Israël en guerre - Jour 255

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Le superintendant de la police Eyal Aharon. (Crédit : Maya Zanger-Nadis/Times of Israel)
Le superintendant de la police Eyal Aharon. (Crédit : Maya Zanger-Nadis/Times of Israel)
"Nos vies peuvent changer en l'espace d'un instant"

Comment un policier a sauvé des dizaines de vies, les soustrayant à une mort certaine, au kibboutz Reim, le 7 octobre

Partageant son histoire avec l’armée et avec la police, Eyal Aharon raconte comment il est entré dans la bataille pour sauver ses fils qui avaient fui la rave-party Supernova – se retrouvant entourés par les terroristes

Quand le superintendant de la police Eyal Aharon avait quitté son domicile du kibboutz Beit Kama, le 7 octobre à huit heures du matin, et qu’il avait pris la route pris la route menant au Kibboutz Reïm, il n’avait eu qu’une pensée obsédante : ramener ses fils avec lui. Vivants.

Trente minutes plus tôt, le Hamas avait lancé ce qui devait s’avérer être la pire attaque terroriste de toute l’histoire d’Israël : des milliers d’hommes armés s’étaient infiltrés dans le sud du pays, couverts par des tirs de roquette incessants.

Les deux fils d’Aharon, Geva, 20 ans et Shaked, 23 ans, s’étaient rendus, la veille, au festival de musique électronique Supernova qui était organisé aux abords du kibboutz Reim, près de la frontière – et ils y étaient encore lorsque les roquettes avaient commencé à traverser le ciel de ce tout début de journée. Fuyant le chaos, ils avaient rapidement rejoint leur voiture et ils étaient partis pour trouver un abri dans le kibboutz, prenant le temps de téléphoner à leur père.

Alors qu’ils circulaient sur la route, ils ignoraient toutefois qu’ils étaient en train de suivre, en réalité, une camionnette qui était remplie de terroristes. Passant devant des corps sans vie à l’entrée de la communauté, ils étaient entrés dans un quartier du kibboutz qui – ils ne le savaient pas – avait été pris d’assaut par les hommes armés. Et ils s’étaient garés, sans s’en rendre compte, à côté de véhicules utilisés par les terroristes.

Ils étaient ensuite entrés dans un abri anti-aérien public. De là, ils avaient vu des individus menaçants, l’arme au poing.

« Papa, ne viens pas. Il y a des terroristes », lui avait dit l’un de ses fils au téléphone. Trop tard : Aharon était déjà au volant de sa voiture, bien déterminé à arriver jusqu’à ses deux enfants.

L’ampleur sans précédent de l’assaut qui avait eu lieu ce jour-là avait rendu les victimes d’autant plus vulnérables. Il était en effet impossible d’imaginer, à ce moment-là, que les hommes armés seraient des milliers à parvenir à franchir aussi facilement la frontière et qu’ils occuperaient les villes et les villages israéliens pendant de trop longues heures.

Les Kibboutzim et les villages avaient été littéralement envahis par les terroristes – qui avaient assassiné près de 1 200 personnes, des civils en majorité, et qui avaient enlevé 251 personnes, qui avaient été prises en otage dans la bande de Gaza. Ils avaient commis des atrocités et des violences sexuelles à grande échelle. A la rave-party Supernova seulement, 364 festivaliers avaient été tués et des dizaines de fêtards avaient été kidnappés.

Le superintendant Eyal Aharon parle à des soldats des renseignements militaires à Sderot, le 7 mai 2024. (Crédit : Ben Friedman)

Alors que Shaked et Geva s’étaient réfugiés dans l’abri antiaérien, un jeune homme qui les avait aperçus à l’extérieur du kibboutz leur avait dit de fuir, que l’endroit n’était pas sûr, et il les avait fait entrer en toute hâte dans une pièce blindée, dans une habitation, où se trouvaient déjà une dizaine de jeunes raveurs hébétés.

