Dans « Good Morning Gaza », un commandant de char livre un témoignage à la première personne sur la vie intime des soldats
Le film du réserviste Matan Sacofsky est disponible sur Yes Doco
Lorsque Matan Sacofsky, réserviste, a été appelé le 7 octobre 2023 pour prendre le commandement d’un char à Gaza, cet artiste et cinéaste a emporté son matériel de tournage.
« Je suis étudiant en cinéma », a déclaré Sacofsky. « À bord d’un char, il y a suffisamment de place pour ranger ses affaires. »
Ce premier jour, Sacofsky et son unité se sont rendus à la base militaire proche du kibboutz Nahal Oz, qui avait été envahie par des terroristes, avant de rejoindre le kibboutz Kfar Aza, durement touché dans l’attaque éclair menée par le groupe terroriste palestinien du Hamas.
(Quelques mois plus tard, Sacofsky et son frère jumeau, parachutiste, ont découvert qu’ils avaient combattu côte à côte au kibboutz Kfar Aza : Sacofsky dans son char, son frère à pied.)
Plus de 1 200 personnes ont été massacrées dans le sud d’Israël durant cette offensive meurtrière, qui a déclenché la guerre à Gaza ; 251 autres ont été enlevées et emmenées dans la bande de Gaza. La grande majorité d’entre elles étaient des civils.
Sacofsky, tout juste diplômé de l’école de cinéma Sam Spiegel de Jérusalem, n’a pas touché à son matériel pendant les deux premières semaines de la guerre – le temps que son unité et lui-même s’adaptent aux réalités du combat dans la bande de Gaza.
Puis il a commencé à filmer ses camarades pendant son temps libre. Il a alors décidé de tenir un journal filmé, afin de montrer comment se déroulait la vie sur le front.
En tant que commandant de char déployé en service de réserve, Sacofsky bénéficie d’un point de vue exceptionnellement direct : il se tient souvent la tête et les épaules à l’air libre, au-dessus de la trappe supérieure du véhicule, ce qui lui permet de profiter d’une vue dégagée sur le champ de bataille.
Au cours de cette première période de réserve à Gaza, Sacofsky a découvert le podcast d’Or Brandes, conducteur de char et étudiant en psychologie.
Sacofsky connaissait Brandes depuis leur année sabbatique post-lycée, durant laquelle ils avaient tous deux étudié à la yeshiva Maale Gilboa, dans le nord d’Israël. Son propre cousin était aussi le commandant de Brandes.
Ce podcast, ponctué de blagues et de bons mots, comportait également des moments plus graves durant lesquels Brandes encourageait ses camarades réservistes à dévoiler les émotions complexes qui les habitaient alors qu’ils combattaient des terroristes à Gaza.
Sacofsky a sélectionné un extrait du podcast de Brandes, il y a ajouté plusieurs plans de son char entrant dans Gaza, puis il a montré le résultat à ses professeurs de l’école de cinéma.
Ceux-ci ont présenté Sacofsky à Hanan Brandes, un journaliste et cinéaste parent d’Or Brandes. Les deux hommes ont immédiatement décidé de travailler ensemble.
Sacofsky a tourné « Good Morning Gaza » en vue à la première personne, donnant aux spectateurs l’impression d’être à Gaza, à bord du char, aux côtés de Brandes et de son équipage.
On entend la voix de Brandes, ainsi que celles d’autres soldats qui s’expriment dans le podcast. Dès le début du film, les spectateurs apprennent que Brandes a été tué à Gaza en décembre 2023.
À mesure que le film prenait forme, Sacofsky y a intégré des conversations nocturnes en tête-à-tête avec d’autres réservistes, filmées sous un éclairage rouge qui rendait leurs visages plus difficiles à distinguer – un choix artistique délibéré.
Être réserviste, ce n’est pas la même chose que d’être soldat de carrière, a expliqué Sacofsky. Les unités accomplissent leurs missions, parfois en quelques heures seulement. Ensuite, les soldats attendent.
« Tout le monde sait parfaitement pourquoi il est là. Les soldats sont plus âgés, et personne n’a besoin de leur dire quoi faire : ils agissent, tout simplement », a-t-il déclaré. « Pendant les temps d’attente, tous ces soldats, qui viennent d’horizons très divers, se retrouvent et discutent. »
Présenté pour la première fois au Festival du film de Jérusalem en juillet, « Good Morning Gaza » offre un aperçu rare de la vie intérieure des soldats au lendemain des événements traumatisants du 7-Octobre et de la guerre qui a suivi à Gaza.
Ce documentaire de 52 minutes a été diffusé le 4 octobre sur la chaîne Yes Docu, dans le cadre des commémorations marquant le troisième anniversaire du pogrom du 7-Octobre.
