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Matt Damon dans le rôle d'Ulysse, dans l'adaptation cinématographique de Christopher Nolan de « L'Odyssée » d'Homère. (Melinda Sue Gordon/Universal Pictures via la JTA)
Matt Damon dans le rôle d'Ulysse, dans l'adaptation cinématographique de Christopher Nolan de « L'Odyssée » d'Homère. (Melinda Sue Gordon/Universal Pictures via la JTA)
Interview

Christopher Nolan réinvente « L’Odyssée » : un chercheur rapproche Homère et la Bible

Qu’ont en commun un roi grec et les héros et héroïnes de la Genèse ? De nombreux points communs, estime Jacob Howland

JTA — Avant même sa sortie au grand écran le buzz autour de la très attendue adaptation cinématographique de « L’Odyssée » par Christopher Nolan fait découvrir à une nouvelle génération le récit d’Homère, fait de naufrages, de monstres, de dieux et de la difficulté de revenir chez soi.

Mais quel est le rapport entre cette épopée grecque antique et les lecteurs juifs — ou la Bible hébraïque ?

Un fort rapport, affirme Jacob Howland, philosophe et helléniste qui a consacré une grande partie de sa carrière à étudier le dialogue entre Athènes et Jérusalem. Son livre paru en 1998, Platon et le Talmud, lui a été en partie inspiré par le groupe d’étude du Talmud de sa synagogue de Tulsa, dans l’Oklahoma, du temps où il enseignait la philosophie à l’université de Tulsa, entre 1988 et 2020.

Howland est actuellement professeur invité émérite à la School of Civic Leadership de l’université du Texas, fondée en 2023 pour mettre la civilisation occidentale et « l’idée américaine » au cœur des travaux universitaires de l’État de la Lone Star. Il a beaucoup écrit sur les Grecs, la Bible hébraïque et le Talmud dans les pages de Mosaic, la revue en ligne de Tikvah, cercle de réflexion et organisme éducatif juif conservateur.

Dans le premier – et récent essai – sur « L’Odyssée » publié dans Mosaic, Howland pose la question : « Les Juifs devraient-ils lire Homère ? » Sa réponse est, sans grande surprise, un grand oui.

« L’Odyssée » et la Bible hébraïque, écrit-il, « éclairent les questions éternelles de la vie humaine, et notamment la manière d’apporter de l’ordre et un objectif commun à des relations chaotiques entre hommes et femmes, pères et fils, proches et étrangers, clans et nations. »

Pour mémoire, « L’Odyssée » parle du retour chez lui, après la guerre de Troie, du héros grec Ulysse (Matt Damon dans le film) – un voyage de retour qui lui prendra dix ans. Retardé par les tempêtes, les nymphes, les tentations et le bon vouloir des dieux, il survit aux rencontres avec le Cyclope, les Sirènes et la magicienne Circé avant de regagner enfin Ithaque. Déguisé en mendiant, il y retrouve sa fidèle épouse, Pénélope (Anne Hathaway), et son fils, Télémaque (Tom Holland), avant de (attention spoilers) reprendre son royaume aux mains des prétendants qui avaient envahi sa demeure.

Au moment où le blockbuster de Nolan remet Ulysse au cœur de l’actualité culturelle, nous évoquons avec Howland les points communs et différences entre Homère et la Bible mais aussi ce qui fait que ces deux épopées se trouvent au cœur du discours conservateur sur la « civilisation occidentale ».

Notre entretien a été condensé et remanié dans un souci de clarté.

En tant que lecteur de « L’Odyssée » pour raisons professionnelles, vous réjouissez-vous de la sortie de ce film ?

Je vais aller voir le film. Toute cette controverse me donne envie, C’est surprenant d’ailleurs, cette controverse, car personne n’a encore vu le film. Mais j’ai lu que certaines personnes, parmi lesquelles l’historien Tom Holland — l’hôte du podcast « The Rest Is History », pas l’acteur qui joue Télémaque —, l’avaient vu et en avaient fait une excellente critique.

