Mardi, lorsqu’un petit groupe de représentants s’est réuni au Centre des visiteurs du Capitole des États-Unis, pour un événement organisé par le B’nai B’rith, c’était pour manifester son soutien à Israël, et pour marquer le 50e anniversaire de l’adoption par l’ONU de sa tristement célèbre résolution 3379 assimilant le sionisme au racisme.
Cette mesure a été adoptée le 10 novembre 1975, jour du 38e anniversaire de la Nuit de Cristal. Et malgré son abrogation en 1991 – soit 16 ans plus tard -, elle continue à ce jour d’influencer le débat sur Israël, selon les experts.
Cette résolution a bénéficié du soutien des États alignés sur l’Union soviétique, ainsi que de l’appui de nombreux autres, notamment des pays post-coloniaux tels que l’Inde, l’Égypte et l’Algérie. Majoritairement rejetée par les démocraties libérales occidentales, elle reprenait des résolutions internationales antérieures qui établissaient un lien entre le sionisme et l’apartheid et d’autres formes de racisme.
« Cette résolution doit être comprise dans le contexte de la guerre froide », a indiqué au Times of Israel Jeffrey Herf, historien spécialisé dans la politique de la guerre froide et professeur émérite à l’université du Maryland. « Ce que l’Union soviétique a réussi à faire, contrairement aux Arabes, c’est d’introduire l’anti-sionisme dans le domaine de la gauche mondiale. »
Lorsque l’Assemblée générale des Nations unies, par 111 voix contre 25, dix jours seulement avant l’effondrement de l’URSS, a abrogé la résolution « Le sionisme est une forme de racisme », même Moscou est revenue sur son vote de 1975, le qualifiant de « vestige de l’ère glaciaire » et se joignant aux co-auteurs de l’abrogation.
Mais selon Gil Troy, historien spécialiste de la démocratie libérale et du sionisme et professeur à l’université McGill, au Canada, cette abrogation n’a pas mis fin à l’influence de la résolution.
Lorsque la résolution 3379 a été adoptée, a déclaré Troy, ses opposants occidentaux « ont mis en garde contre le fait qu’elle allait être injectée au cœur de la communauté internationale. Et même si elle a été abrogée en 1991, elle est devenue… la pierre de Rosette du mouvement antisioniste ».
« Si, pour vous, le sionisme est une forme de racisme, cela implique que vous n’avez aucune obligation d’écouter ce que les Israéliens ont à dire, à moins qu’ils ne soient antisionistes », a ajouté Herf.
La lutte contre l’antisémitisme pendant la guerre froide
Selon Troy, qui s’est exprimé lors de l’événement organisé à Washington le 9 décembre, la campagne internationale soviétique contre le sionisme est d’abord une question de politique intérieure.
Le sionisme était particulièrement menaçant pour l’URSS, a-t-il souligné, « en raison de l’indépendance, des particularités et du nationalisme de la communauté juive. Ainsi, bien avant 1975, les Soviétiques s’efforçaient déjà de trouver des moyens de démanteler et de délégitimer le mouvement sioniste ».
Le premier signe de l’anti-sionisme soviétique dans le système international est apparu durant les négociations sur la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (CERD), au début des années 1960.
Quand les États-Unis et le Brésil ont tenté de faire inscrire l’antisémitisme sur la liste des préjugés raciaux interdits par la CERD, l’URSS et son groupe de pays arabes, asiatiques et africains non alignés se sont insurgés. L’URSS, craignant d’être sanctionnée pour ses politiques anti-juives, a alors réagi en proposant un projet d’amendement ajoutant le sionisme à la liste des discriminations raciales.
Face à cette impasse, l’antisémitisme et le sionisme ont tous deux été retirés de la liste du CERD.
Selon certaines informations, un membre de la délégation soviétique aurait déclaré à un représentant israélien que la dénonciation du sionisme avait pour objectif de « dissuader les Américains de leur obsession antisémite ».
« L’État ne sera pas détruit militairement. Si vous ne pouvez pas attaquer son existence, vous devez attaquer son droit même à exister. »
Ces initiatives s’inscrivaient dans le cadre d’une campagne d’influence menée pendant la guerre froide. Ainsi que le rappelle le diplomate israélien Meir Rosenne, le débat sur le sort des Juifs soviétiques, qui prenait de l’ampleur, a été porté devant l’ONU en 1963, suscitant de vives discussions. Une situation embarrassante pour ceux qui se présentaient comme des « combattants de la liberté et ennemis du colonialisme ».
La diplomatie comme guerre politique
L’historien de la Shoah Norman Goda, auteur d’articles critiques sur l’anti-sionisme, a rapporté au Times of Israel que la résolution 3379 devait être considérée comme une tactique de guerre plutôt que comme une voie vers la diplomatie.
« Le problème fondamental, c’est que personne ne peut détruire Israël. Et cela devient particulièrement clair après 1967, quand Israël a cloué toute l’armée de l’air égyptienne au sol », a ajouté Goda.