Le film étant désormais programmé sur Yes Docu, Sacofsky envisage de le décliner en une série consacrée aux histoires d’autres soldats.
Le film fait également l’objet d’une promotion sur d’autres marchés ; Sacofsky est toutefois conscient qu’un documentaire mettant en scène des soldats de l’armée israélienne sera difficile à vendre sur le circuit international des festivals dans le contexte actuel d’hostilité à l’égard de l’État juif dans le monde entier depuis le 7-Octobre, une hostilité qui se traduit notamment par un rejet généralisé des arts et de la culture israéliens.
« Le film que nous avons réalisé a fait l’unanimité ici », a ajouté Sacofsky. « Je ne suis pas sûr qu’il fasse l’unanimité partout dans le monde. »
Malgré tout, il le considère comme une œuvre historique, qui continuera à trouver un écho dans plusieurs années.
Portrait d’un artiste
Maintenant que son premier film est terminé, Sacofsky, 30 ans, se consacre à nouveau à son autre passion : l’art.
Sacofsky peint depuis toujours. Il suit les cours du célèbre artiste Amir Rubin depuis l’âge de 10 ans. Après son service militaire obligatoire, il a passé un an en Europe – entre deux passages à l’école de cinéma – à étudier les chefs-d’œuvre des musées de Madrid, Paris, Londres et Rome.
« Je baigne depuis longtemps dans ces deux univers », explique-t-il.
Avant le 7-Octobre, Sacofsky était un adepte de l’expressionnisme et peignait principalement des paysages.
Ses toiles offrent une interprétation onirique de lieux familiers : les balcons surplombant le marché Mahane Yehuda de Jérusalem, les bâtiments bas du Musée d’Israël perché sur une colline, une scène de rue au carrefour des rues Agron et King George.
« J’adore l’expressionnisme, j’adore cette idée qu’un tableau puisse exprimer des sentiments », a-t-il déclaré.
Avant la guerre et après avoir longuement étudié Rembrandt et Van Gogh, Sacofsky a peint 160 autoportraits, chacun réalisé en une seule séance, afin de transmettre ce qu’il ressentait à cet instant précis.
« Puis j’ai été appelé sous les drapeaux. Là-bas, personne n’a plus le temps de penser à lui-même », a-t-il expliqué.
À présent, après le traumatisme du 7-Octobre et trois missions en tant que réserviste dans les chars à Gaza, les œuvres de Sacofsky ont évolué.
L’une de ses séries récentes comporte quatre collages très grands formats parsemés de douilles, qu’il a ramassées dans son char et rapportées à Jérusalem.
Il associe souvent ces œuvres sombres et texturées à une série de natures mortes d’orchidées, mettant en scène ces fleurs élégantes au moment où elles se fanent et meurent. Les orchidées ont d’abord été peintes sur des fonds rouge foncé, puis dans des tons bleus et jaunes à mesure que son humeur changeait.
« C’est devenu une sorte de journal intime, ces peintures réalisées tout au long de la guerre », explique Sacofsky, « une façon de raconter comment on se sent quand on est dans une situation vraiment, vraiment difficile. »
Les séries consacrées aux orchidées et aux douilles ont été présentées dans différentes expositions organisées après le 7-Octobre. Dans une exposition à la Knesset, Sacofsky a proposé une courte série de paysages de Gaza – des pièces sombres et sinistres, ne comportant souvent qu’une seule source de lumière.
La série consacrée aux orchidées sera présentée dans le cadre de la prochaine Biennale de Jérusalem, aux côtés de 80 de ses autoportraits, qui seront accrochés dans l’ancien bâtiment de la Bibliothèque nationale, à Givat Ram.
Après son premier séjour à Gaza, Sacofsky a déposé une demande auprès de l’un des fonds d’aide aux réservistes. Il a bénéficié d’une subvention qui lui a permis d’ouvrir un petit atelier et un espace d’exposition sur la Bethlehem Road, à Baka ) – une meilleure visibilité auprès de clients potentiels.
« Je leur ai simplement dit : ‘Voilà, c’est mon rêve. Je sais que la vie est fragile’ », a rapporté Sacofsky.
Aujourd’hui, avec un film et cinq expositions à son actif, Sacofsky espère pouvoir se consacrer à nouveau pleinement à ses paysages.
« À un moment, j’ai décidé de ne plus peindre d’orchidées rouges. C’était important pour moi. Je me suis dit : ‘Tu sais quoi ? C’est fini. Je vais peindre des orchidées bleues’ », explique Sacofsky. « C’était comme un passage vers un autre univers. Pour l’instant, je ne peins plus d’orchidées. »