La guerre ne s’arrête généralement pas pour les fêtes religieuses. Mais à l’approche de Pessah, en mars 1945, plus de 800 militaires juifs américains se sont retrouvés autour d’un seder en pleine Allemagne nazie. Parmi eux se trouvait Hilbert Margol, 21 ans, soldat de première classe de la 42e division d’infanterie de l’armée américaine.
Du haut de ses 101 ans, Margol est l’un des derniers vétérans de la Seconde Guerre mondiale encore en vie et il travaille toujours d’arrache-pied pour que l’on n’oublie pas l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et la résilience dont a fait preuve le peuple juif.
C’est en 1943 que Margol est appelé sous les drapeaux, en même temps que son frère jumeau, Howard, aujourd’hui décédé. Après la formation de base, Margol est affecté à la 42e division d’infanterie « Arc-en-ciel » et son jumeau, à la 104e division d’infanterie. Leur mère refuse et écrit en personne au président Franklin Delano Roosevelt pour lui demander que ses fils ne soient pas séparés. Par miracle, Roosevelt lui répondut favorablement.
Tous deux affectés à la 42e division d’infanterie, les deux frères sont déployés outre-mer et arrivent à Marseille, en France, le 18 janvier 1945. En France puis en Allemagne, Margol et son unité constituent un appui crucial avec leurs obusiers de 105 mm et contribuent à maintenir un rythme opérationnel élevé alors que les armées alliées avancent rapidement et que l’hiver laisse peu à peu la place au printemps. C’est justement au printemps 1945 que le Troisième Reich s’effondre. C’est la débandade des forces allemandes, autrefois dominantes, qui désormais battent en retraite sur tous les fronts. Des millions de soldats alliés arrivent en Allemagne et y découvrent l’étendue des crimes nazis.
« Après avoir passé le Rhin pour entrer en Allemagne, en venant de France, nous sommes tombés sur la ville Dahn », se rappelle Margol. « Une fois la ville sécurisée et les Allemands partis, on nous a accordés une permission de deux jours. »
La 42e division d’infanterie était commandée par le major-général Harry J. Collins, officier de l’armée américaine très décoré et respecté et très impliqué dans la lutte contre l’antisémitisme dans ses rangs. Avec l’aumônier juif de la division, le rabbin Eli Bohnen, il veille à ce que ses soldats juifs soient bien pris en charge. En cas d’acte antisémite, il doit en informer sans tarder le général pour que des mesures appropriées soient prises.
« C’était ce genre de personne », se rappelle Margol.
Au début de la permission de la 42e division d’infanterie à Dahn, Bohnen informe le général Collins que le lendemain soir sera la première nuit de Pessah et qu’il souhaite organiser un seder.
« Le général Collins a aimé l’idée et a envoyé l’aumônier avec son chauffeur et quelques camions en France », poursuit Margol. « [Ils] ont pris contact avec une agence juive de Paris et obtenu des poulets fraîchement abattus, des légumes, du vin français – tout ce dont ils pensaient avoir besoin. »
Bohnen se procure également une haggadah. Mais comme la division se prépare à un seder pour 800 soldats, il se dit qu’un exemplaire ne suffira pas.
« Ils ont trouvé une machine à polycopier, mais elle était sale et poussiéreuse, alors ils sont allés chercher des chiffons pour la nettoyer », se souvient Margol. « Tout ce qu’ils ont pu trouver, ce sont deux drapeaux nazis, qu’ils ont donc utilisé pour nettoyer la machine à polycopier qui a fini par imprimer 800 exemplaires de ce livre de prières. »
La « Haggadah arc-en-ciel » de la 42e division d’infanterie est considérée comme la première impression de la haggadah en Allemagne depuis la prise du pouvoir par les nazis en 1933. Il en reste très peu d’exemplaires aujourd’hui. Avant le traditionnel texte en hébreu, Collins fait insérer un message aux soldats juifs placés sous son commandement.
