Israël en guerre - Jour 145

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Le professeur Ofer Merin, directeur-général de l’hôpital Shaare Zedek. (Crédit : Shaare Zedek)
Le professeur Ofer Merin, directeur-général de l’hôpital Shaare Zedek. (Crédit : Shaare Zedek)
Interview

Comment une commission médicale inédite détermine le décès d’un otage détenu à Gaza

Pr. Merin explique comment, avec deux collègues, ils ont mis au point d’uniques protocoles pour regrouper infos visuelles et autres renseignements et déterminer si un otage est mort

Le 7 octobre, le groupe terroriste palestinien du Hamas a enlevé plus de 240 personnes et les a emmenés de force à Gaza dans le cadre de son violent assaut contre le sud d’Israël, au cours duquel 1 200 personnes ont été tuées et plus de 20 localités ont été détruites.

Il resterait 128 otages à Gaza – pas tous en vie – après que 105 civils ont été libérés des geôles du Hamas lors d’une trêve d’une semaine à la fin du mois de novembre. Quatre otages avaient été libérées avant cela, et une soldate avait été secourue par l’armée israélienne.

Les corps de huit otages ont également été retrouvés et trois otages ont été tués par erreur par l’armée le 15 décembre.

Tsahal a confirmé la mort de 21 des personnes encore détenues par le Hamas, grâce à de nouveaux renseignements et découvertes obtenus par les troupes opérant à Gaza.

Inbar Haïman, emmené en captivité par des terroristes palestiniens lors de la rave Supernova le 7 octobre, confirmée morte aux mains du Hamas le 16 décembre 2023. (Autorisation)

La tâche de déterminer la mort des otages détenus à Gaza a été confiée à une commission indépendante composée de trois éminents professionnels israéliens de la santé. L’existence de cette commission n’a été rendue publique qu’il y a deux semaines.

Une semaine après le début de la guerre, le ministère de la Santé a nommé le chef de sa division de médecine générale, le Dr. Hagar Mizrahi, le chef du Centre national de médecine légale, le Dr. Chen Kugel, et le directeur général de l’hôpital Shaare Zedek, le professeur Ofer Merin, au sein de ce groupe initialement tenu secret.

Depuis la mi-octobre, les trois médecins se sont réunis des heures durant, plusieurs fois par semaine, pour examiner minutieusement les informations qui leur ont été fournies par la défense et les agences de renseignement concernant la mort présumée de certains otages.

Les médecins ne tirent des conclusions que lorsqu’ils ont examiné et recoupé suffisamment de données pour pouvoir déterminer médicalement et à l’unanimité, avec une certitude absolue, qu’un captif est décédé.

« Vous ne voulez pas frapper à la porte d’une mère et lui dire que son fils est mort, puis que l’on découvre qu’il est vivant, même s’il est gravement blessé », a expliqué Merin au Times of Israel lors d’une récente interview.

Lorsque la commission prend sa décision, elle rédige un rapport détaillé expliquant comment elle est parvenue à ses conclusions et le remet à l’armée dans le cas d’un soldat captif. Si l’otage décédé était un civil, le rabbinat de Tsahal et le Grand-Rabbinat d’Israël doivent signer le rapport.

« Nous remettons aux rabbins le protocole, qui explique comment nous avons conclu à la mort, mais il n’inclut pas les documents de renseignement auxquels nous nous sommes référés », a indiqué Merin.

La dernière étape consiste pour l’armée à informer la famille, qui décide du moment où elle informera le grand public par l’intermédiaire des médias. Les familles, en consultant les autorités rabbiniques si elles le souhaitent, décident également de la manière dont elles souhaitent gérer les funérailles et le processus de deuil en l’absence du corps.

