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Eli Weinstock. (Autorisation)
Eli Weinstock. (Autorisation)

Crise du fentanyl aux USA : Les communautés juives aux prises avec la dépendance

Les Juifs américains n’ont pas été épargnés par la crise des opioïdes, qui a coûté la vie à 107 000 Américains en 2021, mais certains luttent encore et demandent de l’aide

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

NEW YORK — David a commencé à consommer des médicaments quand il était à l’université, il y a dix ans environ. Il prenait des amphétamines, achetées au marché noir, pour ne pas dormir, ce qui lui permettait d’étudier davantage, et il avait recours, de l’autre côté, à des calmants comme le Xanax pour apaiser son anxiété.

Diplômé d’une yeshiva de Brooklyn, David – c’est un pseudonyme – s’était inscrit à la prestigieuse Cornell University avec pour objectif d’intégrer l’école de médecine. Sa famille, des immigrants venus de Russie, voulaient qu’il devienne médecin et les ambitions familiales étaient autant de pressions pesant sur ses épaules.

Il n’avait jamais fait le choix conscient de prendre des opioïdes – mais ces derniers avaient inondé le marché des médicaments à une époque et c’est ainsi qu’il avait commencé à prendre des antalgiques, en particulier de l’OxyContin et autres dérivés de l’Oxycodone – parce que s’en procurer était facile, et que ces pilules étaient partout.

Il avait obtenu son diplôme en biologie et il avait occupé plusieurs emplois dans le secteur médical. Mais il luttait alors contre la dépression et tout ne se passait pas bien à l’école de médecine.

« C’était comme un poids énorme que je portais sur les épaules et dont je ne parvenais pas à me débarrasser, et la tristesse, la culpabilité de ne pas être à la hauteur de ces aspirations m’ont isolé de presque tous les amis, m’ont écarté de toutes les activités saines du quotidien », explique David, qui a demandé au Times of Israel de ne pas publier son vrai prénom pour des raisons de confidentialité.

Il prenait des benzodiazépines – qui soignent l’anxiété – et il prenait encore des anti-douleurs quand le gouvernement avait commencé à réprimer les prescriptions d’opioïdes. Les médecins s’étaient alors montrés réticents à l’idée de prescrire ces médicaments, et l’accès à ces précieuses pilules était devenu un parcours du combattant, semé d’embûches. C’est le moment où il s’était tourné, à contrecœur, vers l’héroïne, seul moyen pour lui de retrouver un sentiment d’euphorie.

Et l’héroïne, elle aussi, s’était faite rare – les dealers avaient commencé à la couper avec du fentanyl, un opioïde synthétique et fort, peu cher, encore plus dangereux que l’héroïne elle-même. Il dit avoir soupçonné que les deux poudres achetées avaient encore été coupées avec d’autres produits tous potentiellement redoutables, mais qu’il avait continué à les utiliser avec son ami le plus proche.

« Un toxico pourra se trouver une bonne raison de faire presque n’importe quoi. La rationalisation n’a aucune limite. ‘Allez, on va juste en prendre tout petit peu pour essayer’, » dit-il. « Mais il n’y avait rien d’autre de disponible : c’était le seul produit sur lequel on pouvait mettre la main et on était absolument désespérés à ce moment-là ».

Des pilules de 5-mg d’Oxycodone, le 17 juin 2019. (Crédit : AP Photo/Keith Srakocic, File)

Les deux amis faisaient attention l’un à l’autre lorsqu’ils consommaient des drogues, en conservant à portée de main le Narcan, un traitement contre les overdoses.

« Il venait et j’avais le Narcan, ou c’est lui qui l’avait, et on se tenait prêts à intervenir l’un pour l’autre – mais avec le recul, on jouait à la roulette russe », explique David.

Puis un jour, au mois de décembre dernier, son ami a consommé un mélange de fentanyl et d’héroïne alors qu’il était seul. Il est mort d’une overdose. Il venait tout juste d’obtenir son diplôme de l’école de médecine.

« C’était la seule et unique fois qu’il consommait seul. Je ne pouvais pas être avec lui à ce moment-là et vous pouvez me croire, je vais regretter pendant toutes les années de ma vie de n’avoir pas pu être là pour lui », continue David.

« C’était mon meilleur ami, mon ami le plus proche », continue-t-il. « Et ça m’a placé dans un engrenage terrible moi-même ».