Ce jeune homme était le sergent-chef Guy Simhi, âgé de 20 ans, parachutiste en permission qui, lui aussi, était allé au festival électro, profitant d’une belle soirée automnale. Il était resté à l’entrée de la pièce blindée avec l’un de ses amis qui était armé, et tous les deux devaient tuer deux terroristes avant que les autres hommes armés ne les remarquent et ne jettent une grenade dans la maison. L’ami était parvenu à s’échapper mais Simhi avait été blessé avant d’être abattu lorsqu’il s’était traîné jusqu’à l’entrée de l’habitation.

Le sergent-chef Guy Simhi, tué en combattant le Hamas au kibboutz Reïm après avoir fui le Festival Supernova le 7 octobre 2023. (Crédit : Armée israélienne)

Aharon s’était arrêté à la base militaire d’Ulim pour y laisser un sac pour Geva – qui devait se représenter au service dans les meilleurs délais. Mais personne ne lui avait ouvert le portail.

“Il n’y a plus de discipline dans l’armée dorénavant », se souvient avoir pensé Aharon alors qu’il repartait en trombe.

A l’intérieur de la base, à cet instant même, les terroristes du Hamas étaient en train de massacrer les militaires.

Dans la pièce blindée du kibboutz Reïm, Shaked s’était appuyé de toute sa force sur la lourde porte, tenant la poignée de manière à ce que les terroristes ne puissent pas l’actionner. Après avoir toutefois essayé à plusieurs reprises d’accéder à la pièce, les hommes du Hamas avaient abandonné et ouvert le feu.

A peu près à ce moment-là, le téléphone d’Aharon avait vibré. Geva avait laissé plusieurs messages.

La conversation texto entre le superintendant de la police Eyal Aharon et son fils Geva, le 7 octobre 2023. (Crédit : Eyal Aharon)

« Papa, ils ont tiré sur Shaked. Ne viens pas ».

Shaked avait été blessé après avoir reçu deux balles dans la jambe. Il avait gardé le silence, ne laissant échapper aucun cri de douleur. Les terroristes étaient partis, réalisant qu’ils devraient être plus nombreux pour réussir à ouvrir la porte.

Avec le recul, Aharon indique ne pas encore pleinement réussir à comprendre toutes les pensées qui lui avaient traversé la tête à ce moment-là.

Sur WhatsApp, il avait envoyé un sticker représentant Alf, l’extra-terrestre de la série télévisée éponyme culte de la fin des années 1980.

Sur le chemin, il s’était ensuite arrêté au commissariat d’Ofakim. Cela avait seulement été lorsqu’il y était arrivé, à environ 8 heures 30 du matin, qu’il avait commencé à comprendre l’ampleur de l’assaut.

« J’aperçois un agent avec une balle dans la tête, un autre avec une balle à l’abdomen », raconte-t-il. « C’est là que je réalise enfin ce qui est en train de se passer ».

Une rencontre avec « des agents de police »

Après avoir échangé des informations avec les agents d’Ofakim et après s’être procuré un M-16 au commissariat, Aharon avait repris son chemin en direction de Reïm.

« C’était apocalyptique », se rappelle-t-il. « Il y avait des morts qui étaient encore sur le siège conducteur de leur voiture, sur la route. Et ceux qui avaient tenté de prendre la fuite avaient été abattus ».

Son téléphone avait encore vibré, avec de nouveaux textos écrits par Geva.

« Shaked perd son sang. »

« Est-ce que tu viens ? »

« Papa ??? »

« Ils sont à la porte. Ils sont dehors ».

« J’arrive », avait-il rapidement répondu.

Aharon était entré à pied dans le kibboutz après des tirs de terroristes qui avaient pris pour cible sa voiture, entraînant une panne. Esquivant les balles et les RPG, il avait traversé la communauté en courant aussi rapidement que possible, dit-il.

