Décès de la dernière des « couturières » d’Auschwitz
Rechercher
Au musée de la Shoah Sered en Slovaquie, Berta Kohut se tient devant une plaque qui l'a placée, par erreur, parmi les victimes d'Auschwitz, en 2016. (Autorisation : Tom Areton)
Au musée de la Shoah Sered en Slovaquie, Berta Kohut se tient devant une plaque qui l'a placée, par erreur, parmi les victimes d'Auschwitz, en 2016. (Autorisation : Tom Areton)

Décès de la dernière des « couturières » d’Auschwitz

La dernière survivante de « l’équipe de confection » du camp de la mort s’est éteinte des suites de la COVID-19 ; un livre consacré à l’expérience de ces femmes sortira en octobre

Légende Au musée de la Shoah Sered en Slovaquie, Berta Kohut se tient devant une plaque qui l'a placée, par erreur, parmi les victimes d'Auschwitz, en 2016. (Autorisation : Tom Areton)

Pour 40 couturières emprisonnées à Auschwitz, c’était le don de créer des vêtements de grande qualité qui leur avait permis de faire la différence entre la vie et la mort.

Dans le contexte des horreurs commises pendant la Shoah, dès 1943, un groupe choisi de femmes avaient fondé un atelier, après avoir été séparées des autres, pour créer des vêtements de haute-couture qui étaient destinés aux épouses des officiers des camps nazis. Leur réputation s’était propagée bien au-delà des clôtures en fer barbelé – jusqu’à Berlin, où certaines femmes de dignitaires avaient fait figurer leur nom sur une liste d’attente de six mois pour obtenir un habit réalisé par les prisonnières.

Le 14 février, Berta Berkovich Kohút — la dernière survivante du « cercle de couture » – s’est éteinte des suites de complications liées à la COVID-19. Elle aurait eu cent ans à la fin de l’année, selon son fils aîné, Tom Areton.

« Elle était la dernière encore en vie à avoir appartenu à ce groupe de couturières », explique Areton au Times of Israel. « Elle est restée mille jours à Auschwitz et elle disait toujours qu’elle aurait pu mourir mille fois lors de chacune de ces journées passées là-bas ».

L’histoire de « Betka » Kohút et de cet atelier de mode unique sera racontée dans un prochain livre intitulé The Dressmakers of Auschwitz, qui a été écrit par Lucy Adlington. Décrit comme étant « l’histoire vraie de ces femmes qui avaient cousu pour survivre », l’ouvrage contient les échanges entre l’auteur et Kohút survenus lors d’un entretien qui avait duré trois jours, en 2019.

Elle est restée mille jours à Auschwitz et elle disait toujours qu’elle aurait pu mourir mille fois lors de chacune de ces journées passées là-bas

Kohút était née en 1921 dans un village de la Ruthénie, Chepa, sur un territoire qui se situe dans l’Ukraine contemporaine. A l’âge de huit ans, la famille était partie s’installer à Bratislava, la capitale slovaque, où son père — Salomon Berkovič — avait ouvert un atelier de tailleur. Et il avait appris à ses filles, Berta et Katarina, la cadette, à coudre de manière professionnelle – un hasard qui devait se révéler déterminant pour l’avenir.

Quand elle avait douze ans, Kohút avait attrapé la tuberculose et elle avait été envoyée dans un sanatorium des Hautes Tatras. Elle avait quitté l’institution deux ans plus tard, parlant le tchèque couramment en plus de sa langue maternelle, le hongrois. Après être revenue dans sa famille, Kohút avait fréquenté une école juive orthodoxe pour filles où l’Allemand était la langue utilisée pour l’instruction. Et comme ses compétences en couture, son aisance dans plusieurs langues devait aussi s’avérer d’une grande importance.

En 1942, l’État slovaque, qui venait d’obtenir l’indépendance, était devenu le premier pays placé sous le contrôle des nazis à envoyer ses citoyens juifs dans les camps de la mort construits par les Allemands. A l’âge de 21 ans, Kohút avait embarqué dans le quatrième « transport » – chacun constitué de 999 femmes juives slovaques – qui était parti pour Auschwitz depuis la Slovaquie. Son numéro était le 4245 et celui de sa sœur était le 4246.

Berta Berkovich ‘Betka’ Kohút et sa famille en 1942 avant la déportation à Auschwitz. Bertha est debout, la 2e à droite. (Autorisation : Tom Areton)

Pendant les 500 premiers jours de leurs travaux forcés, les deux sœurs avaient aidé à construire des routes ainsi que le crématorium de Birkenau. Plus tard et également à Birkenau, Kohút avait travaillé dans le « Canada », les baraquements sous forme d’entrepôts où les prisonniers triaient et cherchaient minutieusement les biens appartenant aux Juifs qui arrivaient – or caché ou autres objets de valeur.