Dévoré par la culpabilité et par le chagrin, il a commencé à avoir des pensées suicidaires passives – il se disait que ce n’était pas grave s’il ne se réveillait pas le lendemain. Et indépendamment de son état d’euphorie, il lui était impossible d’échapper à la douleur entraînée par la mort de son ami. Il a fait une overdose quelques mois plus tard alors qu’il se trouvait chez lui, seul.

Fleur de joie

L’épidémie d’overdoses aux États-Unis a fait 932 000 morts depuis 1999 et elle est dorénavant dans sa troisième vague qui n’a pas encore atteint son pic, avec des décès enregistrés des suites de la consommation de médicaments qui ont atteint un niveau record ces dernières années, selon les autorités américaines. La majorité de ces décès impliquent une consommation d’opioïdes. Avec d’abord la prescription de pilule, le passage à l’héroïne ensuite et enfin le fentanyl.

Notre relation tumultueuse avec les opioïdes, une catégorie de médicaments utilisés à des fins médicales mais pas seulement, remonte au tout début de la civilisation. Les êtres humains avaient déjà commencé à cultiver les pavots à opium – ces fleurs éclatantes, élégantes – pour en tirer le produit il y a 5000 ans.

Les Sumériens, dans l’Antiquité, appelaient ces pavots « les fleurs de joue », et la drogue extraite a très certainement de nombreuses vertus. Elle soulage la douleur, facilite l’endormissement, entraîne une euphorie et rend la mort plus douce. Les Égyptiens cultivaient ce pavot somnifère, comme il s’appelle aussi, et ils faisaient le commerce de l’opium dans toute la Méditerranée et les croisés l’avaient même ramené en Europe après avoir guerroyé au Moyen-Orient. Certains Dieux grecs avaient été représentés drapés dans des pavots et Homère avait mentionné la plante dans son « Odyssée ».

Les Britanniques avaient mené deux guerres de l’Opium contre la Chine au milieu du 19e siècle alors que les autorités chinoises cherchaient à bloquer son importation, dans un contexte d’addiction généralisée au produit. Aux États-Unis, des établissements où les clients venaient pour consommer de l’opium s’étaient répandus comme une traînée de poudre à New York et dans d’autres villes dans les années 1800 jusqu’au début du 20e siècle.

Un soldat à proximité d’un champ de pavot durant une entreprise d’arrachage supervisée par l’armée mexicaine aux abords de Morelia, au Mexique, le 4 mars 2010. (Crédit : AP Photo/Carlos Jasso, File)

La médecine occidentale a utilisé les opiacés de manière répétée – convaincue, à chaque fois, que son usage serait plus sûr que la fois précédente. Les Britanniques et les Américains avaient utilisé l’opium pendant la Guerre d’indépendance, et Benjamin Franklin en prenait pour soigner de douloureux calculs à la vessie. Opium et morphine avaient été largement prescrits pendant la Guerre civile, entraînant l’addiction de 400 000 soldats et déclenchant une crise qui allait trouver un écho encore cent ans plus tard. Le Laudanum, un mélange d’opium et d’alcool, devait être largement prescrit par les médecins, au début du 20e siècle, pour soigner des maux variés.

Les chimistes avaient commencé à séparer les molécules de l’opium au début du 19e siècle en isolant la morphine, lançant ainsi un processus qui allait rendre la drogue de plus en plus puissante. L’héroïne avait été synthétisée pour la première fois en 1874 et la firme pharmaceutique allemande, Bayer, avait initialement lancé sa commercialisation en tant que substitut non-addictif à la morphine.

Edmund Speyer, un chimiste juif allemand, assassiné pendant la Shoah, avait développé l’Oxycodone avec son partenaire, Martin Freund, en 1916. Merck l’avait vendu comme antalgique et médicament contre la toux. Le Fentanyl avait été d’abord créé pour le laboratoire Janssen Pharmaceutica belge, qui fabrique des médicaments, à la fin des années 1950, et il est encore aujourd’hui utilisé à des fins médicales.

Plus proche de nous, en 1995, Purdue Pharma a commercialisé une version de l’Oxycodone à effet retard – ce qui, selon la compagnie, empêcherait l’addiction. Le médicament, l’OxyContin, a été salué comme étant une avancée et il est arrivé sur le marché au moment où la communauté médicale a décidé de prendre plus sérieusement en compte la douleur des patients en la considérant comme un symptôme qui devait être intrinsèquement pris en charge.