« A quoi j’ai pensé ?… A ‘Forrest Gump’, » déclare Aharon en riant. « C’est ce qui m’a traversé la tête. Cours et surtout, ne regarde pas en arrière ».

Peu après, il avait rencontré un groupe d’agents de la police des frontières et de l’unité Magen, qui est chargée de la lutte contre les trafics. L’un d’entre eux saignait, blessé au dos – mais l’homme, nullement dissuadé, avait affirmé que s’il pouvait encore marcher et actionner son arme, alors il pouvait se battre.

Aharon était resté avec le groupe pendant un moment, avançant prudemment à travers le kibboutz, soucieux d’arriver à la maison où Shaked et Geva s’étaient cachés. Il avait soudainement entendu une voix l’interpellant en hébreu.

« Ne tirez pas ! Je suis policier ! Ne tirez pas, police ! »

Un jeune homme avait émergé des buissons, se tenant en souriant à environ 25 mètres de distance. Il portait l’uniforme bleu des forces de l’ordre israélienne, s’exprimant dans un hébreu impeccable, sans aucun accent.

Le sourire, sur le visage du jeune homme, avait disparu quand il avait réalisé qu’Aharon n’était pas seul.

« A quelle unité appartenez-vous ? » avait interrogé Aharon alors que ses compagnons se rapprochaient de lui.

« De l’unité Yassam », avait répondu l’inconnu.

La voiture du superintendant de la police israélienne Eyal Aharon, prise en photo après avoir essuyé de lourds dégâts aux abords du kibboutz Reim, le 7 octobre 2023. (Crédit : Eyal Aharon)

Ce qui n’avait pas été une bonne réponse compte-tenu du contexte et de l’uniforme que portait le jeune homme. Mais Aharon avait décidé de d’abord lui laisser le bénéfice du doute.

« Il y avait eu une fête », explique Aharon aux soldats de l’armée qui sont venus écouter son récit lors d’une intervention à Sderot. « Tout s’était emballé et peut-être avait-il terminé dans le mauvais uniforme. »

« Je vais vous le demander encore une fois », avait dit Aharon à cet étrange agent. « A quelle unité appartenez-vous ? »

« A l’unité Yassam ».

Cela avait été à ce moment-là qu’Aharon avait remarqué le bandana vert du Hamas qui dépassait légèrement du casque du policier. Un groupe d’individus, qui portaient l’uniforme de la police des frontières, était en train de rejoindre l’inconnu. Le temps était venu d’agir, et vite.

Le kibboutz Reim détruit par les terroristes du Hamas, le 7 octobre. (Crédit : Facebook/ Our Kibbutz Re’im)

Aharon avait ouvert le feu. Son groupe devait tuer trois hommes armés, les terroristes ripostant à courte portée, utilisant également des RPG dans ce combat rapproché. Les individus avaient finalement pris la fuite, laissant derrière eux leurs morts.

Shmendrick!

Aharon avait rapidement envoyé un message à ses fils pour leur dire qu’il était indemne. Il avait quitté son groupe, déterminé à mener à bien sa mission.

Il avait évolué lentement dans le kibboutz, faisant preuve d’une vigilance extrême, se cachant dès qu’il apercevait un homme armé, attendant que les terroristes passent avant de continuer à essayer d’avancer vers les profondeurs de la communauté.

Et une autre voix l’avait apostrophé.

« Shmendrick ! »

Se retournant vivement pour regarder derrière lui, il avait aperçu un résident de la communauté, un homme âgé, qui s’approchait de lui.

« Vous m’avez laissé trois cadavres. Qu’est-ce que je suis supposé faire de ces corps ? », avait interrogé le vieillard.

Il avait donné pour instruction à l’homme de retourner dans sa pièce blindée – ce qu’il avait fait en grommelant, ne dissimulant pas sa colère.

Aharon avait continué à avancer. Alors qu’il arrivait à la salle à manger du kibboutz, une balle lui était passée à quelques centimètres du visage. Il avait localisé le tireur et ouvert le feu. Il l’avait tué.

