Comment le quartier mixte d’Abu Tor à Jérusalem tente de surmonter les tensions
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Dans un esprit de coexistence, les résidents juifs d'Abu Tor, à Jérusalem, distribuent des gâteaux, des bonbons et de bons vœux à leurs voisins arabes lors de la fête musulmane de l'Aïd al-Fitr à la fin du Ramadan, le 15 mai 2021 (Crédit : Good Neighbors)
Dans un esprit de coexistence, les résidents juifs d'Abu Tor, à Jérusalem, distribuent des gâteaux, des bonbons et de bons vœux à leurs voisins arabes lors de la fête musulmane de l'Aïd al-Fitr à la fin du Ramadan, le 15 mai 2021 (Crédit : Good Neighbors)

Comment le quartier mixte d’Abu Tor à Jérusalem tente de surmonter les tensions

Même avant la dernière recrudescence des hostilités, les militants communautaires du quartier judéo-arabe de Jérusalem étaient en désaccord sur les moyens de combler le fossé

Situé à la jonction entre Jérusalem Est et Ouest au sud de la Vieille Ville, sur une colline descendant vers la vallée du Kidron, le quartier calme et verdoyant d’Abu Tor est une sorte d’anomalie à Jérusalem.

Alors que la plupart des quartiers de la ville sont ethniquement homogènes, Abu Tor présente un mélange original rare de résidents juifs et arabes. Les immeubles surbaissés du quartier et les maisons vieillissantes de style ottoman ne sont pour la plupart pas eux-mêmes intégrés, mais de nombreux habitants ont cherché à favoriser une forme de coexistence avec leurs voisins, rarement retrouvée dans l’assemblage complexe de peuples et de croyances de la capitale.

Tandis que les tensions ethniques ont fait rage dans la ville et le pays ces dernières semaines, des divisions profondes à Abu Tor ont surgi à travers les fissures de cet équilibre fragile. Pourtant, même avant que les quartiers de la ville ne sombrent dans un vandalisme et une violence enragés, la lutte de longue date pour maintenir la coexistence à Abu Tor souligne la complexité de deux peuples qui tentent de partager un quartier, dans une ville où les choses sont – rarement – simples.

Entre 1948 et 1967, Abu Tor a été divisé : les quelques rues faisant partie d’Israël étaient habitées par des juifs, et dans la plus large partie orientale au bas de la colline, les Palestiniens vivaient sous la domination jordanienne.

Les échos de ces divisions vieilles de plusieurs décennies se répercutent encore dans les schémas d’implantation du quartier aujourd’hui, le sommet de la colline restant majoritairement juif, et le bas majoritairement arabe.

Une section de no man’s land autrefois cernée de clôtures menaçantes en fil de fer barbelé de 1949 à 1967, constitue aujourd’hui la rue Asael.

Dans A Street Divided: Stories From Jerusalem’s Alley of God, Dion Nissenbaum, correspondant du Wall Street Journal, décrit l’impasse comme « la ligne de démarcation physique, politique, culturelle et psychologique entre les Arabes et les Juifs » vivant dans la ville.

Cette représentation est particulièrement appropriée pour Abu Tor dans son ensemble, où les opinions et enjeux politiques, tout comme les agendas ou les normes culturelles, sont aussi variés que les styles architecturaux, et où une erreur ou un geste mal interprété peuvent offenser et mettre le feu aux poudres de ce quartier fragile. (en toute transparence : l’auteure a des liens personnels étroits avec le quartier.)

À bien des égards, Abu Tor est un miroir de ce qui se passe ailleurs en Israël et dans les Territoires palestiniens.

Au cours du cycle actuel d’hostilités – qui a vu Israël et le Hamas s’affronter dans la bande de Gaza, Arabes et Juifs se battre dans des villes mixtes judéo-arabes, et la Cisjordanie en proie à un autre cycle de violence – Abu Tor a vu sa part de troubles liés au conflit.

Des voitures ont été vandalisées et incendiées, un groupe d’Arabes (dont une personne munie d’un taser) a poursuivi un infirmier en criant en arabe « Allahu akbar » (Dieu est grand), et un juif a été menacé de lynchage. Il y a également eu une tentative de s’introduire dans une synagogue. Deux cocktails Molotov ont été lancés sur des immeubles résidentiels. L’une d’elles a causé de graves dommages à un bâtiment. Heureusement, il n’y a pas eu de blessé.

« Dans mon immeuble, la cour a été incendiée vendredi, et hier un explosif y a atterri », a déclaré un habitant au Times of Israel. « Et c’est sans parler des troubles à la paix et de tous les pétards et pierres lancés sur le bâtiment. On m’a crié de rester loin de chez moi, sinon je serais lynché. »

Les flammes ont été attisées par des juifs extrémistes, dont certains, sinon tous, venaient de l’extérieur du quartier.

