JTA – Depuis que les bibliothèques des écoles, collèges et lycées se trouvent au cœur des guerres culturelles aux États-Unis, le Texas compte parmi les États les plus enclins à retirer des ouvrages des rayonnages à la suite de plaintes exprimées par des parents d’élèves. Et certaines versions du Journal d’Anne Frank et autres livres consacrés à l’histoire juive n’ont pas été épargnés.
Aujourd’hui, l’État a adopté une approche inverse : il exige dorénavant que le Journal d’Anne Frank et plusieurs autres textes liés à l’histoire juive soient enseignés dans l’ensemble des écoles publiques texanes.
Le conseil de l’éducation du Texas examine actuellement un projet visant à établir, pour la première fois, une liste de lectures obligatoires pour les écoles publiques, de la maternelle à la terminale, à l’échelle de l’État.
Parmi les quelque 300 œuvres proposées figurent notamment La Nuit, le récit d’Elie Wiesel sur la Shoah ; Compte les étoiles, le roman pour jeunes lecteurs de Lois Lowry consacré à la Shoah ; la lettre qui avait été adressée en 1790 par George Washington à la synagogue de Newport, dans le Rhode Island ; ainsi que le Journal d’Anne Frank – dans son « édition originale ».
Chacune de ces œuvres pourrait devenir une lecture obligatoire pour les 5,5 millions d’élèves du Texas à partir de l’année scolaire 2030-2031. Les responsables conservateurs de l’éducation, au sein de l’État, cherchent ainsi à enrayer la baisse nationale du nombre de livres lus ou étudiés en classe, tout en évitant les ouvrages susceptibles de susciter l’opposition de parents militants. Plutôt que de laisser chaque enseignant établir ses propres listes de lecture – pouvant inclure des contenus jugés « controversés » ou progressistes – les responsables républicains du Texas entendent orienter le programme vers une « éducation classique » s’appuyant sur le canon occidental.
Les partisans de cette initiative estiment qu’une telle liste garantirait un socle commun de connaissances pour tous les élèves.
« Nous voulons créer une opportunité de partage des connaissances pour tous les élèves de l’État du Texas », a expliqué Shannon Trejo, commissaire adjointe aux programmes de l’Agence pour l’éducation du Texas, à la Jewish Telegraphic Agency, en présentant les objectifs du projet.
Alors que les législateurs texans ont adopté une loi imposant au moins un livre obligatoire par niveau scolaire, le conseil a choisi d’aller plus loin en établissant une liste complète de lectures. Trejo précise que cette sélection a été établie à partir de milliers de titres proposés par des enseignants de tout l’État dans le cadre d’une consultation. Elle a ensuite été comparée à diverses autres sources, notamment à des programmes mis en œuvre dans des États qui affichent de bons résultats scolaires et à des listes de lecture établies par Mensa, l’association internationale regroupant des personnes à haut quotient intellectuel.
« Nous essayons de redonner aux élèves le goût de la lecture », a expliqué LJ Francis, membre républicain du conseil scolaire de l’État qui dit être lui-même favorable à cette liste, lors de la réunion du 28 janvier. « Personnellement, je pense que les écoles devraient enseigner davantage que les ouvrages qui figurent dessus ».
Une proposition qui intervient à un moment délicat pour la littérature juive dans les écoles texanes. Ces dernières années, plusieurs ouvrages consacrés à la Shoah et à l’histoire juive ont été retirés des bibliothèques scolaires à la suite de plaintes de parents. Des livres qui sont désormais susceptibles de devenir des lectures obligatoires dans tout l’État.
Pour leur part, des éducateurs juifs et des défenseurs de la liberté d’expression estiment que cette évolution traduit à la fois une reconnaissance de l’importance de l’enseignement de la Shoah et la persistance de tensions sur des questions fondamentales : Qui est donc en droit de décider de ce que lisent les élèves ? Comment enseigner ces histoires ?…
La liste proposée reste largement centrée sur des œuvres classiques occidentales – elle accorde une place plus limitée aux textes modernes et aux ouvrages abordant les questions de race et d’identité, même si des écrits de Booker T. Washington, Frederick Douglass et autres auteurs afro-américains y figurent.
La Bible y occupe également une place de choix, avec des extraits de l’Ancien comme du Nouveau Testament.
La loi texane rendant obligatoire un enseignement lié à la Semaine de commémoration de la Shoah, les Juifs sont finalement l’un des rares groupes relativement bien représentés dans cette liste de lectures obligatoires. Pour autant, les spécialistes de l’enseignement de la Shoah restent divisés face à cette initiative.
« Je suis évidemment ravie qu’ils incluent des documents de qualité sur la Shoah », déclare Deborah Lauter, directrice exécutive du TOLI, the Olga Lenkyel Institute for Holocaust Studies, à la JTA. Elle souligne que de nombreux professeurs formés par le TOLI à l’enseignement de la Shoah, y compris au Texas, utilisent déjà des ouvrages désormais présents sur la liste.
Mais, selon elle, les enseignants préfèrent généralement élaborer eux-mêmes leurs programmes afin de les adapter à leurs classes.