Le superintendant Eyal Aharon reconstitue sa journée du 7 octobre au kibboutz Reim, des semaines après les faits. (Crédit : Eyal Aharon)

Il était parvenu ensuite à rejoindre l’infirmerie de la communauté. Apercevant des terroristes qui portaient l’uniforme et qui provenaient de toutes les directions, il s’était caché derrière une maison.

« Chut ! »

Là, dans l’habitation, Aharon avait vu un homme jeune qui tenait dans ses bras un nouveau-né. Il avait posé l’une de ses mains sur la bouche du tout-petit pour l’empêcher de pleurer. Le policier se souvient d’avoir vu les veines minuscules, sur le front de l’enfant, se tendre douloureusement alors qu’il cherchait à laisser échapper des sanglots.

Le père tenait aussi une arme chargée dans l’autre main.

« Venez à l’intérieur ou partez. Ne restez pas là », avait dit l’homme à Aharon. Ce dernier faisait de lui et de son bébé des cibles – le superintendant était parti.

Il s’était glissé vers l’endroit dont son fils lui avait donné la localisation, sur WhatsApp, esquivant des groupes d’hommes armés qui semblaient de plus en plus nombreux au fur et à mesure qu’il se rapprochait de sa destination.

Il avait enfin trouvé la maison. Elle était vide et il y avait des impacts de balle en grand nombre sur les murs. Il y avait du sang sur le sol. Il était arrivé trop tard. Il avait abandonné tout espoir et il s’était allongé sur le canapé, prêt à mourir.

Quelques instants plus tard, il avait reçu un texto envoyé par ses fils – et il avait compris qu’il s’était trompé d’habitation.

Aharon avait quitté la maison et il avait vu plusieurs terroristes du Hamas mettre le feu à une villa.

« Elle était en flammes. J’ai aperçu les terroristes qui essayaient d’entrer dans la pièce blindée », se souvient-il. « Je savais qu’il devait y avoir des gens à l’intérieur. Mais je ne pouvais rien faire. Ils étaient peut-être 17, ils avaient des RPG, des grenades et des Kalashnikov. Je n’avais aucune chance ».

Aharon s’était promis qu’il reviendrait après avoir terminé sa mission, qui était de sauver ses fils. Il devait continuer à y croire.

Le kibboutz Reim avant les atrocités perpétrées par le Hamas, le 7 octobre. (Crédit : Facebook/ Our Kibbutz Re’im)

Il était arrivé dans un bel endroit, avec quatre maisons qui se partageaient une pergola. Ses enfants étaient cachés à l’intérieur de l’une d’entre elles. Au vu des descriptions sommaires faites par ses fils, une habitation retenait particulièrement son attention, mais il n’avait aucune certitude.

Il s’agissait précisément de celle où se trouvaient de nombreux hommes armés du Hamas.

« Assez proche pour sentir l’odeur de l’homme »

Il s’était caché derrière l’une des autres maisons. Il avait alors réalisé qu’il se trouvait à quelques petits mètres seulement d’un terroriste qui se tenait à l’écart du groupe et qui parlait au téléphone.

« J’étais assez proche pour sentir l’odeur de l’homme », dit-il.

Aharon devait le tuer. C’était la solution à la fois la plus directe et la plus sûre.

Il avait levé le canon de son M-16 avant de renoncer à l’utiliser. S’il voulait avoir le bon angle de tir avec cette arme imposante, il devait bouger – ce qui aurait inévitablement signalé sa présence.

Il avait alors saisi son arme de poing et il avait visé le terroriste à la tête. Il avait à nouveau réfléchi, les pensées se bousculant dans son esprit. Le bruit de la détonation allait alerter le groupe d’hommes armés.

Il avait donc sorti son couteau, réalisant à ce moment-là qu’il ne l’avait jamais utilisé sur le terrain.