Je suis presque certain que cela n’a rien à voir avec « 300 » — ce film sur les Thermopyles, avec ses monstres générés par ordinateur, que le jeune public a curieusement adoré mais qui, sur le plan historique, est épouvantable. Je crois qu’il faut tendre, si ce n’est vers l’exactitude historique absolue, tout du moins vers une certaine exactitude au niveau des costumes, des navires, etc. — de façon à avoir a minima une forme de réalisme brut capable de nous transporter à une autre époque et en d’autres lieux, ce qui n’empêche que des spectateurs hyper critiques pourront toujours relever la présence anachronique d’un ou deux casques.

Jacob Howland, professeur émérite invité à la School of Civic Leadership de l’université du Texas, est l’auteur de Platon et le Talmud et de nombreux articles sur le judaïsme rabbinique et la philosophie grecque. (Gracieuseté Jacob Howland via la JTA)

J’aimerais parler d’Athènes et de Jérusalem, et de la façon dont le philosophe judéo-allemand du XXe siècle – et par ailleurs icône conservatrice, Leo Strauss – analysait les tensions au sein de la civilisation occidentale entre la Bible et la philosophie grecque classique. « L’Odyssée » a été rédigée entre 725 et 675 avant notre ère, et la Bible hébraïque entre le 8e et le 2e siècle avant notre ère. Dans quelle mesure ces deux cultures avaient-elles conscience l’une de l’autre ?

Si vous posez la question pour l’époque d’Homère, tout n’est que spéculation. En revanche, je peux parler de la période talmudique [approximativement du Ier au IVe siècle de notre ère]. Selon Warren Zev Harvey, membre de l’Université hébraïque de Jérusalem, les rabbins étaient de fins connaisseurs de la philosophie grecque. Sans pour autant en parler dans le Talmud. Ils n’avaient sans doute pas envie de dire : « Nous avons étudié les Grecs. »

Je crois qu’il est plus sûr de parler de la tradition homérique et de la tradition biblique comme de deux approches fondamentalement différentes — de la compréhension du monde, de la vie humaine, du rapport au divin — et de se demander en quoi elles diffèrent, comment elles interagissent et quels sont leurs points de contact.

En d’autres termes, quelles sont les comparaisons pertinentes susceptibles de nous aider à comprendre les différences et similitudes entre ces cultures ?

Oui. Athènes et Jérusalem sont les deux racines les plus anciennes et les plus importantes de la civilisation occidentale. Je ne suis pas toujours d’accord avec tout ce que dit Leo Strauss, mais il considère ces deux pôles comme un ressort tendu, une tension à partir de laquelle l’Occident a pu se développer. Si l’on regarde de près leur vision du monde, on voit que ces textes posent une question à laquelle nous devons répondre par nous-mêmes — et dans un certain sens, l’avenir de notre civilisation dépend de notre manière d’y répondre.

Quels sont les passages les plus importants de « L’Odyssée » que l’on verra sans doute dans le film de Nolan et qui se prêtent à ce genre de comparaison avec les textes juifs – et quelles questions et réponses pouvons-nous en tirer ?

On y verra sans doute le moment où Ulysse, revenu incognito à Ithaque, est reconnu par Euryclée, celle qui fut sa nourrice — c’est à ce moment-là qu’Homère explique la cicatrice d’Ulysse. A l’adolescence — vers le milieu de son adolescence —, Ulysse part chasser le sanglier comme le font alors les Grecs anciens, par groupe de cinq hommes armés de javelots, aidés de chiens et d’un filet. Les chiens localisent le sanglier, le traquent jusqu’à sa bauge et le tiennent en respect en aboyant. Après quoi on installe le filet et on lâche les chiens, histoire qu’ils harcèlent le sanglier jusqu’à ce qu’il sorte et se prenne dans le filet. Ensuite, les hommes l’achèvent avec leurs javelots.

