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Illustration d'un forage pétrolier. (Crédit : bashta, iStock at Getty Images)
Illustration d'un forage pétrolier. (Crédit : bashta, iStock at Getty Images)

Ces fondations juives nées d’empires pétroliers qui agissent pour le climat

Une dizaine au moins de ces dynasties impliquées dans l’industrie des combustibles fossiles agissent pour l’environnement

Au début du 20e siècle, Louis Blaustein, immigrant juif originaire de Lituanie, conduisait avec son fils Jacob un chariot dans les rues de Baltimore, où il vendait de l’huile de charbon et du kérosène aux magasins. Leur petit commerce a prospéré et s’est transformé en une société pétrolière à laquelle on attribue l’invention de la pompe à essence à compteur, de la station-service drive-in et du camion-citerne.

Aujourd’hui, plus de 100 ans plus tard, les descendants de Louis et Jacob profitent de la fortune amassée grâce à la vente de combustibles fossiles pour financer, entre autres causes, la justice climatique et des groupes de défense de l’environnement.

Les différentes branches de la famille ont mis en place des fondations caritatives distinctes, mais qui travaillent ensemble par l’intermédiaire du Blaustein Philanthropic Group, autour d’une famille « unie par ses racines juives, le souci de justice sociale et d’égalité des chances ».

Certaines branches font des dons à de grandes organisations environnementales comme l’Environmental Defense Fund ou à de plus petites structures ancrées localement, comme le West Harlem Environmental Action et le Chesapeake Climate Action Network.

Une partie de l’argent des Blaustein soutient spécifiquement l’activisme climatique juif. Ils ont ainsi fait don de plus de 300 000 dollars depuis 2019 à Hazon, une organisation de protection de l’environnement, ainsi qu’à Dayenu, initiative récente créée pour renforcer la présence juive dans le mouvement climatique.

La rabbine Jennie Rosenn, fondatrice et directrice de Dayenu, a exprimé sa profonde reconnaissance pour le « soutien généreux et essentiel » de la Fondation Jacob et Hilda Blaustein, ajoutant que ce don revêtait une signification toute particulière, compte tenu de l’origine de la fortune familiale.

« Lorsque des fondations comme celle de Jacob et Hilda Blaustein donnent à une organisation comme Dayenu, qui lutte contre l’industrie des combustibles fossiles afin de construire un avenir plus juste et durable, cela fait un peu penser à une teshuva », a-t-elle expliqué, faisant référence au concept juif de retour à la foi. « C’est un peu comme s’ils soldaient leurs comptes avec ce qui a fait leur fortune. »

Les fortunes juives ne sont que rarement associées au pétrole ou au gaz, mais les Blaustein font partie de la dizaine de grandes dynasties juives dont la fortune en est issue.

Ces fortunes familiales varient en taille – de plusieurs millions à plusieurs milliards de dollars – et en niveau d’engagement au sein de la communauté juive. Certains, dont les Schusterman de Tulsa, effectuent des dons importants à des causes juives, tandis que d’autres, à l’instar de la George Kaiser Family Foundation, donnent généreusement à des œuvres caritatives laïques.

La rabbin Jennie Rosenn, fondatrice et directrice de Dayenu, prend la parole lors d’une manifestation au Capitole des États-Unis pendant le MoveOn et Poor People’s Build Back Better Action à Washington, le 15 novembre 2021 (Crédit : Jemal Countess/Getty Images for MoveOn/ via la JTA)

Pour certaines fondations familiales, comme celle de Max M. & Marjorie S. Fisher, donateur majeur dans le monde juif, le pétrole appartient au passé. Il est à l’origine de leur fortune, mais ne fait plus partie des actifs de la famille.

Il y a aussi des philanthropes juifs aujourd’hui encore impliqués dans le pétrole et le gaz.

Stacy Schusterman, grande donatrice démocrate, dirige à la fois la fondation familiale et la nouvelle entité de la société de forage familiale, Samson Energy. Pour sa part, Julie Beren Platt, présidente du conseil d’administration des Fédérations juives d’Amérique du Nord, fait partie de la famille qui a fondé et dirige Berexco, compagnie pétrolière basée au Kansas.

Les dynasties diffèrent également dans leur approche de la crise climatique. La Jewish Telegraphic Agency aurait aimé étudier les conceptions des uns et des autres sur la question, mais quasiment tous les héritiers ont refusé d’être interrogés. Ces réticences témoignent d’une communication très contrôlée, limitée à de rares déclarations publiques sur les dons effectués par ces fondations.

Dans certains cas, les héritiers semblent se sentir responsables de l’impact des émissions de combustibles fossiles : pour d’autres, c’est plus difficile à dire. Pour autant, aucun ne semble être dans la négation pure et dure du changement climatique.

Les Blaustein, donateurs à Dayenu et Hazon, ont refusé de s’exprimer sur ce point. Une autre branche de la famille, qui donne à d’autres organisations climatiques non juives, a accepté d’expliquer l’action de sa famille.