Illustration : Abu Tor, un quartier mixte qui accueille Juifs et Arabes dans le centre de Jérusalem, au sud de la Vieille ville, le 16 décembre 2009 (Crédit : Nati Shohat/Flash90/File)

Le 10 mai, Yom Yeroushalayim, qui voit débarquer dans la capitale des bus remplis de juifs religieux nationaux brandissant le drapeau d’Israël, des étudiants d’une yeshiva des hauteurs du Golan sont entrés à Abu Tor et se sont dirigés vers la partie du quartier où vivent la plupart des Arabes, en chantant « Sion sera vengée. »

Plus tard cette nuit-là, des Juifs décrits par les habitants comme ressemblant à des « Jeunes des collines » – des extrémistes – se sont affrontés avec des Arabes. Au moins un des Juifs aurait été armé.

« Un shababnik a menacé de tirer sur un Arabe et la police n’a rien fait d’autre que d’expulser les Juifs. Ils ont suggéré que les Arabes déposent une plainte », a écrit un témoin juif sur un groupe WhatsApp du quartier, utilisant un terme d’argot pour désigner les jeunes délinquants ultra-orthodoxes.

Moshe Lion, vu lors d’une conférence de presse à Jérusalem, le 22 juillet 2013 (Crédit : Miriam Alster/Flash90).

Mercredi, le maire de Jérusalem, Moshe Lion, a annoncé que la municipalité augmenterait les patrouilles de police, améliorerait l’éclairage et installerait davantage de caméras de sécurité dans plusieurs quartiers proches de la ligne de démarcation Est-Ouest, après s’être rendu à Abu Tor et dans d’autres zones.

Bien que le quartier soit largement connu sous le seul nom d’Abu Tor (et malgré la reconnaissance officielle du quartier mixte par la municipalité sous le nom de Givat Hanania), il est divisé selon des critères ethniques en ce qui concerne le réseau de conseils communautaires locaux de la municipalité. La partie juive du quartier fait partie du conseil communautaire Baka, qui comprend d’autres quartiers voisins, tandis que la partie arabe fait partie du conseil communautaire d’Al-Thuri.

Les représentants des deux conseils ont maintenu des contacts quotidiens pendant la recrudescence des hostilités dans le but de calmer les tensions et d’accroître la sécurité, selon un organisateur communautaire local.

Tentant également de tempérer les mauvaises volontés, les résidents juifs et arabes ont maintenu des contacts positifs dans le cadre du projet de coexistence Good Neighbours, s’apportant un soutien mutuel et distribuant des gâteaux et des bonbons dans la rue pour célébrer la fête musulmane de l’Aïd al-Fitr à la fin du Ramadan.

Ces efforts parallèles sont le fruit d’un différend entre deux immigrants nord-américains à la volonté de fer au sujet de la meilleure façon d’établir des relations judéo-arabes positives.

Voitures incendiées à Abu Tor, le 16 mai 2021 (Crédit : Service de secours d’incendie de Jérusalem)

Bonnes clôtures ou bon voisinage ?

Il y a sept ans, David et Alisa Maeir-Epstein, qui figurent dans le livre de Nissenbaum, ont lancé le projet Good Neighbors sous les auspices du conseil communautaire Baka.

Au fil des ans, Good Neighbors a rassemblé des centaines d’Israéliens juifs et d’Arabes palestiniens, principalement mais pas exclusivement d’Abu Tor, à travers une série de programmes allant de l’enseignement des langues (les Israéliens locaux enseignant l’hébreu et les Palestiniens enseignant l’arabe), à des équipes de football pour jeunes, un jardin communautaire et des événements culturels. Il a également créé Abu Job, une initiative de développement économique, et Abu Tours, qui promeut le tourisme éducatif.

Plus tôt ce mois-ci, des dizaines d’Israéliens juifs et d’Arabes palestiniens du projet de quartier se sont réunis pour partager un repas traditionnel de l’iftar, marquant la fin du jeûne du ramadan de ce jour.

David Maeir-Epstein, un collecteur de fonds professionnel originaire des États-Unis qui a rassemblé des donateurs pour financer Good Neighbours, a représenté Abu Tor au conseil communautaire de Baka pendant neuf ans, prenant sa retraite à l’approche des élections du conseil en janvier dernier.

Jusqu’aux élections de cette année, Good Neighbours était chaleureusement soutenu (bien que non financé) par le conseil Baka. Le conseil a autorisé le projet à utiliser ses services administratifs et comptables et a assuré la supervision professionnelle du coordinateur du projet.

Mais au cours de l’année écoulée, les restrictions liées à la crise sanitaire du coronavirus ont entravé les activités de Good Neighbors, et depuis les élections de janvier, de nouveaux membres du conseil Baka se sont demandés s’il fallait continuer à soutenir le groupe.