« C’est le plus grand adversaire d’Israël », a-t-il poursuivi. « Cela signifie que l’État ne sera pas détruit militairement. Si vous ne pouvez pas attaquer son existence, vous devez attaquer son droit même à exister. »
Ainsi que l’a dit Troy, « dès que vous commencez à utiliser des expressions telles que génocide, colonialisme, oppresseur — ces simplifications excessives —, vous tombez dans l’essentialisme. Vous faites alors en sorte que le conflit ne porte plus sur ce qu’Israël fait ou peut faire, mais sur ce qu’Israël est. »
Par ailleurs, certains pays situés en dehors des sphères d’influence soviétique et arabe avaient leurs propres raisons de voter en faveur de la résolution 3379.
« Les Arabes utilisaient le pétrole comme une arme contre les Africains. Ils ont obtenu de nombreux votes de cette manière », a précisé Herf.
Pour sa part, l’ancien vice-ministre mexicain des Affaires étrangères, Andrés Rozental, a expliqué au Times of Israel que le « oui » voté par le Mexique en 1975 était motivé par des considérations politiques, et non par des convictions morales. Le président de l’époque, Luis Echeverría, voyait dans cette résolution un moyen d’obtenir le soutien international pour ses propres ambitions à l’ONU, a-t-il rappelé.
« Beaucoup d’entre nous, au ministère des Affaires étrangères, étions fermement opposés à cette décision », a affirmé Rozental. Nous avions prédit la « réaction négative massive » qui allait bientôt suivre : un boycott du tourisme et des congrès juifs américains au Mexique.
Goda, quant à lui, décrit la division de la communauté internationale dans les années 1970 sur la question israélienne comme un choix entre, d’une part, l’application des lignes de démarcation de l’armistice d’avant 1967, comme le prévoyait la résolution 242 de l’ONU peu après la guerre des Six Jours et, d’autre part, la revendication du droit total des Palestiniens à retourner dans ce qui est aujourd’hui Israël, comme le demandait la résolution 194 de l’ONU après la guerre d’indépendance de l’État juif.
Une division que Goda présente comme un choix entre pragmatisme et maximalisme.
« Les partisans de la résolution 242 affirmaient que cela pouvait fonctionner. Mais le tiers-monde et les Soviétiques leur répondaient : ‘Non, non, non, ce sera [le droit au retour des Palestiniens] ou rien' », explique-t-il.
Ce programme politique a contribué à la création de la résolution 3379, a ajouté Goda.
« L’argument, derrière la résolution 194, c’est qu’Israël est un État totalement irrécupérable, raciste et génocidaire, qui sert en quelque sorte de faire-valoir aux États-Unis au Moyen-Orient », a-t-il poursuivi.
La postérité de la résolution « Le sionisme est du racisme »
Selon Goda, la résolution 3379 marque le début international d’un anti-sionisme dissocié de son contexte historique.
« Ce qui est si important, c’est que ce sont les Nations unies qui ont désormais adopté cette idée », a souligné Goda. « Cela a permis de rendre [l’antisionisme] respectable et légitime dans de larges pans de l’opinion publique mondiale. »
Herf envisage l’héritage de la résolution en des termes similaires.
« Ces accusations existent toutes depuis des décennies. La différence, c’est qu’elles sont désormais formulées par des professeurs titulaires », a-t-il déclaré.
Pour Herf, ces accusations ont produit un effet cumulé : « Pour plusieurs générations d’Américains aujourd’hui d’âge mûr ou jeunes, l’expression ‘le sionisme est une forme de racisme’ semble être une vérité établie », a-t-il constaté.
Un lien existe entre ces accusations vieilles de 50 ans et la situation actuelle, a déclaré Goda.
« Lorsque la résolution ‘Le sionisme est une forme de racisme’ a été abrogée sans grande fanfare en 1991 », a-t-il ajouté, « cela a provoqué une vague de colère dans les États arabes, en Iran, dans les pays occidentaux progressistes et au sein des ONG. Tout cela a refait surface lors de la conférence contre le racisme de Durban, en 2001. »
La Conférence mondiale contre le racisme de 2001 à Durban, en Afrique du Sud, a proposé un nouveau projet de résolution assimilant le sionisme au racisme. Avant la conférence diplomatique s’est tenue une conférence des ONG qui, d’après Ron Kampeas, de la Jewish Telegraphic Agency, « a servi de modèle pour les 20 années suivantes de rhétorique anti-Israël, codifiant l’argument désormais de plus en plus répandu à gauche selon lequel Israël est un État d’apartheid, qui mérite d’être mis à l’écart ».
Pour Goda, cette rhétorique est une conséquence de la résolution 3379.
« L’acharnement à utiliser cette conférence mondiale contre le racisme comme tremplin pour lancer encore et encore des diatribes visant les Israéliens montre que le fait que la résolution ait été abrogée importe peu. C’est notre vérité, quoi qu’il en soit. »
la Communauté du Times of Israël !