Mais au lieu de s’en tenir à ce modus operandi, Ulysse bondit et se précipite seul sur le sanglier pour le poignarder : c’est à ce moment-là que le sanglier l’entaille et lui fait cette cicatrice.

De mon point de vue, ce sanglier qui charge et qui blesse est une sorte de symbole homérique de la réalité, du moins du point de vue d’Ulysse. La réalité blesse : comment y faire face ? On sort et on se bat. C’est une prémisse qui explique le comportement d’Ulysse dans une grande partie de « L’Odyssée ».

Quel est le pendant hébraïque ?

Fondamentalement, la confiance en Dieu — la confiance en un Créateur tout-puissant à l’origine de ce monde habitable et adapté aux êtres humains, un Créateur qui les aidera s’ils croient en Lui. Ce n’est pas que les Hébreux n’avaient pas conscience du caractère blessant de la réalité — mais ils pensaient qu’il existait quelque chose au-delà de cette réalité qui fait mal. Le sanglier est un animal : pour Homère, il n’y a rien de plus important que la nature. Il y a les dieux, mais que sont-ils exactement ?

Ce n’est pas que la tradition juive ne comprenne pas la realpolitik. Abraham est un grand guerrier tout autant qu’un homme de Dieu. Il comprend cette réalité. Mais à la base, il y a la confiance. Ulysse ne fait pas confiance. Ulysse est un homme de déguisements, de ruse, de sagacité — il exploite la moindre astuce.

En parallèle à cette histoire de sanglier, permettez-moi de citer l’essai fameux du chercheur George Dimock, intitulé « Le nom d’Ulysse ». Selon Dimock, il existe un verbe grec, odusasthai, qui signifie causer de la souffrance à soi-même et aux autres, et être prêt à le faire. Dimock souligne qu’Ulysse le fait de plusieurs manières — avec le Cyclope, dont il crève l’œil, avec les prétendants, qu’il tue, et plein d’autres choses.

À la fin du récit, n’a-t-il pas fondamentalement sacrifié tout son entourage ?

C’est incroyable, quand on y regarde de près. Ulysse quitte Troie avec 12 navires, soit plus ou moins un millier d’hommes. Et ils meurent tous. Il emmène une génération entière de jeunes hommes à Troie et en revient totalement seul.

Vingt ans plus tard, c’est au tour de la génération suivante — la crème de la noblesse, 108 prétendants venus d’Ithaque et des îles environnantes. Il les tue tous. Une autre génération de jeunes gens disparaît. Ensuite, ce sont les pères de ces prétendants qui réclament vengeance et lui déclarent la guerre. Il les aurait eux aussi tous tués si Zeus n’avait pas fait intervenir Athéna, de façon à éviter une guerre civile grâce à la conclusion d’un accord de paix.

C’est là que l’on commence à saisir la véritable différence entre « L’Odyssée » et la Bible. Après l’histoire universelle des chapitres 1 à 11 de la Genèse, nous arrivons aux patriarches, là où Dieu dit : « Je choisis cet homme, Abraham » — avait d’ajouter, étonnamment : « Viens avec moi, abandonne tes coutumes et tes usages, abandonne tes dieux, abandonne ta famille — partons. » À ce stade, on parle de l’envie de Dieu de former une communauté, de fonder une famille, et que tout parte de là. Ulysse, en revanche, veut rentrer chez lui, mais c’est un solitaire, un homme meurtri qui doit endurer la rude réalité du monde pour accomplir son destin.

Parlons du Cyclope, un épisode qui en dit long sur la personnalité d’Ulysse. Un géant affublé d’un oeil unique capture les hommes d’Ulysse et les séquestre dans une grotte fermée par une pierre placée à l’entrée — même s’ils le tuent, ils sont piégés à l’intérieur.