Après une audition avec des membres de Good Neighbors, le conseil a décidé qu’il ne continuerait à soutenir le projet que si celui-ci se soumettait à un contrôle strict de son contenu et de ses activités.

Jordan Herzberg, représentant d’Abu Tor au Conseil communautaire de Baka. (Crédit : autorisation)

« Le conseil n’a pas pour mission de parrainer des programmes externes », a déclaré Jordan Herzberg, qui a remplacé Maier-Epstein en tant que représentant d’Abu Tor au conseil de Baka. « De nombreux programmes démarrent sous les auspices du conseil pendant un ou deux ans, puis créent leur propre organisation à but non lucratif ou recherchent un parrainage permanent ailleurs. »

Herzberg a récemment écrit aux membres de la communauté qu’il avait entendu les opinions venant de Juifs et d’Arabes qui pensent que le projet n’a pas beaucoup d’impact pratique.

Sa principale critique, cependant, vient du fait que son approche publique du tissage de liens communautaires a fini par aliéner les Palestiniens, qui pourraient se retrouver ostracisés par des forces au sein de leur communauté qui s’opposent à toute normalisation avec Israël, selon lui.

Cette idée a été appuyée par un incident cette semaine au cours duquel un effort inter-confessionnel, lancé avec les meilleures intentions, a fini par engendrer davantage de méfiance.

Samedi, David Maeir-Epstein et quelque 25 autres habitants du quartier se tenaient sur une route principale pour distribuer des gâteaux et des bonbons aux Palestiniens qui se rendaient chez eux dans le quartier.

Le geste se voulait une manifestation de soutien à la coexistence à un moment où les tensions dans la ville entre Juifs israéliens et Arabes palestiniens avaient atteint un point d’ébullition au sujet de l’expulsion imminente de plusieurs familles palestiniennes de leurs maisons dans le quartier de Sheikh Jarrah, et sur les mesures anti-émeute de la police sur le mont du Temple/Haram al -Sharif.

« Nous voulions exprimer que nous sommes des voisins, pas des ennemis, et que ce qui se passe dans d’autres villes ne doit pas se produire ici », a expliqué Maier-Epstein.

« Les réactions ont été extrêmement chaleureuses, émotionnelles et respectueuses. Un couple a dit ‘merci beaucoup pour les bonbons, mais dites à votre gouvernement d’arrêter de bombarder les enfants et de nous permettre de prier pacifiquement à la mosquée Al-Aqsa’ [sur le mont du Temple]. Mais il n’y avait aucune menace de danger physique. C’était tout le contraire », a-t-il déclaré.

Par courtoisie, Maeir-Epstein a envoyé des photos et une brève description au coordinateur de la police communautaire d’Abu Tor.

David Maeir-Epstein. (Crédit : autorisation)

Sans que l’on ne sache comment, les photos ont atteint le bureau du porte-parole de la police israélienne et se sont retrouvées, le 15 mai, sur la page Facebook de la police, où elles sont apparues dans le cadre d’un message affirmant, à tort, que la distribution de gâteaux et l’ensemble du projet Good Neighbors étaient des initiatives de la police.

Le message, supprimé depuis, montrait les visages de Palestiniens impliqués dans Good Neighbors, qui ont depuis été qualifiés de collabos sur les réseaux sociaux palestiniens, selon les critiques du projet.

« La dernière chose dont nous avons besoin est d’être accusé de participer à Good Neighbors, non pas parce que nous voulons la paix, mais parce que la police nous y a forcés », a déclaré Maier-Epstein.

Herzberg, né à Montréal et élevé à Miami, préfère une approche plus calme, qu’il a encouragée avec Hani Gait, le directeur professionnel du conseil d’Al-Thuri.

Alors que Maeir-Epstein a recruté plus de 100 personnes pour une patrouille de surveillance de quartier, Herzberg dit que Gait et lui-même ont essayé de faire déployer plus de policiers sur la rue Naomi, l’artère principale d’Abu Tor.

« Hani et moi avons beaucoup de choses à faire ensemble, loin des projecteurs, tranquillement. Nous nous sommes engagés à nous rencontrer toutes les deux semaines. En ce moment, nous sommes en contact tous les jours. Il veut une relation d’égalité et il veut améliorer son village. J’ai promis de ne jamais l’embarrasser avec trop de publicité », a déclaré Herzberg, qui a déclaré au Times of Israel qu’il avait servi d’intermédiaire non officiel pour plusieurs Premiers ministres israéliens, prenant part à des centaines d’heures de négociations indirectes avec les chefs d’État arabes voisins.

Gait est un ancien membre du Tanzim, l’aile armée du mouvement palestinien du Fatah, qui a passé deux ans dans une prison israélienne avant de décider que ses talents seraient mieux mis à profit au service de sa communauté à Abu Tor, où il a grandi.