« Ce qui semble facile en théorie est très difficile dans la vie réelle », explique Aharon à son auditoire lors de son intervention, racontant ce moment de forte tension.

Alors qu’il tenait le couteau à la main, se souvient-il, de nombreuses questions l’avaient assailli. Un torrent d’interrogations qui déferlaient dans son cerveau. Quel angle adopter ? Quels gestes seraient donc nécessaires pour trancher la gorge de l’homme armé ? Et si l’arme blanche lui tombait des mains ? Et s’il se précipitait trop, qu’il ne parvenait pas à tuer l’individu ?

Le superintendant Eyal Aharon reconstitue sa journée du 7 octobre au kibboutz Reim, des semaines après les faits. (Crédit : Eyal Aharon)

Il s’était armé de courage, il avait pris une inspiration profonde, sentant encore l’odeur de sa cible, et il s’était préparé à frapper.

Mais l’homme s’était éloigné. Aharon avait expiré, rengainant son couteau.

Il avait rapidement trouvé une cachette plus sûre, se dissimulant à l’intérieur de buissons feuillus, d’une taille imposante, à l’angle de la cour qui séparait les maisons et il avait envoyé un texto à ses fils.

« Il y a une vingtaine de terroristes dans votre maison. Gardez le silence ».

Geva, pour sa part, avait entendu des bruits de pas dans l’habitation et il avait déverrouillé la pièce blindée, s’attendant à ce que son père apparaisse dans l’embrasure de la porte. Il avait été saisi de panique lorsqu’il avait reçu le texto.

Il avait à nouveau fermé la porte, entendant des voix qui s’approchaient de la pièce – des voix qui échangeaient en arabe. Il avait jeté un coup d’œil à l’extérieur par l’un des impacts de balle que les terroristes avaient laissé derrière eux, dans la matinée.

Aharon avait conservé le contact avec son commandant tout ce temps, l’informant en temps réel de l’évolution de la situation. Mais lorsqu’il avait vu des dizaines de terroristes avancer en direction de la maison où ses enfants avaient trouvé refuge, il s’était décidé à demander des renforts urgents.

Il avait entendu des tirs, à proximité. Son téléphone avait vibré.

« Papa, tu vas bien ? »

Aharon était allé précipitamment dans une maison vide et il avait fait un selfie où il apparaissait, souriant. Il savait pertinemment que c’était peut-être la dernière fois que ses enfants auraient l’occasion de le voir vivant.

Le superintendant de la police Eyal Aharon au kibboutz Reim, le 7 octobre. (Crédit : Eyal Aharon)

Pendant presque une heure, il avait observé, en silence, les terroristes du Hamas aller et venir en petits groupes, recevant des ordres de leur commandant qui tenait à la main une carte détaillée de la communauté.

A 12 heures 40, les renforts israéliens étaient arrivés, placés sous le commandement du colonel Roi Levy. Et cette fois-ci, cela avait été Aharon qui avait dit : « Police, ne tirez pas ! »

Levy avait ordonné à Aharon de se rendre avec des soldats à la maison incendiée devant laquelle il était passé, dans la matinée, pour procéder à son évacuation. D’autres troupes allaient tenter, au même moment, de pénétrer dans l’habitation où ses fils s’étaient réfugiés.

La bataille avait fait rage – et Shaked et Geva se trouvaient dans l’œil du cyclone. Aharon savait qu’il faudrait du temps pour arriver jusqu’à eux. Il s’était rendu à la maison brûlée avec les troupes qui lui avaient été confiées, et ils avaient pu sauver la quinzaine de personnes qui s’étaient cachées à l’intérieur.

Un motif de divorce

Son téléphone avait encore vibré – cette fois-ci, il s’agissait d’un message vocal de son épouse.

« Eyal, je veux être sûre que c’est bien toi. Réponds-moi en enregistrant quelque chose, s’il te plaît. Les enfants sont avec toi ? A Reïm ? »

Il lui avait répondu par un message qui, dit-il aujourd’hui en riant, aurait justifié une demande de divorce.