Ulysse revient de la guerre de Troie dans un monde d’après-guerre, en proie à une crise politique. Il est un vétéran aguerri, survivant d’une guerre atroce qui a duré dix ans. Et la première chose qu’il fait est de mettre à sac la ville des Cicones — un peuple qui a véritablement existé — : il tue tous les hommes et réduit les femmes en esclavage. Il est de très mauvaise humeur. Tout de suite après, ils aperçoivent l’île du Cyclope — de la fumée s’en échappe — et décident d’aller voir de quoi il retourne. Ils réalisent que c’est sans doute un monstre qui vit là : tout est énorme, des étagères de fromage empilées très haut. Ulysse dit : « Attendons-le. » Ce à quoi ses hommes répondent : « Non — prenons ce qu’il y a à prendre et partons. » Il insiste pour s’asseoir à l’intérieur de la grotte et attendre. C’est insensé — il veut se mesurer à lui.

L’épisode du Cyclope est l’exacte antithèse de ce qui se passe avec Abraham et les patriarches, qui fondent une famille, une tribu, une nation, en regardant vers l’avenir. Ulysse veut juste se tester. Lorsque le Cyclope revient, Ulysse utilise son intelligence pour lui crever son unique oeil et s’échapper en se cachant sous les béliers. Avant de crier son nom — ce qui cause la mort de tous ses hommes, car le Cyclope est le fils de Poséidon, et Poséidon est furieux. Il donne toutes les informations qui le concernent: « Je suis Ulysse, j’habite Ithaque, voici mon adresse. » A ce moment précis, c’est la naissance d’Ulysse, un acte d’hubris absolue.

Ulysse est donc mû par deux désirs : celui de se faire un nom — de connaitre la gloire grâce à ses exploits – et ensuite de rentrer chez lui.

Existe-t-il un personnage biblique qui offre un bon point de comparaison mais aussi de contraste avec cette idée de l’homme et du héros ?

Il y a bien Jacob, mais je vais commencer par David. La scène de David et Goliath est fantastique parce que Goliath est un Philistin, et les Philistins sont originaires de la mer Égée — ils parlent probablement grec, ou alors le crétois. Goliath est donc un Grec. Il est décrit comme énorme, fantastique — et il est vaincu par David. Le fait que David tue Goliath est ce que les spécialistes des mythes appellent le récit du
« jeune rusé », dont il existe une autre version, celle d’Ulysse avec le Cyclope, autre adversaire imposant et redoutable. Et il se trouve que David frappe Goliath en plein front, à l’endroit exact où, selon les vases grecs, se trouve aussi l’unique œil du Cyclope.

Donc on a le grand et méchant Goliath, mais aussi Saül, une sorte de bêta qui dit : « Tu vas porter mon armure. » Ce à quoi David répond non, hors de question. David a foi en le Seigneur. Quand Ulysse bat le Cyclope, il dit : « C’est moi qui ai fait ça — je suis Ulysse. » Alors que David dit : « Non — j’ai foi en le Seigneur ; le Seigneur me protège. »

« David rendant grâce à Dieu après la mort de Goliath », tableau du XVIIIe siècle attribué à Charles Errard le Jeune. (Wikipedia via la JTA)

Et Jacob dans tout ça ?

Ulysse est un bagarreur, et Jacob a un côté très odysséen — il se bat avec Ésaü, instrumentalise sa faim pour lui voler son droit d’aînesse, complote avec sa mère Rebecca – elle aussi une figure odysséenne – à laquelle il conseille de se recouvrir de peaux pour tromper Isaac. Après quoi Ésaü veut le tuer. Je pense au combat de Jacob dans la [rivière] Yabbok, la veille de son affrontement contre Ésaü. Il est inquiet, blessé, il se bat contre cette entité — chose, ange, peu importe ce que c’est — et il est vulnérable. Il a peur et se sent coupable. Il s’accroche et se bat parce que ce n’est que si Ésaü le bénit — ce qui se passe effectivement le lendemain — que Jacob pourra lâcher prise. En d’autres termes : « Je dois arranger les choses avec mon frère. » On lui dit alors que son nom sera Israël — parce qu’il a lutté contre Dieu.