La firme a adopté une tactique de vente agressive du médicament auprès des médecins, avec un marketing entaché de fraude et de fausses affirmations médicales, notamment en taisant les preuves d’addiction consécutives à son utilisation, disent les critiques. Des méthodes qui font partie de longs antécédents de comportement peu scrupuleux de la part de la famille Sackler, les descendants d’immigrants juifs à New York. Le patriarche du clan, Arthur Sackler, avait joué un rôle majeur dans la vente du Valium – qui avait entraîné la première crise de prescription de médicament aux États-Unis – et la famille aura opté en grande partie pour la même stratégie concernant la commercialisation des opioïdes par l’intermédiaire de Purdue.

La compagnie a payé des milliards de dollars dans le cadre de poursuites judiciaires et elle a finalement fait faillite mais la famille Sackler reste l’une des plus grandes fortunes des États-Unis aujourd’hui.

Des pilules d’OxyContin à Montpellier, dans le Vermont, le 19 février 2013. (Crédit : AP Photo/Toby Talbot, File)

Ce sont des millions d’Américains qui se sont vus prescrire des antalgiques puissants pour des raisons légitimes – comme un mal au dos – et qui sont devenus dépendants, les commerciaux de Purdue ayant minimisé les dangers et poussé les médecins à prescrire des doses de plus en plus fortes. Les nouveaux toxicomanes ont rapidement, de leur côté, trouvé comment contourner l’effet retard de l’OxyContin en écrasant tout simplement la pilule, entre autres méthodes.

Le gouvernement américain a, pour sa part, commencé à sévir contre Purdue, après d’intenses pressions, au milieu des années 2000. Les pilules sont devenues difficiles à acquérir sous l’étroite surveillance du régulateur et de nombreux médecins ont renoncé à le prescrire en raison des risques judiciaires encourus – ce qui a laissé les addicts au produit, comme les malades légitimes dont les douleurs justifiaient l’usage du médicament, sans moyen de s’en procurer.

Avec cette baisse de l’approvisionnement, les prix ont grimpé en flèche sur le marché noir, ce qui a amené nombre de ses utilisateurs à se tourner vers l’héroïne, moins chère et plus facile à trouver. Les tentatives livrées par le gouvernement pour fermer ce circuit ont été à l’origine de la plus récente phase de l’épidémie – la vague de fentanyl. Elle serait, affirment les spécialistes, la pire crise médicamenteuse de toute l’Histoire américaine et elle ne fait que s’accélérer.

« Aucune immunité communautaire »

Les Juifs qui utilisent le médicament, les activistes et les médecins disent que la communauté a été frappée comme toutes les autres – même si elle doit relever des défis spécifiques, notamment une attitude particulièrement impitoyable face aux problèmes d’addiction et un manque de sensibilisation. Et ils le disent et le répètent : « L’addiction ne fait pas de discrimination ». Les autorités américaines ont fait savoir que le taux des overdoses était disproportionnellement élevé chez les Afro-américains, ces dernières années.

Le rabbin Yaacov Behrman est à la tête d’Operation Survival, un programme de sensibilisation face aux addictions médicamenteuses et à l’alcoolisme qui a été établi à la fin des années 1980, et qui se consacre à la prévention en milieu scolaire sur les dangers présentés par les drogues, les médicaments et autres.

« La communauté juive est unique parce qu’il y avait ce sentiment, dedans, que nous n’étions pas touchés par les problèmes d’addiction en raison du manque de compréhension de ce qu’est la dépendance et de la manière dont elle fonctionne », explique-t-il. « Et une fois que nous avons expliqué les choses, alors les gens ont pu venir demander de l’aide ».

« Aucune communauté n’est immunisée face aux addictions. Toutes doivent relever les mêmes défis », ajoute Behrman, activiste dans le quartier Crown Heights de Brooklyn. La majorité des jeunes ayant un problème d’addiction, au sein de la communauté, commencent par essayer un produit ou succomber aux pressions des autres, tandis que les plus âgés commencent avec un médicament antalgique qui leur a été prescrit par un médecin, poursuit-il.

Amudim, une organisation qui offre des services sociaux et dont le siège est à New York, a lancé des campagnes de sensibilisation à l’addiction au sein des communautés juives :

Il n’y a aucune donnée fiable sur l’usage de médicaments chez les Juifs dans la mesure où les sources officielles ne font pas état de la religion et dans la mesure aussi où de nombreux membres de la communauté dissimulent leur dépendance à leur entourage, mais les prestataires de soin disent que les taux y sont les mêmes que dans les autres groupes. Amudim a pris en charge 2 100 cas liés aux opioïdes depuis 2014, note son directeur-général, Zvi Gluck. Une enquête de l’UJA-Federation of New York qui était consacrée à l’impact de la COVID-19 sur la population juive de York City et des environs a établi que 10 % des foyers ont signalé un problème de toxicomanie. Sur ces 10 %, neuf foyers sur dix ont indiqué qu’ils n’avaient demandé aucune aide pour régler ce problème.