En tant que directeur du conseil d’Al-Thuri ces deux dernières années, il a dû faire face à la tâche ardue de convaincre les habitants que l’organisme soutenu par la municipalité pouvait réellement servir leurs intérêts, se heurtant au scepticisme concernant tout partenariat avec des Israéliens.

Les habitants, a déclaré Gait, considèrent les activités de coexistence comme une ligne rouge qu’ils ne veulent pas franchir, mais cette attitude pourrait changer s’ils voyaient un mouvement sur des questions essentielles qui comptent pour les deux partis, telles que le stationnement et les infrastructures. Si des résultats sur le terrain sont observés, la volonté des résidents de se rencontrer pourrait alors suivre naturellement, a-t-il déclaré.

Good Neighbors « est allé trop vite dans ses activités de coexistence », a-t-il dit, tout en reconnaissant que les intentions de l’association étaient bonnes. « Ils ne nous ont pas consulté sur toutes les questions. Et ils ont tout publié sur leur page Facebook, même si je leur ai demandé à plusieurs reprises de ne pas le faire. De là, les choses se répandent très vite à Jérusalem-Est. C’est une erreur de faire connaître des choses comme celle-ci.  »

Maeir-Epstein, qui a soutenu qu’il y avait eu très peu de publicité des activités du groupe en dehors de la propre page Facebook de Good Neighbors, a supposé que Gait avait subi des pressions de la communauté opposée à la normalisation, mais a déclaré que Good Neighbors bénéficiait toujours d’un large soutien et continuerait ses efforts de coexistence organique.

« C’est formidable que Jordan affirme avoir de bons rapports avec Hani Gait et j’espère qu’il les utilisera pour trouver des moyens de travailler ensemble pour désamorcer la situation et établir des relations », a-t-il déclaré. « En attendant, nous travaillons au niveau populaire, et pendant toutes les périodes de violence, tous nos projets se sont poursuivis car il était clair pour tout le monde dans cette région que nous sommes des voisins et non des ennemis. »

Parmi ceux qui ont appelé le conseil Baka à continuer de soutenir Good Neighbors, le président du conseil d’Al-Thuri, Jaleb Abu Nijmeh, qui a remporté en 2018 le prix du bénévolat de la ville aux côtés d’Alisa Maeir-Epstein. Plus tôt cette année, il a été nommé Yakir Yerushalayim pour ses années de leadership communautaire dans le côté arabe d’Abu Tor, ses services en tant que conciliateur dans les conflits, et son travail en faveur de la coexistence, notamment à travers Good Neighbors.

Selon Maeir-Epstein, près de 500 membres de la communauté ont signé une pétition appelant le conseil de Baka à continuer de soutenir le groupe, y compris plus de 70 résidents palestiniens de la région. Alors que Good Neighbors peut rechercher le soutien d’une autre organisation à but non lucratif, Epstein a déclaré que le conseil de Baka avait fourni d’excellents services au projet.

« Il n’y a pas de département consacré à la cohabitation dans la municipalité de Jérusalem, et des 34 ministres dans le gouvernement d’Israël, aucun n’est responsable de sa promotion », a-t-il déclaré. « Le secteur á but non-lucratif et la population doivent donc dire : ‘OK, pensons globalement, agissons localement’, et c’est ce que nous faisons. »

Les résidents juifs d’Abu Tor et des quartiers voisins se rassemblent au cinéma Yes Planet à Abu Tor, Jérusalem pour s’opposer à la violence et exprimer leur solidarité, 20 mai 2021 (Crédit : Sue Surkes / Times of Israel)

La semaine dernière, une centaine de résidents juifs d’Abu Tor et des quartiers voisins sont venus manifester leur solidarité mutuelle et s’opposer à la violence. L’événement a été organisé spontanément par un résident juif d’Abu Tor, Mishy Harman, qui a été perturbé par la violence et le vandalisme qui avaient eu lieu près de son domicile. Il a distribué des prospectus en hébreu, en arabe et en anglais.

David Maier-Epstein était là. Herzberg ne s’est pas montré.

Il y a eu une participation impressionnante des Juifs, laïcs et religieux, parmi lesquels de nombreux immigrants d’Europe et d’Amérique du Nord.

Mais les Arabes d’Abu Tor sont restés chez eux.

Une fois que la plupart des gens sont partis et alors que l’organisateur nettoyait les lieux, un Palestinien d’âge moyen est venu haletant sur la colline, s’excusant d’avoir été retenu au travail.

« J’habite là-bas », dit-il en faisant des gestes. « Vous êtes tous les bienvenus chez moi. J’ai grandi à Abu Tor. Les Arabes et les Juifs vivent ensemble ici et continueront de vivre ensemble. Puisse-t-il y avoir la paix. Inshallah. « 

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