Dans un livre posthume, Ruth Bader Ginsburg résume l’essence de son héritage
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La magistrate Ruth Bader Ginsburg, la première juive à avoir été nommée à la cour suprême, lors d'une discussion avec le réalisateur David Grubin sur sa série sur PBS, 'The Jewish Americans' à Washington. (Crédit : AP Photo/Kevin Wolf)
La magistrate Ruth Bader Ginsburg, la première juive à avoir été nommée à la cour suprême, lors d'une discussion avec le réalisateur David Grubin sur sa série sur PBS, 'The Jewish Americans' à Washington. (Crédit : AP Photo/Kevin Wolf)

Dans un livre posthume, Ruth Bader Ginsburg résume l’essence de son héritage

Une sélection personnelle de mémos juridiques, d’opinions et dissensions à la Cour suprême, et de discours récents montrent la juriste juive se battre pour une Amérique meilleure

La juge de la Cour suprême des États-Unis décédée l’an dernier, Ruth Bader Ginsburg, s’est tournée vers ses racines juives pour le titre de son dernier livre, publié à titre posthume en mars 2021. Justice, Justice Thou Shalt Pursue tire son nom d’un passage de la Torah (Deutéronome 16:20), qui capture l’essence de l’œuvre de sa vie.

« Cette vocation a guidé la juge Ginsburg dans tout ce qu’elle a entrepris », écrit sa co-auteure Amanda L. Tyler dans la postface du livre.

Après la mort de Ginsburg le 18 septembre 2020, le flambeau a été passé à Tyler pour partager ce dernier volet de l’héritage de cette juriste pionnière, féministe et libérale, avec le reste du monde.

Tyler, professeur à la faculté de droit de l’Université de Californie à Berkeley, a aidé Ginsburg à façonner ce livre, sur la base d’une conversation publique entre elles lors d’un événement à Berkeley en octobre 2019 en l’honneur d’Herma Hill Kay. Kay, la première femme doyenne de la faculté de droit, a co-écrit avec Ginsburg le premier recueil de cas sur la discrimination sexuelle dans le droit américain en 1974.

“Justice, Justice Thou Shalt Pursue: A Life’s Work Fighting For a More Perfect Union” par Ruth Bader Ginsburg et Amanda L. Tyler. (University of California Press)

« Nous avons passé des heures merveilleuses à composer ce livre. C’est toujours elle [Ginsburg] qui tranchait à la fin, sur la façon de compiler l’histoire du déroulement de sa carrière, en lien avec notre conversation », raconte Tyler, qui était greffière de Ginsburg à la Cour suprême en 1999-2000.

La transcription de la conversation apparaît assez tôt dans le livre. Dans ce document, nous lisons dans les propres mots de Ginsburg la trajectoire de sa vie depuis son enfance jusqu’à son mandat à la Cour suprême. Elle parle de sa famille et de son mariage extraordinaire avec Martin (Marty) Ginsburg, qui était son plus ardent supporter. Elle parle également d’équilibrer sa carrière avec l’éducation de ses enfants et de commencer une carrière juridique à une époque où les femmes n’étaient pas les bienvenues dans la profession. Elle est franche sur la discrimination qu’elle a subie en tant que femme et en tant que juive.

Le reste du livre comprend trois plaidoyers présentés par Ginsburg en tant qu’avocate pour l’égalité des sexes, parmi lesquels le mémoire qu’elle et son mari avocat ont déposé conjointement dans Moritz v. Commissioner of Internal Revenue, l’affaire marquante de 1971 présentée dans le film de 2018, « On the Basis of Sex », sur les débuts de la carrière juridique de Ginsburg.

Ginsburg partage également les quatre déclarations du banc qu’elle préférait et des opinions issues de ses 27 ans à la Cour suprême. Fait intéressant, elle présente notamment trois opinions minoritaires. Ce sont des cas de discrimination fondée sur le sexe, de suppression des droits des électeurs, et de refus d’inclure la contraception dans la couverture médicale des employés de la part de sociétés privées à but lucratif.