« Je ne sais pas comment les enseignants réagiraient si certains livres leur étaient imposés », ajoute-t-elle.
Lauter s’interroge également sur l’éventuelle mise à disposition de ressources pédagogiques qui viendront aider les enseignants à contextualiser et à expliquer les textes sur la Shoah à leurs élèves. Trejo confie toutefois, de son côté, à la JTA que cet aspect des choses ne relève ni de la liste, ni de la loi adoptée.
« Seul le titre est intégré aux normes éducatives de l’État du Texas », précise-t-elle. « Pour le reste, il reviendra aux éditeurs de réfléchir à la manière d’accompagner les districts scolaires et les enseignants dans l’enseignement de ces ouvrages. »
Pour les militants favorables à une liberté totale dans le choix des lectures au Texas, cette approche suscite des inquiétudes.
« C’est aussi une forme de censure », estime Laney Hawes, codirectrice du Texas Freedom to Read Project, auprès de la JTA. Selon elle, la liste reflète « une vision du monde très étriquée », et le nombre élevé d’ouvrages retenus fera qu’il sera difficile pour les enseignants d’ajouter d’autres textes de leur choix en classe.
Elle reconnaît toutefois que « certains livres figurant sur cette liste en valent vraiment la peine. Le Journal d’Anne Frank est un livre incroyable. »
Selon Trejo, les ouvrages juifs ont été sélectionnés après des consultations qui ont été organisées avec des experts de musées de la Shoah, avec des rabbins locaux ou officiant dans les écoles juives de l’État. La Texas Holocaust, Genocide, and Antisemitism Advisory Commission a également été sollicitée.
« Nous avons été invités à formuler des recommandations sur certaines parties précises de ces propositions », indique par email à la JTA Joy Nathan, directrice de la commission.
Elle mentionne notamment le poème Blessed Is the Match, écrit par la poétesse et résistante d’origine hongroise Hannah Szenes, en notant qu’il a intégré la liste des œuvres qui ont été recommandées par la commission dans le cadre de l’élaboration de la liste provisoire. « Nous poursuivrons ces échanges directs tout au long du processus » ajoute-t-elle.
Lors de la réunion du conseil de l’éducation de l’État, un amendement de dernière minute, proposé par le trésorier républicain du conseil, a toutefois visé à retirer des dizaines d’œuvres de la liste, dont le poème de Szenes et la lettre de Washington.
Cet amendement entendait remplacer ces textes par d’autres – dont Réfugiés, un roman pour jeunes adultes d’Alan Gratz qui évoque l’histoire d’un réfugié juif allemand durant la Seconde Guerre mondiale, des passages de la Bible concernant Moïse, Where the wild things are de Maurice Sendak, 1984 de George Orwell et un livre sur l’ancien président polonais Lech Walesa.
L’amendement estimait par ailleurs que La Nuit faisait partie des pré-requis, et ce, dans deux notes différentes.
C’est l’histoire de Moïse, explique le membre du conseil, qui a entraîné la suppression de l’amendement parce « qu’il y a beaucoup de parallèles entre Moïse dirigeant le peuple hors d’Égypte et la Révolution américaine ». Le débat sur le sujet a duré une partie de la nuit, les membres du conseil tentant d’établir dans quelle mesure l’exigence de passages bibliques enfreindrait la clause d’Établissement et quelle traduction de la Bible était la meilleure.
Suite à cet amendement, le conseil d’administration a accepté de reporter le vote sur les livres obligatoires au mois d’avril, dans le but d’accorder aux membres le temps nécessaire pour examiner les deux listes. Un autre membre du conseil, qui appelait à une plus grande diversité raciale dans la liste, a également soumis ses propres titres pour examen.
Une fois votée, la législation ferait l’objet d’une période de consultation publique avant d’être officiellement adoptée lors d’une réunion ultérieure.
De nombreuses personnes présentes à la réunion se sont opposées à la loi pour diverses raisons – notamment parce qu’elle était trop normative, qu’elle manquait d’équilibre entre littérature classique et moderne, qu’elle comprenait plus de livres qu’il n’était réaliste d’enseigner, qu’elle accordait une importance excessive aux textes chrétiens par rapport aux autres œuvres religieuses et qu’elle manquait de diversité raciale et de genre. Un enseignant a fait remarquer que La Nuit était traditionnellement présenté aux élèves à un niveau scolaire différent de celui actuellement prévu par la loi.
Parmi ceux qui se sont opposés à cette politique, Rebecca Bendheim, enseignante dans une école privée d’Austin et autrice de romans sur l’identité juive et LGBTQ à destination des jeunes adultes.
« Je pense que cette liste sous-estime les capacités des élèves texans », a commenté Bendheim.
D’autres personnes ont exprimé leur soutien à cette liste. Matthew McCormick, directeur de l’éducation à la Texas Public Policy Foundation – une fondation conservatrice qui s’est dite favorable à l’initiative – a estimé que la liste permettait de couvrir « des périodes historiques de premier plan, comme la Grande Dépression et la Shoah ».