Il commençait par le bruit des coups de feu et par des cris.

« Non, les enfants ne sont pas avec moi », avait-il d’abord dit, interrompu par des tirs et par des hurlements.

« Ils se cachent dans – dans la maison », avait-il ensuite ajouté, criant pour se faire entendre, les balles sifflant autour de lui.

« Il y a une bataille, en cet instant même, à l’endroit où ils se trouvent. On tente d’arriver jusqu’à eux ».

Il avait raccroché.

Alors qu’Aharon fait écouter l’enregistrement aux soldats venus pour entendre son récit, les rires éclatent dans la salle face à l’absurdité de la teneur du message. Mais à ce moment-là, leur rappelle Aharon, son épouse, éplorée, tremblait à l’idée de la possibilité de perdre ses deux enfants et son mari dans la même journée.

Une partie des destructions dans le kibboutz Reïm, causées par les terroristes du Hamas le 7 octobre. (Crédit : Facebook/Our Kibbutz Reïm)

Alors qu’il procédait à l’évacuation de la maison incendiée, Aharon avait vu un corps sans vie gisant au sol. Il l’ignorait à ce moment-là, mais il s’agissait de la dépouille du sergent-chef Simhi, l’homme qui avait sauvé la vie de ses deux fils.

Aharon était retourné sur le principal champ de bataille, où ses deux enfants étaient encore cachés. Il était passé d’une maison à l’autre, aidant différents groupes à fouiller les lieux et à sécuriser les bâtiments, esquivant les tirs et les explosions de RPG. Rien ne semblait signaler que Shaked et Geva allaient enfin être secourus.

Le temps passait avec une lenteur surprenante, fait-il remarquer, comme au ralenti. Enfin, les troupes étaient arrivées dans l’habitation où se trouvaient les fils d’Aharon. Ils avaient été sauvés – comme les douze autres personnes qui se trouvaient avec eux. Shaked était sorti, allongé sur une civière, sous des tirs nourris, accompagné par son frère et par un médecin militaire.

Alors qu’ils étaient en train de quitter la maison, une grenade était retombée à quelques mètres. Geva avait immédiatement protégé son frère de son corps au moment de l’explosion. Elle n’avait pas fait de blessé mais elle avait défait le garrot qui avait arrêté l’hémorragie de Shaked, sur sa jambe. Le médecin avait confié son arme à Geva et il avait rapidement refait le bandage, bien serré, alors que Geva le couvrait, ouvrant le feu sans discontinuer.

Une autre grenade était retombée à moins d’un mètre.

Une fois encore, Geva s’était jeté sur son frère pour le protéger et il avait attendu l’explosion, qui n’était jamais arrivée. La grenade était défaillante.

Les ravages causés par les terroristes du Hamas dans le kibboutz Reïm le 7 octobre 2023, près de la frontière entre Israël et la bande de Gaza, le 26 novembre 2023. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

De son côté, Aharon, à ce moment-là, se trouvait dans un secteur différent du kibboutz, retranché dans une maison détruite, les murs ensanglantés, tirant sur les terroristes qui prenaient la fuite et qui avaient lancé des bombes fumigènes pour couvrir leur sortie.

L’un des majors placé sous l’autorité du Colonel Levy était arrivé jusqu’à lui.

« Le commandant veut vous parler ». Le visage de l’homme était impassible.

« Qu’est-il arrivé ? »

« Allez lui parler ».

Se préparant au pire, Aharon avait rapidement organisé sa retraite de la maison et il était allé voir Levy.

« Nous avons suffisamment de soldats ici, papa », lui avait dit Levy avec un sourire. « Vous nous gênez ».

Levy lui avait annoncé qu’il devait se rendre à l’infirmerie où ses fils étaient vivants et où ils l’attendaient. Les deux hommes s’étaient étreints avec chaleur et Aharon était allé retrouver ses enfants.