Les prestataires de santé disent qu’il n’y a pas de différence significative entre les communautés juives – mais qu’en revanche, le problème de la stigmatisation n’en épargne aucune.

« Peu importe l’affiliation dont vous vous revendiquez, il y a encore un sentiment de honte énorme autour de l’addiction », explique Rivka Nissel, travailleuse sociale et directrice des services communautaires juifs auprès du Jewish Board, l’une des principales agences de service social de New York. Le problème, selon elle, c’est que l’entourage « ne parvient pas à comprendre les souffrances que traversent » le dépendant et qu’il ne comprend pas non plus que l’addiction est une maladie et non une défaillance ou un manque de volonté personnel, ajoute-t-elle.

Devora Jaye, spécialiste de la guérison au sein du programme de guérison JCS du Jewish Board, déclare pour sa part que toutes les communautés confessionnelles rencontrent probablement le même problème et que si les communautés juives ont fait des progrès, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

« Le besoin de créer du lien »

Les programmes de traitement juifs contre les addictions fournissent des services à la communauté dans les structures hospitalières ou dans des hôpitaux de jour qui prennent en charge des Juifs de tous les milieux.

Jaye anime un groupe de soutien sur la toxicomanie et sur d’autres questions. Son organisation a été créée dans les années 1990, quand la majorité des groupes se retrouvaient dans les sous-sols des églises. Un grand nombre de programmes de désintoxication sont encore aujourd’hui mis en place par des groupes chrétiens – ce qui peut mettre mal à l’aise certains Juifs qui ne parviendront pas à y trouver leur place.

Et les personnes qui viennent à ses rencontres proviennent de toutes les sphères de la communauté, explique Jaye.

« Dans l’un de mes groupes de soutien, j’accueille une femme qui est hassidique, et j’ai aussi une femme du mouvement Reconstructionniste qui est lesbienne et spécialiste du Talmud », raconte-t-elle. « Elles se soutiennent toutes les deux et elles sont très proches parce qu’elles ont ce point commun, et parce qu’elles ressentent leur judaïsme avec la même intensité ».

« Les gens ont besoin de créer du lien. C’est ça qui leur permet de rester clean« , ajoute-t-elle. Assister à un de ces précieux rendez-vous de groupe, même virtuellement, peut perturber le cycle du manque, qui a tendance à aller et venir. L’un des membres de son groupe de paroles qui vivait une crise de manque, l’année dernière, a assisté à des rencontres de soutien en ligne pendant presque vingt-quatre heures pour éviter de retomber, déclare-t-elle.

S’ajoutant à la crise, la pandémie de COVID n’a fait qu’exacerber le phénomène de consommation de drogue en renforçant l’isolement de la population, en rendant les soins médicaux plus difficiles à obtenir, en perturbant les chaînes d’approvisionnement pharmaceutique et attisant le stress et l’anxiété.

Dans les communautés juives religieuses, les familles habituellement nombreuses peuvent être un atout dans la mesure où une personne se battant contre une dépendance pourra s’appuyer sur un plus important réseau de soutien – mais elles étendent également le cercle des dégâts.

Un homme s’injecte de l’héroïne dans le bras sous un pont d’Aberdeen, dans l’État de Washington, le 13 juin 2017. (Crédit : AP Photo/David Goldman, File)

« La dépendance n’affecte jamais une seule personne. Elle a également un effet profond sur les conjoints, les enfants, les parents », explique Nate Nagelblatt, directeur de la sensibilisation pour Recovery at the Crossroads, un établissement de traitement juif du New Jersey qui propose un programme avec hébergement.

Il ne s’agit pas d’un programme religieux, mais il offre aux résidents un espace pour prier et célébrer les fêtes, et est attentif aux différences culturelles. Il peut ainsi fournir de la nourriture casher à ceux qui le souhaitent. Les résidents, pour la plupart des Juifs de la région de New York, sont surveillés jour et nuit et assistent à des activités structurées, mais jouissent d’une certaine indépendance et restent généralement un mois et demi.

Nagelblatt estime que la moitié des résidents ont consommé des opioïdes.

Le programme de Nagelblatt s’organise autour du travail avec les familles ainsi qu’avec les toxicomanes eux-mêmes. Les familles des toxicomanes ont tendance à avoir leurs propres traumatismes, ajoute-t-il.

