, après la guerre, Hugues avait continué à se battre pour la vie et la dignité des personnes. Après s’être rendu dans des centaines d’hôpitaux et de maisons de retraite, il avait écrit un rapport qui devait faire date, intitulé : « La paix jusqu’à la fin : Enquête sur les soins palliatifs au Royaume-Uni ».

Dans son rapport transmis au gouvernement, Hugues avait dénoncé le manque de ressources disponibles pour garantir les soins apportés aux populations âgées et malades. Il avait vivement recommandé une augmentation budgétaire significative au bénéfice des systèmes qui avaient tendance, traditionnellement, à être assumés par des groupes religieux et bénévoles, et il avait ainsi aidé à créer l’actuel NHS (National Health Service).

Un charnier réunissant certaines des 10 000 victimes dont les corps devaient encore être inhumés lors de la libération de Bergen-Belsen, le 28 novembre 2019 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Au cours de la dernière phase de leurs existences, avait écrit Hugues, les malades en phase terminale doivent ressentir « un sentiment de sécurité, qu’ils ne sont pas seuls, qu’il y a quelqu’un qui va s’occuper d’eux et qu’il y a quelque chose à faire pour eux ».

Selon Lerner, « Hugues ressentait vraiment de l’empathie, il considérait les victimes comme des êtres humains ». L’autrice ajoute que tous les officiers britanniques n’étaient pas par ailleurs connus pour leurs élans humanitaires face aux survivants de la Shoah.

« Hughes considérait chaque survivant de Bergen-Belsen comme un individu qu’il avait personnellement sauvé », écrit Lerner. « Dans l’incapacité d’empêcher des milliers de personnes de mourir – comme personne n’aurait dû mourir – il s’est saisi d’une opportunité de le faire et qui s’est présentée quinze années après la libération. Il a voulu que les gens qui allaient mourir soient traités avec humanité lors de leurs derniers jours passés sur terre ».

Une photo emblématique d’une victime de Bergen-Belsen après la libération du camp, au mois d’avril 1945 (Crédit : Domaine public)
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