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Charlotte Knobloch, deuxième à partir de la droite, assiste à une cérémonie à la synagogue de Regensburg à Munich, en Allemagne, le 27 février 2019. (Crédit : Andreas Gebert/Getty Images via JTA)
Charlotte Knobloch, deuxième à partir de la droite, assiste à une cérémonie à la synagogue de Regensburg à Munich, en Allemagne, le 27 février 2019. (Crédit : Andreas Gebert/Getty Images via JTA)
Interview

Charlotte Knobloch, qui a fait renaître la communauté juive de Munich, se confie

Cette enfant cachée a su affronter la vie, en dépit d’un schéma familial loin d’être idéal, et se consacrer à sa famille et aux Juifs de son pays menacé par l’antisémitisme

MUNICH (JTA) – En marchant aux côtés de deux jeunes hommes autour de la principale synagogue de Munich, Charlotte Knobloch ressemble à une grand-mère juive profitant d’une promenade avec ses petits-fils.

Mme Knobloch, présidente de la communauté juive de Munich et de la Haute-Bavière, âgée de 89 ans et probablement la seule survivante de la Shoah à diriger une grande communauté juive aujourd’hui, est en effet grand-mère de sept enfants. Mais ces hommes n’ont aucun lien de parenté avec elle.

Il s’agit en effet d’officiers de police appartenant à un service de sécurité qui lui a été assigné il y a plusieurs années en raison de menaces de mort proférées par des néo-nazis à son encontre.

La vie personnelle de Mme Knobloch, qui est l’une des Juives les plus connues vivant en Allemagne aujourd’hui, est intimement liée à l’improbable renaissance de la communauté juive allemande après la Shoah et à l’incertitude croissante quant à son avenir.

Une manifestation du parti nationaliste allemand AfD (Alternative pour l’Allemagne) le 1er mai 2017 à Erfurt, dans le centre de l’Allemagne. (Crédit : AP / Jens Meyer)

Elle a parlé de ces deux récits – le personnel et le communautaire – dans son style direct et franc lors d’une interview accordée à la Jewish Telegraphic Agency par un matin frisquet le mois dernier devant son bureau, qui était fermé aux visiteurs extérieurs en raison des mesures COVID-19.

« C’est l’époque dans laquelle nous vivons », a déclaré Mme Knobloch. « L’antisémitisme a toujours existé en Allemagne et au-delà. Il est passé à l’arrière-plan après la Seconde Guerre mondiale et est réapparu récemment, durci et laid. C’est pourquoi je bénéficie d’une protection policière. »

Mme Knobloch est également une cible spécifique en raison de ses critiques contre l’extrême-droite montante en Allemagne, notamment le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD). Créé en 2013, il a depuis doublé le nombre de ses membres pour atteindre 32 000 et recueilli 10 % des voix aux élections fédérales de 2021.

Fille d’un procureur qui a été un temps député à l’Assemblée fédérale allemande – une chambre spéciale dont les membres élisent le président – Mme Knobloch en 2019 a pointé du doigt l’AfD dans un discours lors d’une commémoration de la Shoah au Parlement de l’État de Bavière.

La vice-présidente du Congrès juif européen et du Congrès juif mondial, Charlotte Knobloch, prend la parole lors d’une cérémonie marquant le 76e anniversaire de la libération du camp de la mort d’Auschwitz en Allemagne nazie, à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, le 27 janvier 2021 au Bundestag à Berlin. (Crédit : Tobias Schwarz/AFP)

S’écartant de la règle tacite qui interdit d’introduire la politique dans de tels événements – en particulier par les représentants des communautés juives non partisanes – son discours a incité la faction AfD à quitter le Parlement en signe de protestation, dans ce que le quotidien Süddeutsche Zeitung a qualifié de « scandale ».

La « soi-disante Alternative pour l’Allemagne fonde sa politique sur la haine et l’exclusion », avait-elle déclaré dans son discours au sujet du parti, qui cherche à limiter l’immigration en Allemagne et dont certains partisans et dirigeants ont minimisé la Shoah. Son discours a suscité un torrent de lettres de haine et de menaces de mort.

Mais le problème est plus profond que celui d’un parti en particulier, a déclaré Mme Knobloch. « Oui, c’est nécessaire », dit-elle à propos du dispositif de sécurité. « Quand je marche dans la rue, beaucoup de gens qui me reconnaissent me saluent ou me sourient. Mais il y en a d’autres qui regardent, et vous pouvez voir ce qu’ils pensent. Le souci, c’est que l’un d’entre eux pourrait décider de faire plus que regarder. »

En 2019, un terroriste armé d’extrême droite a tenté de s’introduire dans une synagogue bondée lors d’un office de Yom Kippour à Halle, une ville située à environ 128 km au sud-ouest de Berlin. Il a tué deux personnes, Jana Lange, 40 ans, et Kevin S., 20 ans, dans la rue après avoir échoué à entrer dans la synagogue.