De gauche à droite : le sergent d’état-major Tomer Yaakov Ahimas, le sergent Kiril Brodski et le sergent Shaked Dahan, déclarés morts. (Autorisation)

Le Times of Israel s’est entretenu avec Merin dans son bureau de l’hôpital Shaare Zedek à Jérusalem pour lui demander ce qu’il en est de cette tâche incroyablement difficile, et comment des médecins siégeant dans le centre d’Israël peuvent être sûrs qu’un otage à Gaza – qu’ils n’ont ni vu ni touché en personne – n’est plus en vie.

Notre entretien a été édité et condensé dans un souci de concision et limitée à ce que Merin pouvait révéler sans violer la sécurité nationale.

Times of Israel : Pourquoi avez-vous accepté de rejoindre cette commission unique en son genre ?

Ofer Merin : Je réalise de plus en plus pourquoi cette commission est essentielle. [Les familles des otages] vivent depuis plus de dix semaines sans savoir ce qu’il advient de leurs proches.

Au cours de ces semaines, j’ai appris le terme de « perte équivoque ». Il s’agit d’un deuil permanent, jour après jour, dans l’incertitude, avec toujours un mince espoir que l’être cher soit encore en vie, ou simplement blessé, ou qu’il aille bien (…). Il est clair que ces personnes ont besoin de savoir ce qu’il advient de leur proche. Si nous savons avec certitude que quelqu’un est mort, je pense que nous faisons bien de le dire à la famille.

Avez-vous déjà été confronté à une telle situation – où des familles restent sans savoir ce qu’il advient de leurs proches pendant si longtemps ?

Depuis 20 ans, je suis le commandant des Hôpitaux de campagne du Corps médical de l’armée, j’ai donc été déployé dans des missions dans de nombreuses zones sinistrées à travers le monde. En 2015, j’ai été envoyé à Katmandou pour aider les Népalais à faire face à un tremblement de terre de grande ampleur.

Il y avait beaucoup de randonneurs israéliens dans la montagne, mais presque tous sont finalement revenus sains et saufs. Cependant, Or Asraf n’est pas revenu. Son père et ses amis sont venus installer une tente dans notre champ et ont pris un hélicoptère pour le chercher dans l’Himalaya tous les jours. Ils ont finalement retrouvé son corps au bout de deux semaines.

Or Asraf dans l’Himalaya (Crédit : Capture d’écran Deuxième chaîne via Facebook)

Il était impossible de survivre dans l’Himalaya dans ces conditions pendant deux semaines, mais son père avait gardé espoir. Je me souviens très bien de la gravité dans le regard de ce père lorsqu’il a pu dire que son fils était mort et qu’il pouvait se résoudre à l’enterrer. Vivre avec le deuil – aussi douloureux soit-il – était préférable à une perpétuelle incertitude.

Existe-t-il des méthodologies permettant de déterminer la mort d’une personne pour laquelle on dispose d’informations visuelles et de renseignements, mais pas de tissus ni de preuves ADN ?

Non, il n’existe aucun modèle. Il s’agit d’une prise d’otages sans précédent par son ampleur et sa nature. La Croix-Rouge n’a pas eu accès aux otages pour faire un rapport sur leur état, et le [groupe terroriste palestinien du Hamas], bien qu’il ait pris des otages pour les utiliser [vraisemblablement] comme monnaie d’échange, n’a donné aucun chiffre, aucun nom, ni aucune information sur les vivants et les morts, ni sur ce qu’il veut en échange.

En définitive, nous sommes confrontés à une situation unique.

Noa Argamani, Israélienne kidnappée par des terroristes du Hamas, dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023. (Crédit : Capture d’écran ; utilisée conformément à l’article 27a de la loi sur le droit d’auteur)

Quelles informations et quels critères utilisez-vous pour déterminer la mort d’un otage si vous ne pouvez examiner ni le corps ni les échantillons biologiques ?

Tout d’abord, nous savons que des personnes ont été entraînées à Gaza par le Hamas, qu’elles soient physiquement indemnes, blessées ou déjà mortes.