Nagelblatt parle aux femmes qui s’inquiètent lorsque leur mari quitte la maison pour faire des courses, craignant qu’il ne fasse une surdose ou une rechute. Une mère a trouvé son fils en surdose et l’a ramené avec Narcan. Maintenant, chaque fois qu’elle l’appelle et qu’il ne répond pas immédiatement, elle panique.

Les familles ont besoin et méritent de guérir, et quand elles se sont rétablies, elles sont plus fortes pour aider ceux des leurs qui souffrent d’une dépendance, a déclaré Nagelblatt.

Pour les toxicomanes, le traitement ne se résume pas à la seule dépendance.

« Aucun de mes clients ne s’est réveillé un jour en se disant : ‘Hé, j’ai une super idée. Et si je devenais accro aux opiacés ?’. Cela ne se passe pas ainsi. Il y a toujours un événement déclencheur », explique-t-il. « Ce comportement a un but. Si nous le faisons disparaître sans comprendre ce qui se passe en dessous, la rechute n’est pas loin. »

Des seringues jetées dans un marché en plein air près de Philadelphie, en Pennsylvanie, le 31 juillet 2017. (Crédit : AP Photo/Matt Rourke, File)

« Les toxicomanes avec lesquels je travaille sont souvent des gens incroyablement sensibles. Ils sont souvent très gentils et attentionnés : ils aiment donner et comprendre les autres, ont beaucoup d’empathie, ce qui explique que les choses les blessent davantage, porte ouverte aux traumatismes », ajoute-t-il. « Peu de gens dans mon livre valent mieux qu’un toxicomane en convalescence. Ils affrontent leur douleur, ils questionnent leurs émotions. »

Un grand nombre de ses patients sont morts suite à des rechutes – qui peuvent être dramatiques – mais il dit être motivé par ceux qui vont bien. Certains, lors des rassemblements réunissant les anciens toxicomanes, sont clean depuis des années. L’un de ses protégés, qui avait été abandonné par une autre structure qui ne croyait plus en lui, lui a transmis un courriel lui racontant la première fête de Pessah après son arrêt. Il était marié depuis de nombreuses années et il lui a confié que cette fête en compagnie de son épouse et de ses enfants avait été la plus belle de toute son existence.

David, l’addict qui s’est entretenu avec nous au début de ce reportage, affirme pour sa part que Recovery at the Crossroads lui a sauvé la vie.

Après la mort de son ami, il avait continué à se droguer seul – et il avait fait une overdose alors qu’il était chez lui. Au moment où il se sentait partir, son père l’avait appelé via Amazon Echo, avec une connexion vidéo – chacun en avait installé une dans le logement de l’autre pour plus de tranquillité d’esprit dans la mesure où les parents de David avaient connaissance de sa toxicomanie.

Son père, qui vivait à dix minutes de chez lui, avait tout de suite compris ce qui était en train de se passer. Il était arrivé en toute hâte après avoir appelé les services d’urgence de la Hatzalah, qui avaient emmené le jeune homme à l’hôpital de Coney Island Hospital et qui lui avaient sauvé la vie.

David avait décidé d’obtenir de l’aide et il était allé rencontrer, en compagnie de sa famille, un rabbin à Brooklyn qui travaillait dans le domaine de l’addiction. C’est ce rabbin qui avait envoyé le jeune homme à Recovery at the Crossroads.

« Je savais qu’il fallait que j’y aille. J’étais prêt à faire n’importe quoi. Je savais que j’avais besoin d’aide et je savais que je ne parviendrais pas à m’en sortir seul », raconte-t-il.

« Ils se sont efforcés de travailler sur les raisons qui m’ont amené dans ce monde de la drogue – des raisons qui étaient pour moi l’anxiété, la dépression et le chagrin, ensuite, d’avoir perdu mon ami », dit-il.

Il est arrivé à l’établissement désespéré, très maigre – et il en est ressorti en bonne santé, rétabli, 64 jours plus tard.

L’addiction peut être montrée du doigt dans de nombreuses communautés juives et les pressions sociales ont été l’un des facteurs ayant entraîné les dépendances de David, mais son origine juive et les liens communautaires auront aussi été des éléments déterminants dans son établissement. Il avait suivi un programme de désintoxication et de réhabilitation non-juif auparavant qui, selon lui, l’avait moins mis à l’aise, où il se sentait davantage jugé. A Recovery at the Crossroads, neuf personnes sur dix, dans son programme, étaient juives – créant un environnement marqué par un soutien plus fort.