De gauche à droite : les anciennes juges de la Cour suprême, Miriam Naor et Esther Hayut, le cofondateur et président de la Genesis Prize Foundation Stan Polovets, la juge de la Cour suprême et lauréate du prix Genesis pour l’ensemble de ses réalisations, la juge Ruth Bader Ginsburg, et les anciens présidents de la Cour suprême israélienne Aaron Barak et Dorit Beinich, lors de la cérémonie du Prix Genesis à Tel Aviv, le 4 juillet 2018. (Crédit : Eran Lamm / Lens Productions)

La dernière section du livre contient trois des derniers discours de Ginsburg, notamment ses remarques lors de la réception du Genesis Foundation Lifetime Achievement Award à Tel Aviv le 4 juillet 2018, dans lequel elle revendique d’avoir été inspirée par des femmes juives d’influence qui l’ont précédée.

Le Times of Israel s’est récemment entretenu avec Tyler de ce nouveau livre, et de ce que sa longue amitié avec Ginsburg lui a apportée.

Le juge Ginsburg a publié une autobiographie intitulée In My Own Words en 2016. En quoi ce livre diffère-t-il de celui-ci ?

In My Own Words est à certains égards similaire à ce livre-ci, mais il était beaucoup plus volumineux. Nous avons tenté, en conscience, de faire ce livre de façon à ce que quelqu’un qui n’est pas avocat de formation, qui n’est pas intéressé par la lecture de compte-rendu exhaustif, ni nécessairement un Américain, puisse par sa lecture obtenir une vision globale de ce qu’elle a été et représenté, d’une manière très accessible. J’espère que nous y sommes parvenues. J’espère que les gens refermeront ce livre en ayant compris ce qui la motivait et en ayant appris ses plus grandes réalisations et contributions.

Ruth Bader Ginsburg. (Steve Petteway / Collection de la Cour suprême des États-Unis)

Quel a été le processus de réflexion de la juge Ginsburg derrière le choix des quatre opinions intégrées dans ce livre – trois d’entre elles ayant été minoritaires ?

C’étaient dès le départ les quatre opinions qu’elle souhaitait publier. Au départ, j’ai été surprise qu’elle inclue trois opinions minoritaires. Pourquoi inclure trois dissensions et une seule opinion majoritaire, alors que vous écrivez au nom du tribunal ?

Mais j’ai réalisé qu’il y avait une méthode. Elle transmet que même si elle n’a pas obtenu gain de cause    dans ces cas, elle a le sentiment qu’elle avait raison… Elle considérait que ces cas étaient particulièrement importants. Elle voulait que les gens lisent ces opinions minoritaires et reprennent le flambeau de ces combats.

Par exemple, Shelby County v. Holder. Elle voulait que les gens continuent de se battre pour le Voting Rights Act, et plus généralement pour que le droit de vote soit protégé dans notre pays et que les gens ne soient pas victimes de discrimination fondée sur la race lorsqu’il s’agit de voter.

Je pense qu’elle a choisi ces opinions non seulement pour la façon dont elle espérait qu’on se souviendrait d’elle, mais aussi pour donner une sorte de mission à ceux d’entre nous qui sont encore là pour continuer le travail pour lequel elle était tellement passionnée.

Parlez-moi du choix du titre de ce livre.

La juge Ginsburg avait sur le mur de sa chambre une œuvre d’art, avec la citation « Justice, justice tu poursuivras » [Deutéronome 16:20] en anglais et en hébreu. C’était un principe directeur dans sa vie. Ça renvoie à son identité juive, mais plus largement, cela faisait partie de son enseignement selon lequel, dans cette vie, nous devrions rechercher la justice et en faire un principe central de notre existence. Ce titre s’est imposé naturellement pour son livre.

La juge Ruth Bader Ginsburg dans son cabinet à la Cour suprême de Washington, le 31 juillet 2014. (AP Photo / Cliff Owen, dossier)

Qu’avez-vous appris de la juge Ginsburg en tant que greffière ?

