BOUKHARA — On aurait pu entendre une mouche voler dans la synagogue vieille de 300 ans de Boukhara, en Ouzbékistan, sur l’ancienne route de la soie d’Asie centrale, où un petit groupe d’hommes, accompagnés de deux femmes, s’était réunis un vendredi soir, il y a peu.
Installé à l’abri d’un mur et d’un portail, cet ancien bâtiment se dresse dans une petite rue de la vieille ville de Boukhara, juste à côté d’un bazar prisé des touristes.
Un homme vêtu d’une veste en cuir lisait un journal écrit en cyrillique, tandis que deux personnes âgées du quartier échangeaient quelques mots, avant de replonger dans le silence.
C’est uniquement grâce à la présence du mari de la journaliste, un touriste originaire de Karmiel, en Israël, et d’un visiteur canadien né à Boukhara, qu’ils ont pu atteindre le minyan [quorum de dix hommes adultes nécessaire à la récitation des prières les plus importantes de tout office ou de toute cérémonie (NDT)].
Une fois l’office commencé, Binyamin Badalov, de loin le plus jeune avec ses 20 ans, s’est mis à chanter de tout son cœur en dirigeant les prières depuis l’estrade.
« J’adore ça », a-t-il déclaré après la fin de l’office, alors que les fidèles se dépêchaient de se rendre au repas du vendredi soir.
Interrogé sur le fait de savoir s’il avait une petite amie juive, Badalov a répondu : « Il n’y a pas de filles juives ici. Je vais devoir déménager en Israël ». Une affirmation que sa mère, Shirin Yakubova, a ensuite contestée, arguant que la capitale de l’Ouzbékistan, Tachkent, comptait suffisamment de femmes juives célibataires.
Perpétuer les traditions juives
L’Ouzbékistan, avec une population estimée à 37,6 millions d’habitants, est le pays le plus peuplé d’Asie centrale. Si son gouvernement est laïc, près de 97 % de la population du pays est de confession musulmane. Les quelque 10 000 Juifs d’Ouzbékistan, qui pour la plupart vivent dans la capitale, Tachkent, représentent un peu moins de 0,03 % de la population.
Dans les années 1970, environ 100 000 Juifs vivaient en Ouzbékistan. Beaucoup ont émigré en Israël et aux États-Unis après l’effondrement de l’Union soviétique. Selon le recensement de 2021, environ 1 000 Juifs vivent encore dans l’ancien centre juif de Boukhara – même si Yakubova estime pour sa part qu’ils ne sont plus que 200 aujourd’hui dans la ville.
Malgré sa petite taille, la communauté de Boukhara met tout en œuvre pour perpétuer les traditions juives.
Dans une école publique fondée dans les années 1990 au cœur de l’ancien quartier juif, les élèves musulmans apprennent l’hébreu et étudient la tradition juive aux côtés des élèves juifs, même si ces derniers ne sont plus qu’une poignée.
Le vaste cimetière juif, entretenu par des musulmans, est d’une propreté impeccable, grâce au soutien financier de la diaspora juive de Boukhara.
Yakubova préside le centre culturel national juif de la région de Boukhara, l’un des sept centres gérés par l’État en Ouzbékistan, qui organise des activités culturelles et caritatives.
Une hevra kadisha, ou société funéraire juive, s’occupe des défunts et un rabbin, Shlomo Babaev, qui vit à Tachkent, fournit des services tels que l’abattage rituel pour respecter la casheroute.
Boukhara compte encore deux synagogues, qui « s’entraident pour les minyanim« , explique Yakubova.
Le potentiel touristique de cette ancienne communauté juive n’a pas échappé aux habitants.
Au cours des deux dernières décennies, l’homme d’affaires musulman Otobek Muradev a acheté à des familles juives émigrées cinq maisons construites aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans lesquelles il a créé un hôtel. Dans une cave, il a aménagé un musée juif qui expose des vêtements traditionnels juifs, des objets anciens ainsi qu’une immense photographie du bienfaiteur de la communauté juive d’Ouzbékistan, Lev Leviev, magnat du diamant, investisseur et philanthrope né à Samarcande.
Yakubova, qui a travaillé pour l’Agence juive de 1998 à 2007, parle couramment l’hébreu. Elle et son mari, Arsen Badalov, ont décidé de rester pour l’instant à Boukhara, même si la plupart des membres de leur famille élargie ont quitté la ville. Deux des frères et sœurs de Badalov ont émigré en Israël, un autre s’est installé à Moscou et un autre, aux États-Unis. La belle-mère de Yakubova a, quant à elle, déménagé en Israël après le décès de son mari.