Pour nous résumer : le héros juif est vulnérable et a foi en Dieu alors que le héros grec ne peut montrer aucune vulnérabilité et ne peut compter que sur lui-même. Il y a certes Athéna et les autres dieux, mais les dieux grecs sont capricieux.

Y a-t-il des comparaisons similaires entre une héroïne féminine dans « L’Odyssée » et un personnage biblique — par exemple Pénélope et une des matriarches ?

Pénélope et Rebecca sont deux femmes fortes mais très différentes l’une de l’autre. Toutes deux sont capables, comme Ulysse, d’endurer de longues et terribles souffrances. Pénélope semble plus passive, mais elle possède une forme de ruse odysséenne et une détermination d’airain. Elle tient les prétendants à distance pendant trois ans en différant le mariage jusqu’à ce qu’elle ait fini de tisser le linceul pour Laërte, le père d’Ulysse. Au-delà de son subterfuge, qui consiste à tisser le jour et défaire ce qu’elle a tissé, la nuit, il est à souligner que le linceul n’est pas que pour Laërte mais pour tous les prétendants. Il est le symbole de la fin d’une époque, d’un passé anéanti par les passions violentes de la jeune génération, qui ne respecte plus les coutumes du passé.

« Pénélope et ses Prétendants » par John William Waterhouse (1911-1912). (Aberdeen City Council Archives, Gallery and Museums Collection/Wikimedia Commons via la JTA)

Alors que Pénélope attend patiemment le retour d’Ulysse et se prépare à enterrer des temps révolus, Rebecca est résolument tournée vers l’avenir, vers la grande nation que Dieu a promis de faire de la descendance d’Abraham. Isaac, sans doute traumatisé par son sacrifice évité de justesse, est le partenaire passif de leur mariage ; il reste sur place quand Abraham envoie son serviteur lui chercher une épouse, tandis que Rebecca saute sur l’occasion de quitter sa maison. Elle est physiquement vigoureuse (elle endure un accouchement par le siège de jumeaux et porte de l’eau pour tous les chameaux du serviteur) et dotée d’une volonté de fer : c’est elle qui est douée d’une ruse odysséenne.

En outre, elle s’aperçoit que c’est Jacob, et non Ésaü, qui possède la résistance et l’ambition nécessaires pour être le porteur de l’alliance. C’est elle qui montre à Jacob comment se déguiser en Ésaü pour que la bénédiction d’Isaac lui revienne, qui prend sur elle toute malédiction qu’Isaac pourrait infliger à Jacob et qui, enfin, ordonne à Jacob de s’enfuir à Beer-Sheva, sachant qu’elle ne le reverra probablement jamais.

Ce sont des comparaisons certes pertinentes mais qui soulèvent une question, à laquelle un rabbin répondra sans doute d’une autre manière qu’un chercheur, à savoir peut-on, à la lecture de « L’Odyssée » et de la Bible, en conclure qu’il y a une vision du monde – pas une littérature mais bien une vision du monde – meilleure que l’autre ? Homère a-t-il quelque chose à apprendre aux Juifs sur la manière d’être un héros, un amant ou un être rusé ?

Un jour, je donnais justement cours sur l’Exode, et nous en étions arrivés au moment où Moïse punit les Israélites pour le Veau d’or — un épisode très homérique, moralement trouble. Certains des Lévites qui ont mené les massacres n’avaient-ils pas eux aussi été impliqués dans la fabrication du Veau d’or ? N’ont-ils tué que des gens qui le méritaient, ou aussi des innocents ? Mes étudiants trouvaient cela extrême de tuer 3 000 personnes. Je leur ai dit de relire Machiavel, lorsqu’il dit que les prophètes armés réussissent là où les prophètes désarmés échouent, pour leur faire comprendre que 3 000 personnes, c’est un demi-pour-cent des quelque 2 millions d’Israélites de l’époque. Si Moïse ne maîtrise pas la situation, ils mourront tous. C’est quelque chose de très grec finalement — c’est de la realpolitik. Et depuis Abraham, c’est présent dans la tradition juive.