Elle m’a tellement apporté. Elle était un être extraordinaire et un modèle. Elle m’a appris à être méticuleuse et à choisir mes mots avec soin. Elle m’a appris à penser le travail de la Cour sous un angle très important – que la vie et les moyens de subsistance de personnes réelles étaient en jeu dans chaque affaire. Que vous ne pouvez pas considérer les questions dont la Cour est saisie dans une affaire particulière sans réfléchir aux conséquences des décisions de la Cour sur la vie des gens.

Elle m’a également enseigné à quel point le rôle de ceux qui travaillent à la Cour est important et à quel point cela signifie qu’ils doivent travailler très dur. Elle avait une éthique de travail incroyable. Elle luttait contre un cancer l’année où elle m’a embauchée, et pourtant elle a travaillé tellement dur et s’est tellement engagée pleinement dans ses fonctions.

C’est évidemment quelque chose que nous avons vu encore dans les décennies qui ont suivi. Cela m’a fait réaliser à quel point le fait de servir dans la fonction publique est un privilège et un honneur exceptionnel, et à quel point il est toujours important de donner le meilleur de soi-même. Elle a poussé ses employés à s’élever au rang des meilleurs, mais jamais elle ne nous a demandé davantage que ce qu’elle exigeait d’elle-même. Elle nous félicitait quand nous faisions du bon travail, ce que j’ai beaucoup aimé et apprécié.

La professeure Amanda Tyler et la juge Ruth Bader Ginsburg lors d’un événement à la faculté de droit de George Washington University, 2005. (Autorisation : Amanda L. Tyler)

Elle nous a également enseigné que la loi devrait être un vecteur d’opportunités pour tous. Qu’elle devrait être une force pour faire le bien, qui soit inclusive et profite à tout le monde. L’histoire de la Constitution américaine, aimait-elle à dire, était celle d’une histoire qui devenait de plus en plus inclusive, incorporant sous sa protection ceux qui avaient en été exclus plus tôt dans l’histoire américaine. Poursuivre ce travail était au cœur de la femme qu’elle était et de ce qu’elle nous a enseigné.

Et que vous a-t-elle apporté sur le plan personnel ?

Elle m’a appris à être quelqu’un de bien, à donner de l’attention et de la bonté. Elle m’a appris à promouvoir la voix des autres et à vivre une vie riche et épanouie.

Elle nous a également enseigné l’importance d’un partenaire qui soit de votre côté, et qui vous soutienne et vous admire. Elle aimait parler de [son mari] Marty comme de sa plus grande source de motivation. Il suffisait d’observer leur grande histoire d’amour. Elle a vraiment réussi sa vie parce qu’elle avait un partenaire de tous les instants.

Elle était tellement joyeuse et m’a appris l’importance de vivre une vie pleine et heureuse, car nos vies sont précieuses et courtes. Il est important d’apporter une contribution par ce que vous faites, mais également d’avoir d’autres intérêts, et d’avoir une famille, si vous pensez que cela vous permettra de vous épanouir et d’être heureux.

La juge Ruth Bader Ginsburg et la professeure Amanda Tyler en conversation lors de la première conférence commémorative en l’honneur d’Herma Hill Kay à l’Université de Californie, Berkeley, le 21 octobre 2019. (Autorisation : faculté de droit de l’Université de Californie, Berkeley)

Je comprends qu’elle est restée en contact étroit avec ses greffiers au fil des ans.

Elle a suivi tous ses employés. Elle a célébré chaque étape de leur vie. À la naissance de nos enfants, nous recevions un t-shirt avec le sceau SCOTUS [Supreme Court of the United States] et « RBG grandclerk ». C’était un petit geste, mais c’était tellement gentil, festif et merveilleux. J’aime plaisanter en disant que j’ai presque fait plus d’enfants juste pour recevoir encore des t-shirts. Chaque mariage, chaque promotion, chaque livre – il y avait toujours un mot pour le célébrer. Elle a toujours pris le temps.