En février, la famille a ouvert le premier hôtel casher de Boukhara, le Badyan Boutique Hotel, au dernier étage d’un immeuble qu’elle possède dans la partie la plus récente de la ville. Deux menorahs ornent le comptoir de la réception, à côté des brochures qui présentent les services de coiffure de leur fils Binyamin, qui coupe les cheveux à temps partiel tout en étudiant la gestion hôtelière. Il prévoit de déménager ensuite en Israël, pour s’engager dans l’armée.
Yakubova et son mari possèdent un appartement dans la ville de Holon, dans le centre d’Israël, où ils peuvent se rendre quand ils le souhaitent, ajoute-t-elle. Mais la vie à Boukhara est agréable.
« Je n’ai jamais été victime d’antisémitisme ici », a-t-elle confié. « Tous mes amis sont des musulmans originaires d’Ouzbékistan, d’Afghanistan et d’Iran. »
Yakubova et son mari se trouvaient en Israël le 7 octobre 2023, lorsque des milliers de terroristes dirigés par le Hamas ont franchi la frontière de Gaza, assassinant plus de 1 200 personnes, principalement des civils, et en enlevant 251 autres dans la bande de Gaza, déclenchant ainsi la guerre de deux ans entre Israël et le Hamas à Gaza.
« Mes voisins musulmans m’ont appelée, pour prendre de mes nouvelles et me conseiller de rentrer chez moi », se souvient-elle.
« Mon mari va à la synagogue en portant une kippa, sans jamais rencontrer aucun problème », a-t-elle noté.
Cela pourrait s’expliquer par le fait qu’à Boukhara, il ne reste plus que 45 juifs pratiquant leur religion. La plupart sont âgés, estime Yakubova. La ville compte environ 250 000 habitants.
Cela pourrait également être lié à la répression continue que mène le gouvernement laïc ouzbek à l’encontre des fondamentalistes musulmans.
Le mois dernier, un tribunal ouzbek a condamné à une peine de deux ans et demi d’emprisonnement un influent religieux musulman indépendant, Alisher Tursunov, dans l’une des affaires les plus médiatisées de ces dernières années concernant les pratiques religieuses.
L’homme était accusé de faire l’apologie de l’extrémisme et d’inciter à la haine contre Israël, pays avec lequel l’Ouzbékistan entretient des relations diplomatiques depuis 1992.
Les hauts et les bas de la Route de la Soie pour les Juifs
Selon la légende, les Juifs seraient arrivés en Asie centrale en 722 avant notre ère après l’exil assyrien, ou en 586 avant notre ère après l’exil babylonien.
Les découvertes archéologiques remontent aux VIIIe et IXe siècles. Mais en dépit du manque de preuves, pour le Dr Zeev Levin, qui dirige un centre de recherche sur les Juifs d’Asie centrale et de la sphère iranienne à l’Institut Ben-Zvi de Jérusalem, ils sont arrivés dans la région avant l’avènement de l’islam.
Le terme « Juifs de Boukhara » n’est apparu qu’au XIXe siècle. Il était utilisé pour distinguer ceux qui vivaient sous l’émirat de Boukhara lorsqu’il est devenu un protectorat tsariste russe, des Juifs vivant dans d’autres villes sous domination russe directe. L’émirat, dont la capitale était Boukhara, englobait certaines parties de l’actuel sud de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Turkménistan, jusqu’à ce que l’Union soviétique prenne le pouvoir et fixe les frontières nationales de ces républiques dans les années 1920 et 1930.
Les Juifs étaient impliqués dans l’artisanat, en particulier la teinture de fils, ainsi que dans le commerce le long de la Route de la soie, un réseau de voies de communication reliant l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe. La dénomination « Route de la soie » n’a été inventée qu’au XIXe siècle par un géographe allemand. Ces routes ont été empruntées par des personnages tels qu’Alexandre le Grand et Marco Polo jusqu’au milieu du XVe siècle, lorsque les voies maritimes ont été ouvertes.
Les itinéraires caravaniers, qui traversaient les steppes et les déserts rudes et monotones, ont depuis été remplacées par des routes construites par la Chine dans le cadre de son initiative « Belt and Road » visant à relier les marchés mondiaux.
Les Juifs de Boukhara pratiquaient une forme de judaïsme dont les traditions spécifiques, préexistant à l’influence des rabbins séfarades à la fin du XVIIIe siècle, puis des rabbins hassidiques Habad-Loubavitch au XIXe siècle et à l’époque post-soviétique, restent floues.