Dans « Ulysse et Polyphème », tableau de 1896 d’Arnold Böcklin, Ulysse et son équipage échappent au Cyclope Polyphème. (Wikimedia Commons via la JTA)

La tradition juive est-elle supérieure ? Je le crois, et particulièrement pour aujourd’hui, compte tenu du contexte.

Les États-Unis étaient au sommet de leur puissance après la Seconde Guerre mondiale, et aujourd’hui nos institutions s’effondrent. De quoi avons-nous besoin ? De confiance. Il nous faut reconstruire. Lorsque l’on se demande quelle tradition est la meilleure, il convient d’examiner l’avantage que confère la confiance. Il y a quelque chose de l’ordre de la jeunesse, de la fertilité, de la capacité à se régénérer dans la faculté des Juifs – unique dans l’histoire – à reconstruire ce qui a été brisé, à repousser, à se réimplanter à chaque crise civilisationnelle. Les Grecs ont un équivalent à leur manière — il ont aussi en eux cette capacité à trouver de nouveaux chemins. Mais il me semble que ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est avant tout de confiance parce que les gens ne veulent pas mettre leur énergie au service de la réparation du monde, donner de leur temps, de leur énergie et de leurs espoirs dans quelque chose qui, de leur point de vue, n’est pas certain de réussir.

Si nous voulons sauver la civilisation occidentale, que je crois en crise, il nous faut nous renouveler en nous tournant vers la tradition juive.

Aujourd’hui, nombre de personnes, particulièrement à droite, estiment que la civilisation occidentale est en danger et que la solution consiste à se réapproprier ses racines en puisant à la source grecque antique et chrétienne. Certains penseurs et cercles de réflexion juifs — notamment Tikvah, qui a publié certains de vos travaux — ont beaucoup investi pour faire du judaïsme et des idées juives des piliers de la civilisation occidentale. Est-ce un rapprochement naturel, ou le judaïsme est-il à la base une contre-culture contestataire ses idées classiques et chrétiennes ?

J’ai travaillé avec Tikvah, qui m’avait recruté pour concevoir des cours sur la Grèce et le judaïsme. Quand je suis arrivé à l’université d’Austin [établissement très axé sur la liberté d’expression et opposé au mouvement « woke », et qui compte parmi ses figures fondatrices la journaliste juive Bari Weiss], j’ai conçu leur programme de fondements intellectuels — le cœur de leur enseignement libéral — et je l’ai structuré autour de la Genèse, de l’Exode, etc. Je pense que ce que Tikvah essaie de faire — et ce que fait aussi l’université d’Austin au sein de la School of Civic Leadership, où je donnerai des cours sur la Genèse et l’Exode cet automne —, et ce que d’autres universités tentent d’accomplir, c’est de donner à la tradition juive la place qui lui revient.

Depuis l’époque des Pères fondateurs, il existe cette idée que l’Amérique est une terre promise — que nous sommes, en un sens, un peuple élu, porté à accomplir une mission morale, spirituelle et politique. Lincoln, je crois, porte cela à une forme de perfection — il en a fait une sorte de religion civile en s’adressant à un peuple qui avait lu la Bible, sans imposer une version plutôt qu’une autre. Nous ne savons pas de quel côté se trouve Dieu, mais le projet ne fonctionnera pas à moins que nous ne nous considérions comme investis d’une sorte de mission collective, sachant que nous ferons des erreurs et que nous aurons besoin de pardon.