C’est aussi quelqu’un qui vous tendez la main lorsqu’elle apprenait que vous traversiez une période difficile. Il m’est arrivé de vivre quelque chose qu’elle avait elle-même expérimenté, et elle m’a écrit une lettre très puissante qui expliquait que bien que je ne puisse pas m’en rendre compte sur le moment, je serai un jour heureuse d’avoir traversé cela, je serai plus fort grâce à ça. C’était un geste extraordinaire qui m’a profondément servi dans une période très difficile de ma vie.

La couverture de « Notorious RBG : The Life and Times of Ruth Bader Ginsburg » (HarperCollins / via JTA)

Qu’a-t-elle pensé du fait qu’elle est devenue une icône de la culture pop ?

Au début, elle était confuse, mais ensuite elle en a ri. Au fur et à mesure de son évolution, c’était « Ok, on va faire avec. » Elle n’aimait pas particulièrement attirer l’attention, mais elle a réalisé avec le temps que ce tapage autour de « Notorious RBG » était une célébration par des gens du monde entier des idées qu’elle promouvait et des positions elle défendait, et donc elle l’a accueilli à bras ouverts. Elle utilisait des cabas « I Dissent ».

Vous et les autres greffiers de la juge Ginsburg l’avez veillée alors que son corps a reposé à la Cour suprême pendant 48 heures. Vous avez personnellement participé à la dernière veillée funèbre avant que son cercueil ne quitte la Cour pour la dernière fois avant d’être exposé au Capitole. Qu’est-ce qui vous a traversé le cœur et l’esprit pendant ces heures ?

C’était très dur. Chaque aspect de cette période a été difficile pour nous tous. Elle nous a tellement donné, et elle a transformé nos vies. Elle a changé ma vie, je peux dire ça. Elle était une personnalité si importante à la Cour suprême. Elle a tant fait, tant accompli, combattu pour des idéaux et des principes tellement importants.

Je savais, après avoir travaillé avec elle pendant la dernière année de sa vie, à quel point elle se battait pour vivre et continuer à travailler. Donc, être là, au moment où elle devait quitter la Cour pour la dernière fois, en sachant que c’était la fin de l’histoire et qu’elle n’avait pas réussi à tenir le coup – et à quel point elle s’était accrochée autant qu’elle a pu – c’était terrible. C’était déchirant.

Son cercueil a ensuite été exposé au Capitole des États-Unis. Elle a été la première femme et la première personne de confession juive à l’être. Aussi difficile et horrible que soit le moment de la défaite, même en mourant, elle marquait encore l’Histoire.

Le cercueil de la juge Ruth Bader Ginsburg exposée dans le Statuary Hall du Capitole américain le 25 septembre 2020. (Crédit : Shawn Thew / Pool via AP)

En parlant de timing, avez-vous déjà demandé à la juge pourquoi elle n’avait pas pris sa retraite sous l’administration Obama ?

Nous n’en avons jamais parlé. Elle a fait des déclarations publiques dans lesquelles elle a dit qu’elle sentait qu’elle était toujours à plein régime et qu’elle avait encore une contribution à apporter, alors pourquoi aurait-elle dû prendre sa retraite ?

Elle était profondément dévouée à sa fonction, car pour elle, c’était servir son pays. Il ne s’agissait pas d’être juge à la Cour suprême, d’entrer dans une pièce et d’être le centre de l’attention. Elle était en fait une personne très timide et n’aimait pas être sous les feux de la rampe. Elle adorait servir ce pays, qui lui avait donné l’opportunité de passer du statut d’enfant d’immigrants et fille de comptable du quartier de la confection [à New York] à celui de juge à la Cour suprême. Elle devait tout donner en retour, à son pays. Elle était programmée pour servir. C’est ce qui l’a aidée à avancer et à avoir beaucoup de mal à envisager de s’éloigner.

Il aurait été préférable que l’élection de 2016 se déroule différemment. Je sais qu’elle avait l’intention de prendre sa retraite si c’était le cas.

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