« Il y avait des gens qui avaient étudié en yeshiva pendant la plus grande partie de leurs vies, il y avait des hommes d’affaires et des femmes, des mères aussi – des quinquagénaires ou des sexagénaires – qui avaient un problème d’alcool », se souvient-il. « Il y avait un arc-en-ciel de différents types de personnalités mais nous étions tous très heureux de nous entraider ».

« Il y a un élément spirituel dans le rétablissement et je pense qu’il était important d’y intégrer mon expérience du judaïsme », ajoute-t-il.

David vit maintenant dans un foyer de vie pour des hommes juifs clean à New York City et il travaille dans un dispensaire de soins. « J’adore mon établissement », s’exclame-t-il.

Un homme git sur un trottoir de San Francisco pendant une recrudescence d’épidémie d’overdoses dans la ville, le 26 avril 2018. (Crédit : AP Photo/Ben Margot, File)

La vague montante

Et c’est le fentanyl qui a failli tuer David qui est dorénavant au cœur d’une épidémie d’overdoses aux États-Unis – une épidémie qui ne cesse de s’aggraver. Ce médicament de synthèse puissant est dorénavant intégré dans d’autres produits stupéfiants, ce qui les rend encore plus dangereux et imprévisibles et les fausses ordonnances sont nombreuses, empoisonnant des milliers de personnes qui n’avaient jamais, jusque-là, utilisé les opioïdes.

Selon les CDC, ce sont 107 735 Américains qui ont succombé à une overdose en 2021 – un chiffre sans précédent. Un bilan qui signifie qu’une overdose a lieu toutes les cinq minutes dans le pays.

Selon les CDC, 71 238 morts ont été liées au fentanyl contre 50 000 l’année précédente. A New York, les overdoses tuent davantage que les homicides, suicides et que les accidents de voiture combinés, et 80 % impliquent des opioïdes. Plus de 932 000 Américains sont morts d’une overdose depuis 1999, selon les données du gouvernement.

Pendant une overdose liée aux opioïdes, l’usager peut perdre conscience avant un ralentissement – ou l’arrêt – de la respiration, coupant l’approvisionnement en oxygène du cerveau, un phénomène appelé l’hypoxie, et qui est susceptible d’entraîner la mort et des dommages cérébraux irréversibles en l’espace de seulement quelques minutes. Les overdoses peuvent également entraîner des étouffements, des arrêts cardiaques ou des convulsions.

Le nombre d’usagers ne devrait pas toutefois continuer à augmenter comme c’était le cas au début de la crise, quand les pilules étaient facilement prescrites sur ordonnance, mais la molécule est devenue encore plus dangereuse. Le Fentanyl peut-être fabriqué par des chimistes amateurs et il peut parfois ainsi devenir jusqu’à 50 fois plus puissant que l’héroïne. Ce qui n’est détectable ni par la vue, ni par l’odeur ou par le goût – et une dose minuscule de deux milligrammes peut s’avérer être mortelle. Même des antalgiques opioïdes encore plus puissants, comme le carfentanyl, ont commencé à faire leur apparition.

Selon la DEA (Drug Enforcement Administration), 42 % des pilules de fentanyl examinées contenaient au moins deux milligrammes.

Deux milligrammes de fentanyl, une dose mortelle pour la majorité des gens, placées devant une pièce de monnaie pour voir l’échelle. (Crédit : DEA/Public domain)

La plus grande partie du fentanyl qui entre clandestinement aux États-Unis provient du Mexique. Les cartels importent des composantes de Chine, ils fabriquent l’opioïde de synthèse puis en font des pilules en les faisant souvent passer pour de l’Oxycodone ou autre médicament, notamment pour des non-opioïdes comme l’Adderall. Au début du mois, les policiers mexicains ont saisi 1 200 livres de fentanyl dans un entrepôt de Culiacan, une quantité suffisante pour produire des millions de pilules et, un jour plus tard, ils ont confisqué encore un demi-million de pilules dans la même ville. La DEA a saisi 20,4 millions de pilules contrefaites en 2021.

« Il y a maintenant cet afflux incroyable de pilules fabriquées artisanalement qui sont commercialisées comme de l’OxyContin, du vrai, et qui ne contiennent en réalité qu’un grand nombre de produits inertes en plus d’un soupçon de fentanyl », explique David, qui note le danger représenté pour les personnes qui s’ont d’ores et déjà dépendantes. « On a l’habitude d’une dose très régulière d’Oxycodone et tout à coup, on se retrouve avec ces fausses pilules qui frappent fort ».