Il a ajouté « qu’en approuvant cette liste de lecture, le conseil a l’occasion de procéder à un changement générationel en garantissant que chaque élève de l’enseignement public disposera de bases solides en matière de littérature ».
Lors de la réunion de mercredi, le conseil a également voté sur une nouvelle formation civique obligatoire pour les enseignants et sur de nouvelles listes de vocabulaire, là aussi obligatoires, qui seront potentiellement assemblées à partir des livres imposés aux professeurs.
L’adoption par l’État d’un programme de lecture juif a fait suite à la décision récente qui a été prise par un district scolaire du Texas de retirer de ses cursus The Devil’s Arithmetic, un autre roman sur la Shoah en direction des jeunes lecteurs – un retrait effectué suite à un processus de tri des contenus « DEI » (diversité, équité et inclusion) qui a été assisté par l’intelligence artificielle. Une loi actuellement en vigueur au Texas impose des restrictions dans les salles de classe en matière « d’enseignement, de diversité, d’équité et d’inclusion, et de transition sociale ».
Si les textes juifs sont largement représentés dans la liste du Texas, les œuvres d’auteurs d’autres identités ou les œuvres qui leur sont consacrées ne le sont pas. La liste du lycée, par exemple, ne comporte aucun auteur hispanique. Selon les données démographiques de l’université Brandeis, environ 245 000 Juifs vivent au Texas – ils représentent ainsi moins de 1 % de la population. les Hispaniques, en revanche, forment 40 % de la population de l’État, soit plus que la part des Blancs.
L’État a proposé des listes de documents approuvés sur la Shoah – des documents que les enseignants ont pu choisir pour marquer la Semaine de commémoration de la Shoah, qui a eu lieu le mois dernier. Fournis par la commission consultative sur la Shoah, le Génocide et l’Antisémitisme du Texas, ils comprennent de nombreux textes qui sont désormais requis par la législation.
Le projet de loi inquiète fortement les militants de l’État qui s’opposent à l’interdiction des livres et aux restrictions du « droit de lire » des élèves. Hawes, mère de quatre enfants qui sont tous scolarisés dans le système éducatif public de l’État, à Fort Worth, a décidé d’agir après que son district a retiré de ses rayons l’adaptation illustrée du Journal d’Anne Frank, en 2022.
Le livre a été réintégré dans les bibliothèques du district après un tollé général. Mais d’autres districts, au Texas comme ailleurs, ont depuis emboîté le pas, retirant de leurs programmes la même édition ainsi que d’autres ouvrages juifs, notamment Maus et The Fixer.
En voyant Le Journal d’Anne Frank figurer désormais sur la liste des lectures obligatoires de l’État, Hawes confie : « Cela me semble étrange. »
Elle souligne que le projet de loi précise que « l’édition originale » doit être enseignée. L’adaptation illustrée de 2018, qui comprend un passage dans lequel Anne évoque son attirance pour les personnes du même sexe – passage qui avait été supprimé de l’édition originale – a été contestée par des parents conservateurs à travers tout le pays.
Dans un diaporama de l’Agence pour l’éducation du Texas qui présente les exigences qui sont actuellement proposées, Le journal de Frank est présenté comme un texte « phare » pour les élèves de 5e. Blessed Is the Match, une ode au sacrifice de soi au nom d’une cause supérieure, et la lettre de Washington, une déclaration historique sur la tolérance religieuse, sont répertoriés en tant que textes complémentaires au Journal.
Selon l’agence, les objectifs de ce module sont « de présenter des récits factuels de la résistance juive pendant la Shoah » et « les idéaux fondamentaux américains de liberté religieuse et de tolérance ».
L’agence précise que les passages bibliques visent à répondre à une exigence de l’État, qui stipule que les districts scolaires doivent proposer « un programme d’enrichissement comprenant : la littérature religieuse, y compris les Écritures hébraïques (Ancien Testament) et le Nouveau Testament, et son impact sur l’histoire et la littérature ». Des groupes militants chrétiens du Texas et des élus exercent des pressions, depuis des années, pour promouvoir les textes chrétiens évangéliques dans les écoles publiques.
L’inclusion de la lettre de Washington, qui assure à la congrégation de Newport que les Juifs trouveront un asile sûr aux États-Unis, semble également suspecte à Hawes.
La liste contient de nombreux textes qui font la promotion du patriotisme, mais elle ne comprend aucun document traitant de l’antisémitisme persistant en Amérique.
« Ce qui nous fait croire que George Washington a résolu le problème de l’antisémitisme. Or, ce n’est pas le cas », tranche-t-elle.
Lauter déclare que si la politique du Texas qui consiste à imposer des livres sur la Shoah à l’échelle de l’État devait devenir une tendance plus large, elle s’en réjouirait, malgré ses inquiétudes.
« Je pense que c’est une bonne chose. Nous soutenons le renforcement de l’enseignement sur la Shoah dans les écoles », dit-elle. « C’est certainement mieux que le contraire, qui consiste à interdire des ouvrages littéraires ».
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