Parmi les premiers supports sur lesquels nous avons travaillé, il y avait des vidéos provenant de l’intérieur d’Israël, comme les images des caméras de sécurité des kibboutzim et des villages (…). Si une personne qui a été abattue est vue gisant au sol au même et exact endroit, sans montrer le moindre mouvement, à 7h du matin, à 9h, à 11h et à 13h, et qu’on la voit ensuite être jetée dans une voiture, on peut en tirer certaines conclusions.

Nous disposons également de vidéos de caméras GoPro que les terroristes se sont fixées pour documenter les atrocités qu’ils commettaient le 7 octobre.

Cela suffit-il pour déterminer la mort d’une personne ?

Non. Je pense qu’il serait plus facile de vous expliquer ce qui ne nous permet pas de dire qu’une personne est morte : Tout d’abord, nous prenons des décisions sur la mort en nous basant sur au moins deux sources d’information, jamais sur une seule. Ainsi, une vidéo comme celle que je viens d’utiliser comme exemple ne suffirait pas.

Nous ne nous appuierons jamais sur des photographies fixes, qui peuvent être modifiées. Nous ne nous appuierons jamais non plus sur des informations ou du matériel diffusés par le Hamas.

Un terroriste armé du Hamas poussant un homme, sur les lieux du Festival Supernova, à proximité du kibboutz Reïm dans le désert du Néguev, dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023. (Crédit : SOUTH FIRST RESPONDERS/AFP)

Nous ne déterminerons pas qu’une personne est morte sur la base d’éléments indiquant qu’elle était gravement blessée lorsqu’elle a été emmenée à Gaza. Nous n’avons aucun moyen de savoir si, quand ou même si elle a reçu un traitement médical. Nous ne connaissons pas la qualité du traitement et ne savons pas si la personne a survécu ou non.

Enfin, nous ne nous appuierons pas sur des ouï-dire, ni sur ce que les otages libérés rapportent de leur expérience à Gaza. Dans un cas, une otage rapatriée a raconté qu’elle se trouvait dans un établissement médical et qu’à côté d’elle, un otage était en vie, mais que le lendemain, il ne l’était plus. Nous n’allons pas nous appuyer sur ce genre de choses.

Vous pouvez donc vous appuyer sur des preuves provenant de l’intérieur d’Israël et datant du 7 octobre. Mais d’où viennent les informations supplémentaires et comment les caractériser ?

Elles proviennent de l’extérieur d’Israël. C’est tout ce que je peux indiquer. Israël déploie des efforts considérables pour obtenir des informations sur chaque personne se trouvant à Gaza. Au fur et à mesure que les informations nous parviennent, nous les analysons.

Comment Israël obtient-il des informations de bonne qualité sur lesquelles vous, médecins, pouvez travailler et prendre des décisions dont vous êtes absolument certains ?

Là encore, je ne peux pas vous communiquer de détails, mais je peux vous promettre que nous n’avons pas de caméramans assis et filmant à la sortie des tunnels où des otages sont détenus. L’histoire serait toute autre [en ce qui concerne la situation des otages] si c’était le cas. Nous recevons donc d’autres types d’informations.

Sahar Baruch pris en otage par des terroristes du Hamas au kibboutz Beeri le 7 octobre 2023. (Autorisation)

Pouvez-vous déterminer la cause précise du décès ?

Oui, nous essayons de déterminer la cause du décès. C’est l’une de nos procédures. Cela nous donne plus d’assurance pour conclure à la mort d’un otage.

Ce que vous avez appris sur la mort des otages vous éclaire-t-il sur l’état de santé des otages restants, qui, nous l’espérons, sont encore en vie ?

C’est difficile à dire. Les otages sont détenus dans des lieux différents, dans des conditions différentes et avec des antécédents médicaux différents.

Y a-t-il une valeur ou un enseignement juif qui résonne pour vous dans le cadre des travaux de cette commission ?

Selon un enseignement juif, l’une des plus grandes joies qu’une personne puisse éprouver dans la vie est celle de dissiper ses doutes. Si nous avons un moyen d’apporter ce niveau de confort à une famille dans la douleur, alors nous devons le faire.

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