Alors qu’elle travaillait dans le « Canada », Kohút avait pu faire secrètement sortir des médicaments pour venir en aide à son amie, Irena Reichenberg, qui était atteinte du typhus. Alors que les baraquements de tri étaient adjacents aux cheminées rugissantes des Crématoriums IV et V, Kohút s’efforçait d’encourager ses proches à ne se concentrer que sur la survie. Elle avait promis à ses amis qu’après la guerre, tous se retrouveraient dans les célèbres cafés de Bratislava pour y déguster un espresso.

« Pendant tout le temps qu’elle a passé à Auschwitz, j’ai envie de dire que ma mère a conservé son optimisme », commente Areton. « Elle disait elle-même qu’elle avait été naïve ».

« Trouver plus de femmes »

C’est Hedwig Hoess, l’épouse du commandant du camp Rudolph Hoess, qui devait définir ce que seraient les 500 derniers jours passés par Kohút à Auschwitz. Elle avait ainsi demandé à son mari l’aide d’une prisonnière pour s’occuper des enfants et pour faire des travaux de couture.

Après avoir fait venir une Juive originaire de Slovaquie, Martha Fuchs, dans son habitation, Hoess avait commencé à recevoir des demandes émanant d’épouses d’autres officiers SS, envieuses du privilège de Hedwig. Fuchs avait alors fait venir d’autres Juives expertes en couture et les activités avaient été transférées dans un atelier qui avait été installé dans un bâtiment administratif.

« C’est ce qui a été à l’origine de la mise en place de l’atelier de couture », explique Areton. « C’est l’épouse de Hoess qui a demandé à Marta de trouver plus de femmes pour l’atelier ».

La famille Hoess photographiée à Auschwitz, avec Hedwig Hoess au milieu. (Crédit : Domaine public)

Kohút avait fait entrer sa sœur « Katka » dans ce groupe dès qu’elle avait été en mesure de le faire. Pendant les dix-huit mois d’existence de l’atelier, environ 40 femmes avaient ainsi cousu des vêtements et des robes de cocktail pour les épouses des dignitaires nazis. La majorité des couturières étaient des Juives d’origine slovaque, mais il y avait aussi deux femmes communistes amenées depuis la France et au moins une citoyenne grecque dans l’équipe.

En utilisant les compétences qu’elle avait acquises dans le magasin de son père, Kohút avait excellé. Certaines femmes ne possédaient pas les aptitudes nécessaires en arrivant – mais elles étaient toutefois acceptées par le groupe, porté par un sentiment de solidarité et de résistance.

Les « couturières » étaient relativement bien traitées – de manière, en partie, à pouvoir faire leur travail correctement et de façon efficace. Ces femmes avaient droit à une douche hebdomadaire et leur alimentation était posée sur leur lit, et elles n’avaient donc pas à se battre pour leurs maigres rations quotidiennes. Mais, plus important que tout le reste, elles n’avaient plus à subir le calvaire des « sélections » pour la chambre à gaz.

Pour obtenir le matériel nécessaire, Kohút et les autres se rendaient régulièrement dans les baraquements du « Canada », à Birkenau. Elles revenaient à l’atelier avec des textiles, des bobines de tissu et toutes sortes d’autres accessoires indispensables pour la création de haute-couture.

La célèbre gardienne Irma Grese avait été l’une des femmes à utiliser les travailleuses du « cercle de couture » établi dans l’un des bâtiments administratifs d’Auschwitz. (Crédit : Domaine public)

Après plusieurs mois d’activité, l’atelier avait reçu des commandes depuis Berlin, et la liste d’attente, pour les conceptions, était de six mois. Les prisonnières avaient plus de travail que ce qu’elles étaient en mesure de prendre en charge et les épouses des SS récompensaient occasionnellement les ouvrières en leur donnant du sucre ou un colis alimentaire, contenant des produits souvent avariés.

« Ma mère disait que ces femmes étaient professionnelles et qu’elles étaient fières de leur travail », s’exclame Areton. « Elles avaient toujours voulu que leur ouvrage soit considéré comme professionnel ».

Quand l’Armée rouge avait commencé à s’approcher d’Auschwitz, les prisonnières de l’équipe s’étaient préparées à évacuer le camp. Elles avaient pu rassembler des vêtements supplémentaires pour la « marche de la mort » vers Ravensbrück qui allait suivre, et qui avait eu lieu au cours du mois de janvier le plus froid jamais enregistré au cours du 20e siècle.