Un ouvrier installe un panneau publicitaire peint à la main, réalisé par l’artiste Virginia Axioti, pour le film de Christopher Nolan « L’Odyssée », avec Matt Damon dans le rôle d’Ulysse, devant le cinéma Athinaion d’Athènes, où chaque film est promu par un panneau peint à la main, le 11 juillet 2026. (Photo AP/Petros Giannakouris)

Vous avez écrit que la Bible hébraïque, à l’instar d’Homère, était l’une des « racines profondes du grand chêne ramifié qu’est la civilisation occidentale ». Êtes-vous inquiet face aux nationalistes chrétiens qui soutiennent que la civilisation occidentale est intrinsèquement liée à la foi chrétienne et qu’il existe de facto une civilisation spécifiquement chrétienne ?

Tout à fait, je pense que c’est un problème majeur. Comme pour tout ce qui touche aux Juifs, je suis horrifié par l’antisémitisme que j’ai vu monter à gauche, et que l’in trouve désormais à droite. Les jeunes, en particulier, sont poussés à l’antisémitisme par des mèmes.

Je crois que la seule solution est de continuer à dialoguer, à dire : voilà ce dont nous avons hérité, voilà comment ces textes ont façonné ce que nous sommes en tant qu’Américains, notre façon de comprendre les choses ; même si vous êtes un athée convaincu, la Bible a façonné votre façon de penser tout cela. C’est seulement ainsi que davantage de personnes – et pas seulement les Juifs – diront : « Votre nationalisme chrétien, qui se figure que le christianisme vient de nulle part, sans véritable relation avec les Juifs si ce n’est le rejet, est mal informé et destructeur. »

Le réalisateur Christopher Nolan et Emma Thomas assistent à la première de « L’Odyssée », le 14 juillet 2026, à New York. (Photo de Evan Agostini/Invision/AP)

Pour en revenir à la version de « L’Odyssée » de Nolan : qu’en attendez-vous — ou, si vous préférez répondre dans l’autre sens, que redoutez-vous qu’elle inflige à un récit d’une telle ancienneté et d’une telle puissance ?

Comme je l’ai déjà dit, Ulysse présente des qualités de chef certes contestables mais c’est une personne complexe, souple, qui sait s’adapter au cours mouvant des choses. Je pense que c’est pour cela qu’Homère en a fait le coeur de son récit. C’est un personnage capable de concilier deux choses à la fois, sinon plus : « Je veux être un individu d’exception, mais mon devoir va à la communauté ; je veux protéger ma famille et me faire un nom, mais je suis prêt à faire ce qui est nécessaire. »

C’est vrai aussi pour les héros hébraïques — Abraham ne s’est sûrement jamais dit que c’était une bonne idée de dire que sa femme Sarah était sa sœur [lorsqu’il était menacé par Pharaon et le roi Abimélech], pas une mais deux fois, mais il a fallu le faire ; sinon, ils ne s’en seraient jamais sortis. Il faut faire coexister le nécessaire et le bien. Ce qui implique d’être une personne complexe capable de jongler avec les deux.

C’est une histoire essentielle, du point de vue de l’âme humaine et de l’histoire humaine. À l’échelle individuelle, cela évoque le cycle de la vie — on quitte sa maison avant d’y revenir. C’est aussi ce que vivent les communautés. Du point de vue biblique, nous sommes tous des exilés et nous cherchons tous à retourner en Éden.

L’histoire de la vie humaine consiste à essayer de construire, de retrouver ou de revenir à son foyer — tant au niveau individuel qu’au niveau communautaire — et c’est une tâche sans fin. Je crois qu’Homère savait très bien ce qu’il faisait : lisez la dernière page de « L’Odyssée ». On sent bien qu’il reste beaucoup de travail à faire. Parce que cela ne s’arrête jamais. C’est la vie – on va de l’avant, on fait des enfants, on s’occupe de leur foyer, on les aide à en bâtir un.

J’espère que le film saura faire passer ces idées.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues de la JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.

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