Le fentanyl est moins cher à fabriquer que les autres opioïdes dans la mesure où le produit ne nécessite ni culture, ni récolte préalable, et il est plus facile à cacher aux autorités. Selon un chercheur, fabriquer du fentanyl représente environ 1 % du coût de production de l’héroïne. Le fentanyl a même remplacé l’héroïne dans certains secteurs et, à de nombreux endroits, il est dorénavant difficile de trouver de l’héroïne sans fentanyl. L’héroïne en elle-même est aussi dangereuse, causant des overdoses, de l’addiction et toutes sortes d’effets secondaires graves pour la santé – en particulier pour l’utilisateur qui s’injecte la drogue par intraveineuse.

Du fentanyl est aussi mélangé à d’autres stupéfiants, comme la cocaïne ou l’ecstasy, pour le sentiment d’euphorie qu’il déclenche. Une mauvaise série, un mauvais lot peuvent faire des ravages, avec la DEA qui a mis en garde contre « des cas massifs d’overdose ». L’année dernière, en l’espace de quelques jours, six personnes étaient mortes à Long Island après avoir consommé un lot de cocaïne qui avait été mélangé à du fentanyl. Et au cours du week-end du quatre juillet, ce sont neuf personnes qui sont décédées dans le comté rural de Gadsen, en Floride. Et à Washington DC, dix personnes sont mortes après avoir consommé du fentanyl au mois d’avril – le deuxième incident de ce type enregistré dans la ville en 2022.

Le médicament contre les overdoses Narcan présenté aux employés d’une formation proposée par la PHMC (Public Health Management Corporation) de Philadelphie, en Pennsylvanie, le 4 décembre 2018. (Crédit : AP Photo/Matt Rourke, file)

Les plus vulnérables

La molécule est plus dangereuse non pas pour ses utilisateurs réguliers mais pour les plus jeunes et les plus expérimentés, un grand nombre pensant avoir acheté un médicament sur ordonnance. Pour David, cette population, la plus vulnérable, est authentiquement leurrée par ces opiacés, qu’elle ne connaît pas.

« Ceux qui achètent des sacs de poudre savent être prudents. Ils savent qu’ils ne doivent en prendre que très peu », explique-t-il, faisant remarquer qu’ils ont certainement pris des mesures de précaution – comme avoir du Narcan avec eux.

En même temps, certains toxicomanes expérimentés préfèrent en fait le fentanyl parce que le produit est moins cher et qu’il n’a pas besoin d’être injecté, entre autres.

Pour sa part, Nagelblatt indique que ce sont souvent ses patients qui vont bien qui courent le plus grand danger. La réussite n’est pas toujours une abstinence totale – il connaît une femme qui était venue dans son établissement et qui utilisait, à son entrée, quatre doses d’héroïne par jour et qui, à la sortie du programme, n’en utilisait que trois. Elle avait rechuté mais peu et elle était parvenue à continuer à vivre sa vie.

« Quelqu’un qui consomme quatre doses d’héroïne par jour et pendant des années va se forger un corps qui aura construit une tolérance. Le problème, c’est que c’est surtout les utilisateurs qui consomment le produit pour la première fois – et c’est une réalité qui me brise le cœur – ce sont ces gens qui sont devenus clean et qui retombent qui courent le plus de risque d’y rester », dit-il.

« En tant que médecin travaillant dans le secteur, ce qui est difficile au niveau émotionnel, c’est que les patients – pas tout le temps mais parfois – les patients qui meurent sont ceux qui allaient bien et c’est une pensée qui me tue », continue-t-il. « Une fois, une seule utilisation et ça y est, c’est la mort ».

« Il faut se souvenir que c’est une maladie mortelle. Tout le monde n’y survit pas », poursuit-il.

Un grand nombre de victimes ignorent qu’elles prennent des opioïdes, d’ailleurs. Eli Weinstock, 20 ans, était en deuxième année à l’école de communication de l’American University. Il adorait le hip-hop et les films de Quentin Tarantino, et il s’était inscrit à un programme d’enseignement de l’espagnol. Il est mort chez lui au mois de mars 2021 à Washington, DC.

« C’était un jeune drôle, excentrique et créatif », raconte sa mère, Beth Weinstock. « Il n’avait pas l’intention de mourir et il n’était pas en lutte avec une dépendance. »

Trois mois après la mort d’Eli, le rapport du médecin-légiste avait indiqué que deux substances avaient été retrouvées dans son corps : du Kratom, un stimulant tout à fait légal, et du fentanyl. Eli peut avoir eu l’intention de prendre du Kratom, ignorant qu’il contenait du fentanyl, ou il a pu également penser prendre quelque chose de complètement différent.