Après avoir survécu à la marche de la mort, Kohút avait été finalement libérée de Malchow, un sous-camp de Ravensbrück, au nord-est de l’Allemagne. Selon Areton, dans la matinée de sa libération, elle avait observé le commandant du camp – habillé en civil – en train de sortir nonchalamment du camp, sur un vélo, alors que les Soviétiques approchaient.

« Le Commandant avait recommandé d’aller au village, à l’ouest, où se trouvaient les Américains plutôt que de tomber entre les mains des Soviétiques », raconte Areton. « Ma mère disait que peu importait qui les avait libérés – elle était libre, enfin, après trois années d’enfer ».

« L’histoire continuera à être transmise »

Jusqu’à il y a huit ans, Areton et son jeune frère, Emil, ne savaient que peu de choses concernant l’expérience vécue par leurs parents pendant la Shoah. Avec la mort de leur père, en 2013, « ce sont les vannes de la mémoire qui se sont ouvertes, en quelque sorte », dit Areton.

Leo Kohn Kohút était un « jeune idéaliste » qui avait intégré la résistance, fabriquant de fausses cartes d’identité. Il ne s’était jamais fait prendre avant le mois de janvier 1945 et il avait été envoyé ensuite à Sachsenhausen et, plus tard, dans un sous-camp de Dachau. Alors qu’il travaillait dans l’usine d’aviation Messerschmitt, lui et d’autres prisonniers avaient saboté les tuyaux des avions de guerre allemands.

Leo et Berta s’étaient déjà rencontrés pendant la guerre et quand Kohút était retournée à Bratislava, le jeune couple s’était marié. Il avait ensuite élevé deux fils – tous deux partis s’installer, à l’âge adulte, aux Etats-Unis. En 1987, les époux avaient quitté la Tchécoslovaquie pour rejoindre leurs fils à Marin County, en Californie.

Depuis, Areton a décidé de transmettre les témoignages de ses parents notamment par le biais d’un programme d’échange universitaire qu’il a fondé en 1980, baptisé Cultural Homestay International. En 2016, il a ouvert, aux côtés de son épouse Lilka, un musée international de la propagande, en Californie, pour sensibiliser à la propagande politique.

Depuis la mort de sa mère, le jour de la Saint-Valentin, Areton a correspondu avec l’auteure Lucy Adlington concernant son prochain livre qui sera publié au mois de septembre. Il a aidé Adlington à vérifier les informations relatives à la famille et l’orthographe slovaque, explique-t-il.

« Ce livre sera un hommage à ma mère », déclare Areton. « Elle n’a pas vécu suffisamment longtemps pour tenir cet ouvrage entre ses mains mais elle savait qu’il serait écrit. Il sera publié en quinze langues », précise-t-il.

« Maman était une femme très forte, à l’esprit profondément aiguisé », ajoute-t-il. « Elle se souvenait des noms, des événements, des détails – que ce soit dans sa mémoire à long-terme ou à court-terme. Elle a appris à se servir d’un ordinateur à l’âge de 92 ans et elle avait des discussions sur Skype avec le monde entier ! On lui envoyait presque quotidiennement des courriels et des photos de ses petits-enfants et de ses arrière-petits enfants ».

Jusqu’à la dernière semaine de sa vie, Kohút terminait une revue entière de mots-croisés en allemand par semaine. Quand son mari était encore en vie, le couple faisait chaque soir une promenade de plusieurs kilomètres, indépendamment de la météo.

Les sœurs ‘Betka’ et ‘Katka’ Berkovich en 1941 et en 2013 (Autorisation : Tom Areton)

Et concernant la raison pour laquelle l’histoire des « couturières » d’Auschwitz est restée dans l’ombre, Areton explique ne pouvoir faire que des hypothèses. Il espère néanmoins que le livre d’Adlington permettra à un plus grand nombre de découvrir le récit de survie et de résistance de sa mère.

« Je pense que cette histoire continuera à être transmise, même le temps passant », note Areton, qui prévoit de faire construire un monument commémoratif aux abords du tombeau de ses parents, cet été. Il comprendra les noms des 57 membres des familles Berkovič et Kohn ayant été assassinés pendant la Shoah.

« C’est un hommage nécessaire qui sera rendu à notre mère héroïque et aux millions de civils innocents qui ont souffert et qui sont morts entre les mains des nationaux-socialistes de Hitler », conclut Areton.

read more:
comments