« Cette célébration de Pâque doit vous sembler très étrange, en ces circonstances, car tout comme vos ancêtres, vous voilà en train de livrer un combat pour la liberté contre un pharaon moderne », a-t-il écrit. « Ce pharaon n’a pas seulement cherché à asservir votre peuple, mais aussi à faire du monde entier ses esclaves. Que Dieu fasse que notre victoire vous permette de célébrer la prochaine Pâque en compagnie des vôtres, chez vous, dans un monde que vous aurez contribué à libérer. »
La division a marqué le seder le 28 mars 1945, à l’intérieur d’une ancienne salle de réunion du parti nazi, au 29 rue Adolf Hitler, à Dahn, en Allemagne.
En route pour Dachau
Quelques semaines seulement après cette improbable célébration de Pessah, Margol et ses compagnons d’armes arrivent dans la périphérie d’une ville allemande qui allait bientôt devenir aux yeux du monde entier synonyme des atrocités nazies : Dachau.
« Il était tôt, ce dimanche matin, le 29 avril 1945 », se souvient Margol. « Nous étions sur une route de campagne à deux voies en direction de Munich, et nous venions de passer des panneaux de signalisation. Le plus grand indiquait Dachau. »
Peu de temps après, ils s’arrêtent sur le bas-côté de la route. Il y a une petite clairière, dans une zone boisée, assez grande pour positionner leurs quatre obusiers. Ils installent les pièces d’artillerie dans une incroyable puanteur. C’est le frère de Margol, Howard, qui le remarque le premier.
« Notre mère avait l’habitude d’aller sur un marché de viande casher et d’acheter un poulet fraîchement tué, de le ramener à la maison et de le tenir au-dessus de la flamme, dans la cuisine, pour brûler les plumes qui restaient », explique Margol. « Ce qui avait pour effet de brûler une partie de la peau et de la graisse du poulet. Howard a dit que c’est ce que l’odeur lui rappelait. »
Entre deux batailles, les frères obtiennent la permission de leur sergent d’aller voir de plus près les bois situés du côté gauche de la route. Dix minutes plus tard, ils parviennent au camp de concentration de Dachau, à l’endroit-même où des dizaines de milliers de détenus sont morts pendant la guerre.
En franchissant les portes de Dachau, c’est un spectacle horrifiant qui s’offre à eux : des wagons remplis de corps de victimes juives.
Tout près, un crématorium témoigne de l’extermination systématique qui y a eu lieu.
« Nous ne comprenions pas ce que nous voyions », confie Margol.
« Les officiers du quartier général savaient tout sur les camps, mais les camps n’étaient pas des objectifs militaires. »
Les soldats du rang, comme le sont les frères Margol, n’étaient pas informés. Cela n’empêchera pas les 42e et 45e divisions d’infanterie d’être les tout premiers Américains à libérer Dachau.
N’oubliez jamais
Conscients de l’importance de garder une trace de ce qu’ils voient, les frères décident d’utiliser l’appareil photo qu’ils se sont acheté il y a peu.
« Nous n’avions qu’une pellicule, celle qui se trouvait à l’intérieur de l’appareil », se souvient Margol. « Nous n’avions pas encore pris de photos avec ; nous attendions d’avoir quelque chose d’important à
photographier. »
Hilbert prend deux photographies de victimes décédées dans des wagons couverts à Dachau. Ces deux instantanés se trouvent dans les collections de l’United States Holocaust Memorial Museum [NDLT : Musée commémoratif de la Shoah des États-Unis] à Washington, DC.
« Je crois très humblement qu’il est de mon devoir de raconter ce que j’ai vécu », explique Margol.
Face au regain de l’antisémitisme et du révisionnisme de la Shoah aux États-Unis, Margol entend bien dire ce qu’il a à dire « à ceux qui voudront bien l’écouter » et dénoncer ceux qui nient ce dont il a été témoin.
« J’espère et je prie », dit-il en guise de conclusion pour « que les enfants et descendants de tous les survivants de la Shoah survivent aux descendants de ceux qui estiment que la Shoah n’a jamais existé. »
la Communauté du Times of Israël !