Des impacts de balle encore visibles dans la porte en bois de la synagogue de Halle, en Allemagne, le 20 juillet 2020. (Crédit : Markus Schreiber / AP)

Près de la moitié des 522 incidents antisémites enregistrés par le groupe de surveillance RIAS au cours du premier semestre de 2021 se sont produits en mai, alors qu’Israël échangeait des tirs avec les groupes terroristes sévissant dans la Bande de Gaza.

Il y a également des développements positifs liés au judaïsme allemand, a noté Mme Knobloch : Le gouvernement célèbre cette année les 1 700 ans de présence juive documentée en Allemagne par une série d’événements et de projets. Un groupe juif revient au carnaval annuel de Cologne pour la première fois depuis que les nazis ont interdit aux Juifs d’y participer. Cette année, le premier aumônier juif de l’armée allemande depuis des décennies a été intronisé et les thèmes juifs ont fait leur apparition dans les spectacles grand public en Allemagne.

Mme Knobloch est largement créditée pour avoir été le fer de lance du renouveau juif dans sa ville natale de Munich. Elle a été la force motrice de l’ouverture en 2006 d’un centre communautaire juif et d’une synagogue d’une valeur d’environ 45 millions d’euros. Elle a commencé à se concentrer sur ce projet après avoir dirigé les efforts de la communauté pour intégrer des milliers d’immigrants juifs de l’ancienne Union soviétique.

Charlotte Knobloch lors d’une conférence de presse en 2006 après avoir été élue présidente du Conseil central des Juifs d’Allemagne, à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne, le 7 juin 2006. (Crédit : Thomas Lohnes/DDP/AFP via Getty Images via JTA)

Administratrice de talent, dotée de nombreuses relations au sein du gouvernement, dans les médias et au-delà, Mme Knobloch est la « Dame de fer » de Munich, a déclaré Gady Gronich, le directeur général de la Conférence des rabbins européens, basé à Munich.

« Vous l’avez vue lors de la crise du COVID-19 », a-t-il déclaré. « À une époque où Munich disposait d’un point de vaccination centralisé avec une file d’attente d’environ 800 mètres de long, Charlotte a obtenu du département de la santé qu’il inclue la communauté juive dans le programme et qu’il s’assure en particulier que les derniers survivants de la Shoah soient vaccinés le plus rapidement possible.
Ensuite, les vaccinations pour les membres de tous les groupes d’âge ont continué jusqu’à l’été. »

Pour Mme Knobloch, il s’agissait « de passer quelques coups de fil ». Ce qui la rendait heureuse, disait-elle, « c’est que nous avions cette installation ». Elle a fait un geste vers le centre communautaire et la synagogue adjacente, un bâtiment et un complexe imposants qui dominent la place St-Jacob, située au centre. « Cela nous place sur la carte. Et cela me réjouit chaque fois que je le vois, c’est-à-dire plusieurs fois par jour. »

Le fait d’être une survivante de la Shoah a peu d’influence sur ses politiques en tant que leader de la communauté juive de Munich, qui est la deuxième plus grande d’Allemagne avec 9 500 membres, selon l’Institut de recherche sur la politique juive. « Cela me donne une certaine perspective sur la valeur de tout cela », a-t-elle déclaré, en faisant un geste vers le cœur battant de sa communauté. « Et à quel point nous sommes passés tout près de ne rien avoir du tout ».

Des Juifs écoutent des prières à la synagogue Ohel Jakob à Munich, le 23 novembre 2021. (Crédit : Cnaan Liphshiz via JTA)

Mais l’avenir semble globalement incertain pour les Juifs allemands, selon Mme Knobloch, ancienne présidente du Conseil central des Juifs d’Allemagne, le principal groupe représentatif des communautés juives organisées dans le pays.

« Nous devons nous accrocher et espérer des jours meilleurs », a-t-elle déclaré. « Ils ne viendront pas de sitôt. Certainement pas de mon vivant. Peut-être qu’ils n’arriveront pas du tout. Mais nous devons espérer. »

Mme Knobloch en sait quelque chose sur l’espoir du meilleur dans des circonstances désespérées.

En 1942, alors qu’elle avait 10 ans, son père, Fritz Neuland, a organisé sa cachette dans une petite ville avec la famille d’une femme catholique, Kreszentia Hummel. Les habitants ont supposé que Knobloch était la fille illégitime de Hummel – une ignominie que la femme a volontiers endurée pour sauver la vie de Mme Knobloch.

Charlotte Knobloch, vice-présidente du Congrès juif européen et du Congrès juif mondial, lors de la cérémonie marquant le 76e anniversaire de la libération du camp de la mort d’Auschwitz, à l’occasion de la Journée internationale du souvenir de la Shoah, le 27 janvier 2021 au Bundestag, la chambre basse du parlement, à Berlin. (Crédit : Tobias SCHWARZ / AFP)

« J’étais seule, mais je n’ai jamais oublié qui j’étais, mon identité juive », dit-elle des trois années qu’elle a passées avec Kreszentia Hummel.