Quelques minutes après ces retrouvailles heureuses, Aharon avait vu deux médecins apporter un autre soldat à l’infirmerie. C’était Levy.

« Nous avons un blessé grave ici », avait dit l’un des médecins au policier.

« Non », avait corrigé Aharon, « c’est votre commandant. Le commandant a été tué. Ce n’était pas qu’un soldat ».

Des soldats israéliens portent le cercueil recouvert du drapeau du colonel Roi Levy lors de ses funérailles au cimetière du Mont Herzl à Jérusalem, le lundi 9 octobre 2023. (Crédit : Maya Alleruzzo/AP)

Il avait été bouleversé. Et pourtant, s’était-il dit, ce n’était pas le moment de pleurer. Il devait encore extraire ses deux fils du kibboutz. Alors qu’il attendait le véhicule qui devait venir les chercher, Aharon avait téléphoné à son épouse.

« Je suis avec les enfants. »

« Tu es avec les enfants ? Dieu merci ! »

« …Shaked a été blessé par balle à la jambe. »

« Quoi ? Shaked a été blessé par balle à la jambe ? Mais est-ce qu’il va bien ? »

Quelques heures plus tard, elle rendait visite à son fils à l’hôpital Soroka.

Des leçons pour les futures générations

Le superintendant de la police Eyal Aharon rend visite à Shaked, son fils, à l’hôpital, alors qu’il est soigné pour des blessures essuyées au kibboutz Reim, le 7 octobre 2023. (Autorisation)

L’héroïsme dont a fait preuve Aharon a fait les gros titres des médias israéliens dans les premières semaines de la guerre – ce qui a finalement décidé le policier à partager formellement son histoire avec les soldats et avec les agents de la police israélienne. Le 7 mai, il s’est entretenu avec des soldats appartenant aux services de renseignement militaire qui sont stationnés à Sderot. Une rencontre qui a été organisée au NatureGrowth SafeSpace, un bureau high-tech qui a été transformé en espace de co-working public.

En racontant son histoire, Aharon montre aux soldats quelques diaporamas présentant des photos des immenses dégâts causés par l’attaque au kibboutz Reïm, le 7 octobre, et d’autres clichés montrant sa famille, souriante, à l’hôpital. Il explique que les deux balles ont touché l’os de Shaked, et que Geva n’avait bandé la blessure, dans la pièce blindée, que de manière médiocre. Ce qui avait finalement été une chance car s’il était parvenu à stopper toute l’hémorragie avec un garrot correctement fait, Shaked aurait dû être amputé de sa jambe.

« On l’a envoyé à une formation de premier secours après ça », s’amuse Aharon.

Le policier explique aux soldats qu’il a tiré de nombreuses leçons de cette journée tragique.

Ainsi, il a appris que ne pas savoir quand ouvrir le feu est presque aussi important que savoir quand le faire. Il a aussi appris que garder son calme sous la pression peut sauver des vies. Et il a appris que si un agent de police doit toujours être prêt à dégainer son arme, il ne doit pas pour autant être trop enclin à le faire.

Et même s’il n’est pas religieux, Aharon dit en avoir la certitude : Dieu a dû veiller sur lui en cette journée du 7 octobre.

Il ajoute qu’il y a toutefois une leçon plus importante que les autres que son auditoire doit retenir : La nécessité de faire preuve de bonté à l’égard d’autrui, de s’amuser, de profiter de la vie et d’aimer les autres êtres humains.

« Nos vies peuvent changer en l’espace d’un instant », s’exclame-t-il. « On ne sait jamais ce qui arrivera après. Voyez toujours le verre à moitié plein. Aimez ceux qui croisent votre chemin. ‘Aimez votre prochain comme vous-même’, ce n’est pas seulement une phrase. Dans l’obscurité, vous devez toujours percevoir la lumière ».

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