Ils communiquaient entre eux en boukhari, une langue dérivée du tadjik – la langue dominante à Boukhara et Samarcande -, enrichie d’hébreu et d’araméen.
Au début des années 1860, quelques années avant l’invasion tsariste de l’Asie centrale, Armin Vambery (né Hermann Wamberger), un voyageur juif hongrois devenu missionnaire chrétien, avait visité l’émirat de Boukhara en se faisant passer pour un derviche soufi.
Sous le règne musulman, les Juifs, a-t-il rapporté, vivaient dans « une oppression extrême, méprisés par tous ». Ils devaient porter un écusson jaune, ainsi qu’un chapeau conique en peau de mouton bordé de fourrure.
Les Juifs n’avaient pas le droit de monter à cheval ni à dos d’âne et devaient vivre dans des quartiers juifs. Les chefs de la communauté étaient rituellement giflés par les fonctionnaires musulmans lorsqu’ils allaient payer une taxe annuelle spéciale, a écrit Vambery. Nombre d’entre eux ont été convertis de force à l’islam, mais certains, appelés chalot (ce qui signifie « ni ceci, ni cela »), ont continué à pratiquer le judaïsme en secret.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, quelques Juifs de la ville de Boukhara ont réussi à accumuler des richesses comme en témoigne aujourd’hui l’un des meilleurs restaurants de la vieille ville, l’Avyan, installé dans un manoir construit en 1886 autour d’une cour par un marchand juif du nom de Mirza Davud.
Ce bâtiment est sorti de terre quelques années seulement après que de riches familles juives de Boukhara, originaires de la région du Turkestan, ont créé ce qui est aujourd’hui connu à Jérusalem sous le nom de quartier de Boukhara, un quartier considéré à l’époque comme une merveille de la prospérité juive.
Les clients de l’Avyan peuvent s’installer dans le salon d’été restauré, ou profiter de la cour couverte, à l’extérieur. Sur les murs du salon, on peut voir des inscriptions en hébreu, près du plafond.
Le Grand Nodirbek Boutique Hotel, situé à côté de l’ancienne synagogue, présente une conception semblable – mais à plus petite échelle.
Les murs restaurés de la salle de petit-déjeuner sont ornés d’inscriptions en hébreu.
En déclin depuis les années 1970
D’après Levin, il est difficile de dire combien de Juifs vivaient dans l’ancienne ville oasis de Boukhara dans les décennies qui ont précédé l’effondrement de l’Union soviétique. On peut néanmoins estimer leur nombre à plusieurs dizaines de milliers, a-t-il ajouté.
Les Juifs ont commencé à partir au début des années 1970, quand l’Union soviétique a temporairement ouvert les portes à l’émigration. Les départs se sont poursuivis à un rythme plus soutenu dans les années 1990, après la chute du rideau de fer.
Aux États-Unis, plusieurs dizaines de milliers de Juifs originaires de Boukhara vivent dans des régions comme New York, le Queens et Brooklyn.
En Israël, ils se sont installés dans des villes du centre, notamment Or Yehuda, le sud de Tel Aviv et Holon, ainsi que dans le nord, à Or Akiva.
« En 1991, tout le monde ignorait quand les portes se refermeraient », explique Yakubova. Aujourd’hui, dit-elle, beaucoup de ceux qui ont émigré ont acheté des biens immobiliers à Boukhara. Ils reviennent pour les vacances, et beaucoup se sont lancés dans des projets commerciaux communs avec des Ouzbeks.
La famille de son gendre, originaire de Kokand dans la vallée de Fergana, qui avait émigré en Israël, est revenue en Ouzbékistan après seulement deux ans.
Interrogé sur l’avenir des Juifs de Boukhara, Levin a répondu : « Leur avenir sera virtuel. Les institutions juives travaillent d’arrache-pied et de manière admirable pour créer une réalité dans un endroit où les Juifs n’existent plus. Lev Leviev dirige le Congrès mondial des Juifs de Boukhara. On trouve encore des synagogues et des institutions culturelles et communautaires et des entremetteurs. Des initiatives sont aussi déployées pour préserver la langue et la culture. »
« Mais le sort de la communauté est scellé », a déclaré Levin. « En Israël, de nombreux Juifs d’origine boukhariote ont épousé des Juifs d’autres communautés. Ceux qui vivent à l’étranger ont conservé leurs traditions autour de la synagogue, mais même là, je leur donne tout juste quelques décennies. Les jeunes ne resteront pas éternellement au sein de leur communauté. »
la Communauté du Times of Israël !