Les utilisateurs peuvent considérer la consommation abusive de médicaments sur ordonnance comme étant plus sûre que la consommation de stupéfiants : Ainsi, ils peuvent avoir eu des prescriptions d’opioïdes, dans le passé, pour des raisons totalement légitimes, et les pilules ne sont pas stigmatisées comme peuvent l’être d’autres drogues dures comme l’héroïne. Un étudiant peut acheter une pilule bleue avec, en estampilles, la lettre « M » et le chiffre « 30 », et vérifier sur Google la sûreté du médicament.

« Si vous jetez un coup d’œil, ça va vous donner une photo de l’Oxycodone, le vrai médicament, et si vous regardez la pilule que votre ami vient de vous donner, vous allez vous dire : ‘Oh, mais c’est exactement ça’ – et pourtant, cela ne l’est pas. C’est un faux », continue Weinstock, qui s’est donné pour objectif d’étudier en profondeur la drogue qui avait tué son fils. « Et c’est particulièrement cruel ».

Des pilules de Fentanyl déguisées en pilules d’ Oxycodone. (Crédit : Cuyahoga County Medical Examiner’s Office via AP)

La raison pour laquelle des doses létales sont contenues dans les pilules au niveau individuel restent indéterminée. Pour Weinstock, les producteurs, qui sont majoritairement des amateurs, peuvent bâcler le processus de fabrication et mettre une trop grande quantité de fentanyl dans les médicaments, ou des fabricants peuvent tout simplement ne pas se préoccuper des dégâts collatéraux. Weinstock rejette le terme « overdose » pour qualifier les décès entraînés par le fentanyl, ce qui implique que la personne a volontairement voulu prendre le médicament et qu’elle était habituée à une certaine dose, et elle préfère utiliser les termes « ingestion accidentelle » ou « empoisonnement ».

Chez les jeunes, l’épidémie est particulièrement aiguë. Les surdoses, principalement dues au fentanyl, sont devenues la principale cause de décès chez les Américains âgés de 18 à 45 ans l’année dernière, dépassant le suicide, la COVID, la violence armée et les accidents de voiture.

Les jeunes achètent souvent les pilules sur les réseaux sociaux, communiquent avec les revendeurs à l’aide d’emojis codés et paient avec des applications, explique la DEA dans un document publié cette année intitulé « Une pilule peut tuer ».

Le réseau social Snapchat, sous surveillance pour ce qui est du commerce de la drogue sur sa plate-forme, a déclaré avoir supprimé 140 000 comptes liés à des infractions en matière de drogue au second semestre 2021. La société a mené des enquêtes dans le cadre de sa politique de lutte contre le commerce de la drogue et a constaté que seulement 27 % des adolescents savaient que le fentanyl pouvait se trouver dans de fausses pilules. Les jeunes estiment la drogue moins dangereuse que l’héroïne ou la cocaïne, selon l’enquête.

Eli Weinstock. (Autorisation)

Six mois après la mort de son fils, Weinstock et sa fille âgée de 22 ans, Olivia, ont décidé de faire quelque chose de leur chagrin. Ils ont créé BirdieLight, une organisation à but non lucratif qui sensibilise les jeunes aux dangers du fentanyl et distribue des bandelettes tests capables de détecter la drogue.

Le nom « Birdie » vient d’une plaisanterie d’Eli et de ses amis, illustré par le symbole du canari dans la mine de charbon, porteur de lumière [light en anglais]. Les Weinstock ont accolé les deux mots et remarqué qu’apparaissait le nom d’Eli au milieu, ce qui leur a plu. Leur premier contributeur a été leur synagogue.

L’accent est mis sur la sensibilisation des jeunes, car les pilules frelatées et autres drogues se sont répandues il y a quelques années seulement, de sorte que certains éducateurs peinent à rattraper le retard. Avec sa fille Olivia, elle se rend dans des lycées, collèges, groupes juifs dans tout le pays pour informer des dangers du fentanyl, apprendre à l’utiliser de manière plus sûre et aussi distribuer des bandelettes réactives. Les jeunes sont attentifs au message, explique-t-elle.

« Je pense qu’il s’agit de la plus grande crise de santé publique de cette jeune génération, davantage même que le COVID », conclut Weinstock. « Ils le comprennent, ils ont peur. Ils savent que leurs camarades – ou eux-mêmes – consomment des drogues, à des fins récréatives ou peut-être pour la première fois, et ils ont vraiment peur parce qu’ils ne savent pas comment le faire sans risquer leur vie. »

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