Jeannie Blaustein, écrivant au nom des administrateurs de la Fondation Morton K. et Jane Blaustein, a déclaré que son inquiétude face à la crise climatique n’était pas la manifestation d’un sentiment de culpabilité.

« L’origine de la fortune familiale nous sensibilise évidemment à ces questions, mais je crois fermement – et je pense que d’autres fondations sont sur la même longueur d’onde – que nous aurions exactement le même engagement si nous n’avions aucun lien avec l’industrie pétrolière », écrit-elle.

Elle ajoute que cette action philanthropique ne constitue en rien un rejet de l’histoire de ses ancêtres. « Notre engagement envers le changement climatique est un prolongement des valeurs transmises par nos parents et grands-parents, des valeurs nées non pas de la culpabilité ou de la honte, mais du respect de la dignité des êtres humains », explique-t-elle.

Les préoccupations environnementales des Blaustein les renvoient à celles des Rockefeller, dans une version à la fois plus modeste et plus juive.
C’est John D. Rockefeller qui a créé la Standard Oil, à l’origine d’une fortune d’une telle ampleur que le gouvernement américain a contraint la société à se scinder en plusieurs entités, dont l’une est aujourd’hui connue sous le nom d’ExxonMobil.

La génération actuelle des Rockefeller est occupée à lutter contre ExxonMobil, utilisant la fortune héritée de sa famille pour libérer la planète de la dépendance aux combustibles fossiles.

La récente vague de chaleur qu’a connue l’Europe ces dernières semaines a rappelé quelle était la terrible contrepartie des émissions débridées de gaz à effet de serre, au moment-même où, outre-Atlantique, le sénateur Joe Manchin enterrait le projet de loi sur le climat de l’administration Biden.

Rosenn, de Dayenu, impute l’échec de la loi aux lobbys des combustibles fossiles et s’engage à poursuivre le combat. Elle évoque Moïse et David, ses sources d’inspiration bibliques, rappelant un message du groupe selon lequel les Juifs, bien que peu nombreux, ont un rôle important à jouer dans la question climatique.

En plein boom pétrolier, au tournant du 20e siècle aux États-Unis, les Juifs ont souvent occupé des postes subalternes. Tout le monde connaît l’histoire de ces entrepreneurs juifs qui se sont faits une spécialité de la récupération de tuyaux usagés et vieux équipements des puits de pétrole pour les vendre à la ferraille. Il s’agissait souvent d’immigrants fraîchement arrivés qui avaient quitté l’Europe de l’Est à la recherche de meilleures conditions de vie.

Dans tout le Sud, ils ont établi des communautés, construisant des lieux de culte et des institutions communautaires. Au fil du temps, ils sont passés des marges de l’industrie – la ferraille – à son cœur : la découverte et la production de pétrole.

Panneau à l’entrée de l’installation pétrolière Sholem Alechem en Oklahoma. (Avec l’aimable autorisation du Sherwin Miller Museum of Jewish Art / via JTA)

Les Juifs étaient suffisamment nombreux et le yiddish qu’ils parlaient suffisamment répandu, au début des années 1920, pour que le journal de la ville d’Ardmore, en Oklahoma, explique la signification de la salutation
« sholem alechem ». Cette phrase est devenue le nom d’une société pétrolière ainsi que d’un puits de pétrole encore en exploitation.

Dans une industrie très aléatoire, des pétroliers juifs ont tenté de se concilier l’intervention divine, faisant usage de rituels juifs.

L’un des premiers rabbins de la Congrégation B’nai Emunah à Tulsa, Harry Epstein, donne un exemple dans son ouvrage sur l’histoire de la
synagogue : « On demandait au rabbin de réunir un minyan [quorum de dix hommes adultes nécessaire à la récitation des prières les plus importantes de tout office ou de toute cérémonie (NDT)], chargé de rester éveillé et de réciter des tehilim [psaumes] toute la nuit, lorsque l’un ou l’autre de nos membres effectuait un nouveau forage. À mon grand regret, je dois avouer qu’à plusieurs reprises, nos efforts n’ont pas porté leurs fruits, ce que je considère comme l’un des échecs de mon ministère », écrit-il.

L’image du Juif au cœur du commerce de l’or noir est même entrée dans la culture populaire. Dans la troisième saison de « The Marvelous Mrs.
Maisel », la mère du personnage vedette se rend dans sa famille et les téléspectateurs y découvrent les racines de ses manières patriciennes. Elle appartient en effet à une riche famille de pétroliers qui portent la kippa aux couleurs de l’Oklahoma et vivent dans un manoir entouré de derricks.

La fondation associée à la famille pétrolière la plus célèbre et la plus engagée dans l’Oklahoma, la Charles and Lynn Schusterman Family Philanthropies, a refusé les demandes d’interview.