Des questions religieuses avaient tendu les relations entre le père de Charlotte et sa famille, avait expliqué Mme Knobloch dans une interview accordée en avril à la station de radio WDR. Sa mère a fini par abandonner son mari et sa jeune fille lorsqu’ils avaient besoin d’elle. Cela a eu un impact sur Mme Knobloch pour le reste de sa vie, a-t-elle déclaré à WDR.

« Non, vous ne pouvez pas pardonner quelque chose comme ça, naturellement », a déclaré Mme Knobloch.
Mme Knobloch a développé un profond attachement à sa grand-mère paternelle, Albertine Neuland, qui lui a enseigné les principes du judaïsme et lui a servi de premier modèle féminin.

« C’était une femme extrêmement religieuse. Elle aimait la religion et la pratiquait à fond », a déclaré Mme Knobloch à WDR. « Et cette piété profonde ne l’empêchait pas de se consacrer à la vie et d’en profiter ».

Photographie prise par le Comité international de la Croix-Rouge à Theresienstadt, le « camp de démonstration » des nazis, 23 juin 1944. (Yad Vashem)

Mais quelques semaines avant que Mme Knobloch ne se cache chez les Hummel, sa grand-mère a été déportée à Theresienstadt, un camp de concentration dont elle n’est jamais revenue.

Mme Knobloch et son père, qui a également survécu à la Shoah, sont retournés à Munich après la guerre. Il n’y avait presque plus de Juifs dans une ville dont la population juive comptait 10 000 personnes en 1933.

Dans les années 1940, la communauté juive de Munich, autrefois importante, « était écrasée, ses quelques survivants hantés par les épreuves qu’ils avaient vécues », confie Mme Knobloch à la JTA. « Il y avait des gens qui ne comprenaient pas du tout qu’ils aient survécu, et qui le regrettaient même », a-t-elle déclaré à WDR. « Le fait que leurs enfants, leurs parents, aient été assassinés, alors que eux avaient survécu – ils se le pardonnaient difficilement. »

Mais il y avait aussi un désir parmi les survivants « de célébrer la vie, de célébrer la survie », a déclaré Mme Knobloch dans l’interview accordée à la WDR, ajoutant qu’elle trouve cela « presque incroyable ».

Des enfants jouent au football devant la synagogue Ohel Jakob à Munich, le 23 novembre 2021 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

C’est lors d’une de ces célébrations en 1948, une fête de Pourim pour les adolescents juifs, que Knobloch, alors âgée de 15 ans, a rencontré son futur mari. Samuel Knobloch, un réfugié de Pologne dont toute la famille a été assassinée, prévoyait d’émigrer en Australie.

Lors de son mariage en 1951, son père, qui avait refusé catégoriquement de quitter l’Allemagne ou de laisser partir sa fille, leur donne finalement sa bénédiction lors d’un discours d’adieu émouvant, souhaitant bonne chance aux jeunes mariés et faisant verser des larmes à de nombreux invités.

« Il avait été furieux et m’avait suppliée de rester auparavant à de nombreuses reprises, mais cela ne m’impressionnait pas à l’époque », a-t-elle déclaré à propos de la position de son père. « J’étais triste, mais je voulais simplement quitter le pays ».

Le couple a finalement décidé de s’installer aux États-Unis plutôt qu’en Australie. Charlotte, dont le père était juriste, intellectuel et amateur de beaux-arts, a suivi une formation de couturière pour améliorer ses chances d’obtenir un visa et un emploi aux États-Unis. Le couple avait des emplois prévus pour eux à St. Louis, dans le Missouri, par l’intermédiaire de HIAS, le service d’aide aux immigrants juifs.

L’hôtel de ville de Munich. (Crédit : Wikipedia/Pierre André/CC BY-SA)

« Mais ensuite, nous avons eu un enfant. Et puis un autre enfant. Et puis un autre enfant, et puis un autre enfant, jusqu’à ce que nous finissions par rester », a-t-elle déclaré à la JTA. Son mari est décédé en 1990.

Elle ne regrette pas d’être restée à Munich.

« Pour faire partie de quelque chose comme ça, pour reconstruire la vie juive en Allemagne après une telle tragédie, je suis très reconnaissante d’avoir pu jouer un rôle dans quelque chose d’historique », a-t-elle dit.

Mme Knobloch, qui a grandi avec peu de marques d’affection de la part de ses parents, s’est consacrée à l’éducation de ses enfants, devenant une mère à plein temps. (Elle dit souvent qu’ « élever des enfants est trop important pour être délégué à des étrangers »).

Mais lorsque ses enfants ont grandi, Mme Knobloch s’est consacrée à la vie communautaire juive. Elle a été élue à la tête de sa communauté en 1985. Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, s’occuper des nouveaux arrivants est devenu sa principale occupation.

Ses trois enfants lui ont donné sept petits-enfants et cinq arrière-petits-enfants. Aucun ne vit à Munich, et la plupart vivent à l’étranger, notamment en Israël et au Royaume-Uni. « Ils viennent en vacances et c’est très agréable. Et ça, » dit-elle en désignant le centre communautaire juif où se trouve son bureau, « c’est ma vie ».

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