Les Schusterman se sont faits un nom en répondant présents à tous les moments importants de la communauté juive ces 35 dernières années, et en donnant des centaines de millions de dollars à un grand nombre d’initiatives.

La fortune de la famille s’est encore accrue après 2011, lorsque les Schusterman ont vendu leur société Samson Resources à un groupe d’investisseurs pour 7,2 milliards de dollars, l’une des plus importantes transactions pétrolières et gazières de tous les temps. (Le moment était particulièrement bien choisi car, quelques années plus tard, le prix des combustibles fossiles s’effondrait et Samson Resources déposait le bilan.)

Stacy Schusterman, quant à elle, a tracé sa propre voie, en créant une société – Samson Energy – spécialisée dans le forage offshore, et qui est aujourd’hui impliquée dans des projets de fracturation hydraulique dans les puits de pétrole et gisements gaziers du Wyoming.

À l’intérieur comme en dehors du monde juif, la fondation Schusterman est un bailleur de fonds réputé pour son soutien à des initiatives libérales et progressistes dans de nombreux domaines, y compris le droit de vote, l’éducation, la réforme de la justice pénale et l’équité entre les sexes ou encore la reproduction. La famille fait don de millions de dollars aux campagnes du parti démocrate. Un examen des déclarations de revenus de la fondation, entre 2017 et 2020, montre que quelque 740 millions de dollars ont été distribués à plus de 700 organisations, y compris l’organisation mère de la JTA, 70 Faces Media.

Une des causes progressistes qui manque à leur portefeuille est l’environnement.

La famille Schusterman a répondu par écrit à une demande d’interview sur sa position face au changement climatique, compte tenu de son implication dans l’industrie pétrolière :

« La famille Schusterman est fière que l’entreprise familiale lui ait permis d’investir des ressources importantes dans ses priorités philanthropiques, comme la promotion de l’équité raciale, sexuelle et économique aux États-Unis et le renforcement de la communauté juive et d’Israël. Elle pense qu’une énergie abondante et abordable est vitale pour le bien-être économique d’une population mondiale en pleine croissance. Elle soutient le programme du président Biden pour lutter contre le changement climatique et les objectifs définis dans le cadre des projets de loi de conciliation des infrastructures et du budget.

Enfin, elle a investi dans la lutte contre le changement climatique, le soutien aux technologies propres et la protection de l’environnement.

Les dons effectués par ces fondations ne donnent qu’un aperçu, forcément limité, de leur position sur le changement climatique, assure Cintra Pollack, membre actif de la philanthropie juive par le biais de la Fondation de la famille Singer. Cette fondation, qui porte le nom de son grand-père, est adossée à la fortune amassée par plusieurs générations d’entrepreneurs pétroliers en Oklahoma et au Colorado.

Bien que les dons à des organisations de protection de l’environnement n’apparaissent pas dans les déclarations de revenus de la fondation, la dotation sous-jacente, ou corpus, est fortement investie dans l’énergie propre, affirme Pollack.

« Ce n’est pas l’un des objectifs de nos dons, mais cela ne signifie pas pour autant que nous ne nous soucions pas du changement climatique », assure-t-elle. « Avec notre corpus, nous avons beaucoup investi dans le financement de l’énergie solaire. »

L’approche de Pollack pour gérer la fondation renvoie à l’investissement d’impact, basé sur l’idée qu’il est possible de prendre des décisions financières profitables au plus grand nombre tout en réalisant un profit.

De cette façon, elle estime que sa propre vision des choses prolonge celle de ses ancêtres, bien plus qu’elle ne rompt avec elle.

« Même si, de toute évidence, le changement climatique et les combustibles fossiles ont été préjudiciables à bien des égards, leur utilisation a fait beaucoup de bien – de nombreuses personnes sont sorties de la pauvreté grâce à l’industrialisation », assure-t-elle.

« Maintenant, nous en savons plus et par conséquent, nous faisons les choses autrement, nous nous adaptons. C’est une attitude on ne peut plus juive. »

Naomi Oreskes, historienne juive à l’Université Harvard, est l’auteure du livre Merchants of Doubt [Marchands de doute], qui analyse des décennies de propagande sur le climat financées par les plus grands acteurs de l’industrie pétrolière. Elle y montre comment cette propagande a contribué à bloquer les initiatives politiques visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, à un moment où cela aurait été à la fois plus facile et plus efficace.

Pour autant qu’elle le sache, les petites compagnies pétrolières appartenant à des familles juives n’ont pas joué de rôle dans cette campagne visant à donner au public de fausses informations sur la menace posée par le changement climatique. Oreskes assure que cela ne les exonère pas de toute responsabilité sur le plan éthique pour autant.

« Il y a des péchés par commission et d’autres, par omission », rappelle-t-elle. « L’une des choses qui me préoccupe tant actuellement, c’est de voir le nombre de personnes qui auraient pu faire quelque chose, mais qui au final n’ont rien dit. »

Ella Rockart a contribué à cet article.

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